Nouvelle + film – L’homme qui avait soif

10710939_382880801862729_2546830129449214931_n

L’homme qui avait soif

  « La fin justifie les moyens. » Une maxime immorale et horrible, quand on y pense. Comme ça, on pourrait commettre les actes les plus abominables sous prétexte que l’on peut en tirer profit ? Odieux. J’en suis tout à fait conscient.

  C’est pourtant odieusement et de manière tout à fait consciencieuse que j’ai pu survenir à mes besoins ces derniers temps. Oh, je ne parle pas de besoins vitaux : j’ai un travail, je gagne de quoi manger et me loger de la manière la plus honnête qui soit. En effet, je ne suis qu’un simple caissier qui peut se vanter de n’avoir jamais piqué quoi que se soit dans la boutique où il travaille. Ma patronne me fait confiance et elle a raison. Je n’oserais jamais prendre le risque de me faire prendre dans une boutique de farces et attrapes où mon comptoir est hautement surveillé par des caméras vidéo – confiance modérée de la part de la boss, donc. En réalité, les besoins que je satisfais de manière malhonnête me sont devenus indispensables depuis la mort de ma compagne, Judy, il y a 10 ans. Le seul réconfort que j’ai trouvé suite à cette tragédie est le soulagement unique qu’apporte un verre d’alcool – je vous l’avais dit que j’étais un homme de vertu discutable. Oui, je l’avoue, je suis devenu un de ces alcooliques que je méprisais auparavant – avant que je goûte à la souffrance qu’apporte la perte d’un être cher, ceux qui ont vécu la même chose que moi comprendront. Quand j’ai commencé à boire, c’était en puisant dans le salaire que je gagnais à la boutique, mais celui-ci couvrant tout juste mes besoins vitaux, je dû trouver une autre solution avant de ne plus pouvoir payer mon loyer. J’ai d’abord pensé à changer de métier mais j’y ai renoncé. J’avais obtenu ce job parce que la propriétaire de la boutique et l’avait convaincue de m’engager bien que je n’avais aucune référence – j’avais arrêté mes études bien avant le bac et n’avait aucune expérience excepté un stage court et inutile chez le vétérinaire, la belle affaire ! Je n’avais donc que ce travail de caissier à mettre sur un Cv et il était aisé de deviner que si je le quittais, ce serait pour un autre poste de caissier qui risquait même d’être moins bien payé. Pas la bonne solution. C’est en allant chercher le pain à pied que je croisai un sans-abri barbu et franchement répugnant, me suppliant de déposer quelque chose  – peut-être même qu’un mouchoir lui aurait fait plaisir – dans son chapeau posé par terre, devant lui. En temps normal, j’aurais certainement eu pitié et j’aurais peut-être même posé une pièce dans ce vieux chapeau miteux. Mais la mort de Judy aura fortement dégradé ma courtoisie et c’est tout juste si je ne lui ai pas dit d’aller se faire foutre. Quand je suis rentré dans la boulangerie, le boulanger que nous avions bien connu, ma copine et moi, remua le couteau dans la plaie en me disant qu’il avait apprit la nouvelle – sans blague ?- et qu’il compatissait –sans blague ? C’était un homme grand et costaud, mais étonnamment affublé d’une voix particulièrement aigue, qui le rendait comique pour un homme de son gabarit. Une opération chirurgicale l’avait peut-être amené à un tel résultat, mais c’était toujours bien trop gênant de le lui demander. Aujourd’hui, je me félicite d’être resté polit avec lui malgré mon désarroi, car il était et il demeure l’un des seuls amis qui me reste. C’est au moment de payer que je prononçai une phrase qui changea ma vie : « Ah, si j’étais comme un de ces pauvres clodos, les gens me donneraient de l’argent, au moins, et sans que j’ai besoin de travailler…je pourrais gagner de quoi acheter mon pain quotidien rien qu’en m’asseyant de la rue ! » Ce fut une véritable révélation. Je m’empressai de saluer le boulanger avant de sortir dans la rue et cogiter, tout en marchant, sur l’idée qui avait brusquement germé en moi et qui devenait de plus en plus séduisante. Combien un clochard pouvait bien se faire par jour ? Pas grand-chose, certes, mais une pièce après l’autre, il était fort probable que le butin acquiert de l’ampleur. Maintenant, qu’y avait-il réellement à faire pour se faire passer pour l’un d’eux ? Cela n’exigeait aucun talent en soi, il suffisait de vêtir de vieux vêtements en lambeaux, de se munir d’une tasse, d’un chapeau ou de je ne sais quel récipient pour les pièces, et d’en réclamer quelques unes aux badeaux. Oui, ça me paraissait amplement dans mes cordes et le projet murissait dans ma tête pendant que je faisais le chemin du retour jusqu’à mon appartement. Il me permettrait de me payer quelques verres au bistrot d’à côté tout en conservant mon logement. Je n’avais qu’à alléger encore un peu le budget pour la bouffe et le tour était joué ! C’est en montant les escaliers dans mon immeuble – j’étais au deuxième et l’ascenseur était en panne – qu’une autre voix, plus raisonnable, s’éveilla dans ma tête et me remis les pieds sur Terre. Qu’est-ce que je racontais ? Je n’allais tout de même pas croire qu’une escroquerie de ce genre marcherait, surtout dans une ville où on connaît mon visage ! De plus, qu’est-ce que j’espérais ? Gagner de quoi picoler avec seulement quelques malheureuses pièces ramassées chaque jour, comme des heures sup’ de boulot en moins bien payées ? C’était surréaliste, j’allais seulement me fatiguer pour rien. Rationnalisé par ces quelques désillusions, je m’aperçu que j’avais stoppé ma montée au milieu des escaliers qui menaient au deuxième étage, et j’achevai péniblement ma course avant de rentré, dépité, dans mon appartement miteux. Là, je ne pus m’empêcher de reconsidérer la question. A vrai dire, je me mis à tourner le problème dans tous les sens. Il m’était impossible de faire des heures sup’ en tant que caissier tout simplement parce que je travaillais déjà de l’ouverture à la fermeture, et je n’avais obtenu que des refus pour toutes mes propositions de travaux au black. Je parvins à la conclusion que j’avais déjà tout essayé pour accroître mes revenus et que ça me paraissait être ma dernière chance. De plus, je n’avais en soi rien à perdre. Nous étions au milieu du printemps et je ne risquais pas d’attraper un rhume. Au point où j’en étais, pourquoi ne pas essayer !

Je passai tout mon dimanche à réfléchir à la façon dont j’allais pouvoir mener à bien se projet, et le soir même, mon plan était en place.

  Le lendemain, peu après avoir embauché, je volai dans ma propre boutique un postiche de barbe et de cheveux de vieil homme, ainsi qu’un masque d’homme choisi parmi les plus réalistes. Le soir, j’étais déjà en train de confectionner mon déguisement. J’avais découpé le masque et n’avait gardé  qu’une petite partie –les yeux et le nez, ainsi que le haut des joues – et je fis en sorte que la fausse barbe et la perruque paraissent plus convaincantes en les salissants un peu, puis en emmêlant les poils un peu au hasard. J’enfilai quelques vieux vêtements trouvés dans mon grenier mis mon nouveau masque. J’étais franchement satisfait du résultat. J’étais bien déterminé à tester ce nouveau look dans un quartier du centre-ville où à priori peu de gens me connaissaient et étaient susceptibles de me reconnaître.

  La journée de travail qui suivit fut la plus longue de toute ma vie. Jamais je n’avais attendu la fermeture avec tant d’impatience. Quand il fut enfin 17h, je saluai prestement ma patronne et prit le bus pour le centre-ville, mon petit déguisement bien caché dans un sac à dos. J’allais bientôt m’apercevoir à mes dépens que j’avais bien tord de croire qu’aucun talent n’était requis pour être un « bon » SDF.

  En effet, alors que je m’étais assis en tailleurs, un chapeau devant moi, et prenant un air implorant à chaque fois qu’une personne passait, je n’eu droit généralement qu’à de brefs regards du coin de l’œil de la part de gens visiblement pressés qui ne prenait même pas le temps de ralentir. Je réussi à récolter quelques malheureuses pièces, pour la plupart inférieures à 1 euro, et me retrouvai le soir avec 1 euro et 45 centimes. J’allais pouvoir aller loin à ce rythme !

  Le lendemain, je tentai une approche plus énergique, saluant chaque passant et leur faisant appel à leur bonté en leur demandant «un beau geste que le seigneur saura vous rendre…s’il vous plaît ». Ca marcha un peu mieux…Je reparti avec 2euros 30.

  Le jour suivant, j’avais bien préparé mon coup. Mon histoire inventé en tête – je n’ai pas pu aller à l’école, mon père me battait et je n’ai jamais pu travailler – je restais debout sur le trottoir, et j’allais moi-même au devant des gens, sans trop les harceler néanmoins – un non était un non. Au lieu de rester posté dans un quartier, je me déplaçais dans tout le centre-ville et alternait les rues. J’aperçu par deux fois une personne que je connaissais, mais j’eu le temps dans les deux cas de changer d’air assez rapidement, et je suis certain qu’elles ne m’ont même pas aperçu. Après m’être changé  dans une sombre ruelle, je comptai pas moins de 9 euros 60 ! C’était à peine croyable, j’avais de quoi faire une petite virée à mon bar habituel ! Désormais affublé de mes vêtements de tous les jours, je rentrai discrètement chez moi, mais non sans chanter « On est toujours heureux d’entendre une petite chanson d’amour, lalalala ».

Le soir même, je buvais à ma santé.

  A ma grande surprise, ça a continué comme ça pendant près d’un an. J’avais planifié de mettre ce plan à exécution pendant environ un mois, le temps de trouver un travail mieux payé par quelque piston, mais je n’eu jamais besoin de chercher. J’étais devenu un expert en l’art d’apitoyer les gens, et il arrivait parfois que je me fasse 10 euros de l’heure à raison de deux heures et demie de « travail » par jour. Presque tout partait dans les bars, où je me félicitais de mon escroquerie. De temps à autre, je faisais des rencontres. Souvent des jeunes filles probablement en manque de sexe qui venait m’aborder ou, plus rarement, à qui je venais parler. De temps en temps, je faisais la connaissance de mecs bourrés forts sympathiques qui revenaient, comme moi, sans arrêt dans les mêmes bars et que je considérais comme des copains passagers. Parfois, ils me payaient un verre, geste que j’acceptais volontiers. D’autres fois, ils se battaient et se faisaient expulser. Les bagarres n’étaient pas rares dans les tripots mal famés (mais au prix terriblement bon marché) que je fréquentais. En revanche, je n’y étais jamais impliqué. J’avais la lucidité de me dire que je n’aurais pas les moyens de payer un docteur si jamais…

  Je rentrais vers minuit, une heure, voire deux heures du matin mais jamais au-delà. Je tenais à rester à peu près en forme le lendemain pour mon véritable travail. Il était très important pour moi de conserver ce job, je n’aurais pas pu survivre en jouant au clodo toute la journée. Ma patronne remarquait parfois que j’avais mauvaise mine ou que je paraissais épuisé « comme si j’avais fait la fête toute la nuit » et je trouvais généralement une excuse facile pour justifier mes yeux rouges ne demandant qu’à se fermer même si, de temps à autres, je plaidais coupable.

  Tout semblait aller de nouveau pour le mieux pour moi depuis que j’avais commencé ma supercherie…jusqu’à ce jour que je maudis encore depuis la cave sordide et lugubre dans laquelle je pourri actuellement, ce jour où ma patronne et mon ex-petite amie se sont mêlées de mes affaires.

  Bien sûr, la personne qui lira ce texte me prendra pour un fou, un illuminé qui croit à ses mensonges et ne s’est toujours pas remis de la mort de sa copine, au point d’avoir des hallucinations que l’alcool n’aide pas à arranger. Il est vrai que j’étais totalement ivre en rentrant chez moi le soir où j’ai aperçu Judy, et il est vrai que j’ai cru à une illusion venant de moi le lendemain, mais je vous assure que ce qui suit et la pure vérité. Libre à vous de me prendre pour un écervelé ou même à un malade mental. Je ne vous en voudrais pas. Je n’en aurais pas le temps.

 

  Je rentrais donc chez moi en titubant après une virée particulièrement arrosée durant laquelle j’avais flirté avec une très jolie rousse à qui j’ai pris le numéro, mais qui « ne faisait jamais rien le premier soir », disait elle. J’étais suffisamment saoul pour me rappeler avec difficulté le chemin à suivre pour atteindre mon appartement minable, et il est certain que si j’avais eu le courage de sortir mon portable du fond de ma poche – quel calvaire ! Je suis sûr que vous savez de quoi je parle- j’aurais appelé un taxi.

  J’ai néanmoins pu retrouver mon chemin et j’ai rapidement reconnu mon quartier, après un ou deux détours. La rue, déserte, était froide et humide –il avait plu un peu plus tôt dans la soirée, et je remerciais le ciel d’avoir arrêté de pleurer avant que je rentre chez moi – et ma seule hâte était de rentrer chez moi me servir un verre d’eau avant d’aller m’étaler sur mon lit. Sans prendre le temps, je le savais, de me dévêtir.

    Mais je n’étais plus seul dans la rue. Alors que je cherchais maladroitement, et surement pitoyablement mes clefs dans ma poche devant la porte de mon immeuble, une présence derrière moi m’obligea à m’immobiliser sur place. Ce n’était ni un bruit, ni un frôlement…Une présence, c’est le seul mot qui semble pouvoir définir cette sensation. Sans comprendre réellement pourquoi, je me retournai, et, à une vingtaine de mètres de moi, derrière la grille qui entourait la façade de mon vieil immeuble, elle était là. Bien présente, en chair et en os, le tain blanc comme un fantôme japonais, Judy se tenait là.

  Elle ne resta qu’un très court instant, après quoi elle s’effaça comme si elle n’avait jamais été présente. Je restais pétrifié, terrorisé malgré moi, me répétant intérieurement que je venais d’avoir une hallucination à cause de l’alcool, mais une partie de moi paniquait comme jamais. Au bout d’un long moment, je remis mes mains dans mes poches et trouva mes clefs, puis j’ouvris la porte de l’immeuble et entra. Encore très apeuré, je marchais la lumière du couloir allumée et me retournai toutes les cinq secondes pour vérifier si Judy n’avait pas décidé de me suivre. Il était minuit 25. J’entrai dans mon appartement en me répétant patiemment que je n’avais rien vu et que mon imagination commençait à me jouer des tours. Je répétais le même discours dans ma tête pendant que je me servais mon verre d’eau, mais tous les arguments que je rabâchais ne suffisaient pas à dissiper la peur mesquine qui me tailladait et qui me forçait à regarder autour de moi avec la vigilance d’un chat qui a entendu une colonie de souris courir derrière un meuble. Je ne pouvais pas m’en empêcher. C’est en allant me coucher que je vis Jody à nouveau. Le moment où elle se manifesta était encore plus bref que la première fois, mais suffisant pour me faire pousser un petit cri de surprise et de terreur. L’espace d’un instant, elle se trouvait allongée dans mon lit, ses yeux, entièrement noirs, fixés vers le plafond, comme une poupée à taille humaine. Il me semble, mais je n’en suis pas certain tant c’était rapide, qu’elle a légèrement tourné la tête vers moi et m’a regardé avant de disparaître, laissant le lit comme je l’avais laissé en partant pour le boulot.

  Je ne pu dormir de la nuit. Même avec la lumière.

  La journée suivante au boulot fut une calamitée. Je m’endormais toutes les heures sur ma caisse, et, les trois quart du temps, c’était ma patronne qui me réveillait, me mettant sévèrement en garde contre la prochaine journée comme ça. Je dois dire que je la comprenais, un employer –à la caisse, qui plus est- n’est pas censé dormir au boulot. Mais…Si elle savait.

 

  Je ne jouai pas au clochard et je n’allai pas boire un verre ce soir-là. Vers 22h30, Judy me rendit une petite visite dans ma cuisine, aussi rapide que les deux premières fois, et je passai une nouvelle nuit blanche.

  Le lendemain, à 8h du matin, j’appelai ma patronne pour lui dire que j’étais malade et que je n’irais pas au boulot. Elle râla un peu, paru à moitié convaincue et me raccrocha au nez. Je réussi à m’endormir et, ma foi, cela dura jusqu’à 18h. Entretemps, je me souviens néanmoins d’un cauchemar. Un rêve assez troublant dans lequel ma défunte petite amie, les yeux noirs et le teint blanc comme neige, me rendait une nouvelle visite dans ma chambre. Elle ouvrait la porte et me dévisageait, avec cette fois-ci de longs doigts reptiliens ornés de griffes crochues de créature fantastiques au niveau des mains. Je ne me souviens plus exactement de la suite du rêve, si ce n’est qu’après avoir ouvert la porte, me dévisageant enveloppé dans ma couette, elle a ouvert une large bouche béante garnie d’un nombre impressionnant de dents pointues, et –chose singulière » mobiles, comme si elles étaient elles-mêmes pourvues de vie. Je ne pu concevoir, et je le peux encore moins aujourd’hui, que mon esprit ait pu à lui seul imaginer une telle abomination.

  A 18h donc, je n’avais qu’une pensée en tête : j’avais besoin d’un verre. Je n’allai pas au bar, je préférai me prendre une bouteille de whisky à l’épicerie la plus proche. Le regard de la caissière me fit prendre conscience de l’allure de dégénéré que je devais avoir, alors que j’étais encore sobre. De retour chez moi, j’enquillai les verres comme un dépressif, et me mit à rire hystériquement, à chanter à la gloire de mon arnaque, à pisser à côté des toilettes et à songer à ma bien aimée. Elle était présente, elle aussi, avec moi. Elle avait pris une chaise et m’écoutait parler, me regardant de ses yeux faits d’obscurité. De temps en temps, j’eu l’impression d’apercevoir ses dents pointues et mouvantes, mais une partie de moi persistait à dire que c’était impossible et à me rappeler que les rêves sont les rêves. Je n’ai aucun souvenir de ce que je lui ai dit, mais je sais que j’ai fini par m’énerver après elle. Je lui hurlais « Laisse-moi tranquille ! Laisse-moi tranquille ! Qu’est-ce que tu veux à la fin ? » Elle continuait à me dévisager sans rien dire, ce qui m’irrita encore plus. Alors, complètement sous l’emprise de l’alcool et n’ayant pas conscience de ce que je faisais, j’éclatai la bouteille vide sur le carrelage et je quittai les lieux, me retournant juste avant de claquer la porte pour voir que Judy avait disparue. Décidé à me rendre au bar, j’appelai la rousse que j’avais rencontrée deux nuits auparavant et lui donnai rendez-vous devant chez moi. Elle vint, remarqua mon état d’ivresse, et le trouva amusant – elle devait avoir elle aussi plus d’un verre dans le nez à ce moment-là. Je l’invitai chez moi et elle accepta volontiers. Nous commençâmes les préliminaires dans ma chambre, contre le mur, puis je l’entraînai vers le lit avant de m’arrêter net. Le lit était de nouveau occupé par ma défunte Judy. Paniqué, je demandai à ma conjointe de m’excuser et allai courir jusqu’à la salle de bain –seule autre pièce fermée de l’appartement.  Me retrouvant devant un miroir qui, par moments brefs mais répétitifs, ne reflétait plus mon image mais celle de ma conjointe décédée, je pris soudainement conscience du sort qu’elle me réservait. Cela parti de rien, vraiment de rien. J’ignore comment je l’avais deviné, mais je savais précisément ce qui allait m’arriver. Tout en ayant vaguement conscience de mes mouvements, je sortis de la salle de bain, paniqué, prêt à supplier mon coup du soir de quitter les lieux, avant de réaliser que la personne qui se trouvait dans la chambre n’était plus celle que j’y avais amené. Son corps et ses vêtements étaient restés intacts, mais son visage était celui du spectre. Celui-ci, qui n’avait jamais été aussi réel et présent m’adressa un léger sourire et j’eu seulement le temps de murmurer « Judy… » avant de perdre conscience.

  Maintenant, cher lecteur, je pourrais vous raconter en détail tout ce qui s’est passé par la suite…Comment mon « plan cul » s’est réveillée le lendemain, dans mon lit, prétextant un black out total et repartant illico presto de chez moi, le visage terrorisé trahissant le fait qu’elle avait vaguement conscience de l’apparition fantomatique qui nous avait tourmenté la veille… Comment je me suis mit à boire en plus grande quantité, comment je suis arrivé plusieurs fois au boulot en étant encore saoul de la veille et comment ma patronne m’a chaleureusement renvoyé en me traitant d’ivrogne –ce qui est tout à fait légitime. Je pourrais également vous raconter comment je ne suis pas parvenu à chercher un nouveau travail et comment je me suis retrouvé dans l’incapacité de payer mon loyer, comment je me suis retrouvé à la rue et, comble de l’ironie, totalement sans-abris à mendier sur le trottoir du centre-ville, sollicitant avec moins d’énergie que lorsque je faisais semblant la générosité des passants, ne remplissant qu’à moitié une tasse de quelques pièces tous les jours. Je peux aussi mentionner le fait que ma patronne ai appris, je ne sais comment, que j’avais joué au clochard durant tout ce temps et est venu m’insulter de tous les noms dans la rue, me crachant littéralement au visage. Enfin, je pourrais vous expliquer comment j’ai trouvé une cave pour passer mes nuits et, de temps à autre, écrire sur du papier trouvé dans des poubelles lorsque je ne trouve pas le sommeil. Je peux vous parler du froid, des rats, des bruits à réveiller les morts chaque nuit…

  Seulement voilà, je suis bientôt à cour de papier et je ne pense pas avoir le temps de poursuivre mes mémoires. Ça fait plusieurs fois que j’entends frapper à la porte de la cave et je sais déjà qui vient me rendre une dernière visite. Cette fois, elle est venue me chercher et je ne pense pas qu’elle me laissera le choix. Bah, ce n’est peut-être pas une si mauvaise fin pour quelqu’un comme moi, après tout…

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Nouvelle – En cavale

64290_921768921176920_7289577952589682962_n

 En cavale 

1

 

  Christine sentait entendait déjà la sirène d’alarme de la prison et le monde qui commençait à monter en voiture pour partir à sa recherche. Elle se dit que son évasion eut vite fait de se faire savoir, malgré la discrétion dont elle avait fait preuve et le choix judicieux qu’elle avait fait en l’orchestrant au milieu de la nuit. Quelqu’un avait dû la dénoncer, ou alors un garde inspecta sa cellule peu après qu’elle en fut sortie. Cela n’avait plus vraiment d’importance pour Christine qui fuyait à présent dans les bois, en direction de la ville, angoissée par les sirènes de police à ses trousses. Du moins, Christine était presque sûre de se diriger en direction de la ville…la prison ayant été construite à plusieurs kilomètres de toute civilisation, devant une longue route qui comportait plusieurs intersections et il était pratiquement impossible de savoir avec certitude quel chemin emprunter pour regagner le milieu urbain. Surtout que Christine devait couper par les bois, afin d’éviter de se faire repérer. Elle entendait maintenant les aboiements infernaux des chiens de garde quelque part derrière elle, et se dit qu’il était temps de sérieusement accélérer le pas. C’était sa première tentative d’évasion et Christine se dit qu’il n’y en aurait pas d’autre.  Elle avait judicieusement choisi une nuit sans lune pour profiter de l’obscurité, mais les chiens n’étaient sensibles qu’à leur odorat. De plus, elle n’avait pas pensé qu’il serait particulièrement difficile pour elle aussi de se repérer en courant presque à l’aveuglette dans cette épaisse forêt de pins, où n’importe quoi pouvait la faire trébucher.

En regardant par-dessus son épaule, Christine se rendit alors compte des nombreux points de lumière qui brillaient dans le lointain. Visiblement des lampes torches. Les policiers étaient encore loin mais Christine ne gagnerait rien à sous-estimer leur capacité à la rattraper.  Ils avaient des lampes, eux.

 

Christine se retrouva devant un pont en bois qui lui permis de traverser le ruisseau, se disant que peut-être, les policiers n’iraient pas la chercher de ce côté. Elle n’eut pas le temps de chercher à le savoir cependant, et poursuivit sa course à pas prudents mais rapides, dans les brumeuses profondeurs de la nuit.

 

2

  En proie à la crainte de se faire rattraper –mais surtout de se faire déchiqueter par les chiens  – Christine poursuivit sa course plusieurs minutes après avoir réalisé qu’elle n’entendait plus de chien, ni ne voyait de lampes torches. Les policier n’avait visiblement pas été jusqu’à la chercher de l’autre côté de la rivière, là où la forêt était la plus épaisse.

Là où elle était du mauvais côté pour atteindre la ville se dit-elle.

Elle s’arrêta donc, essoufflée, et s’assit sur l’épaisse racine d’un grand séquoia. Il faisait bon. De temps en temps, une brise venait caresser la peau de la jeune veuve. Christine avait bien fait de s’évader durant une nuit d’été. Les conditions étaient idéales. Elle décida qu’il n’était pas prudent de tenter de regagner la ville dans la nuit, car c’était là que les flics l’attendraient. C’était là que la mort l’attendrait.

Somme-toute, Christine avait vaguement conscience qu’elle était en train  de voler sa liberté. Elle ne savait plus vraiment pourquoi elle avait été incarcérée et condamnée à mort, ses souvenirs de sa vie d’avant étaient flous et parfois contradictoires. Mais elles savaient parfaitement qu’elle avait fait quelque chose de très mal. Peut-être pour de bonnes raisons – Christine avait du mal à s’imaginer qu’elle avait été quelqu’un de foncièrement mauvaise – mais quelque chose qui n’était en aucun cas conforme aux règles. C’est pour se souvenir de ces évènements noirs qu’elle avait voulu s’évader, et marcher sur les traces de sa vie d’avant. Le cœur lourd mais animé d’une lueur d’espoir, elle s’assoupie dans une position à demi confortable sur la racine du séquoia.

 

3

  Christine n’avait aucune idée de l’heure qu’il était au moment de son réveil, mais il faisait encore nuit. L’atmosphère s’était nettement refroidie et le ciel bleu-marine affichait à présent une constellation hérissée de milliers d’étoiles. Christine se leva et prit l’initiative de regagner le pont pour rejoindre la ville. Du moins, il était temps de s’en rapprocher. Elle marcha quelques temps dans la direction opposée à celle où elle était venue, et constata au bout d’un moment que son sens de l’orientation ne lui avait pas fait des défaut : elle aperçut le ruisseau qui s’écoulait paisiblement sous les étoiles. Avant d’entendre l’eau ruisseler, quelque chose d’autre parvint à ses oreilles. Des bruits de craquement et de mastication, semblait-il. Ces bruits semblaient provenir de quelque chose qui était devant elle, près de la rivière. Christine se convainc qu’il s’agissait d’un animal – apparemment assez gros – et rendit sa démarche plus discrète. Elle vit la silhouette mouvante de la créature qui semblait être en train de manger quelque chose juste devant le pont, comme si elle avait fait exprès de lui barrer la route pour l’empêcher de rejoindre l’autre côté. La jeune femme laissa s’échapper un « Merde » qu’elle regretta tout de suite d’avoir prononcé car cela avait attiré l’attention de la bête. Celle-ci s’immobilisa, laissant la carcasse qu’elle dévorait gésir par terre, et, en dépit de l’obscurité, Christine se rendit alors compte que le monstre à quelques mètres d’elle n’était pas un animal.

 

4

 

La bête avait un corps totalement déstructuré, avec apparemment plus de membres qu’elle n’aurait dû en avoir. Ceux-ci étaient longs et très maigres, et ne semblaient pas placés là où ils devraient être. On devinait les os de la créature agencés de façon presque aléatoire, comme s’ils avaient tous été brisé puis non ressoudés, et s’étaient redéveloppé eux-mêmes. Cela donnait à la créature une apparence de bête de foire, ou d’erreur de la nature. Par rapport à sa taille – au moins 4 mètres de haut –  elle avait une tête minuscule qui avait à peu près la taille de celle d’un homme, et qui semblait elle aussi mal placée. Ses yeux n’étaient pas sur un même plan, l’un étant plus bas que l’autre, et la chose avait une bouche particulièrement étrange, affublée de deux lèvres épaisses. Ce qui effraya le plus Christine là-dedans fut néanmoins le fait qu’elle reconnaissait cette tête, et ce malgré sa difformité. Il s’agissait de celle d’un homme. Son homme.

Christine avait en effet été mariée par le passé. Elle se souvenait très bien de cette période de sa vie. Ils avaient vécu une année plutôt heureuse ensembles, jusqu’à ce que son mari, Joseph, se fasse assassiner dans un restaurant, dans des circonstances plus assez étrange. Christine avait toujours eut l’impression que c’était à partir de cet évènement que sa vie avait commencé à dérailler, que la mort de Joseph avait été le catalyseur de sa déchéance qui l’avait emmené jusqu’à la condamnation à mort. Christine se trouvait à présent face à une chose monstrueuse, sur laquelle la tête de son mari (qui entretemps avait été défiguré) semblait avoir été greffée.

La Chose, qui avait repéré Christine, laissa le cadavre qu’elle grignotait – une sorte d’animal encore plus gros, ressemblant à un énorme morceau de chair informe avec cependant un unique œil aussi imposant qu’un pneu et rond comme un ballon de foot – et s’approcha de la jeune femme pétrifiée par la peur. A mesure que la bête s’approchait, Christine se rendait compte que les deux yeux bruns de son mari la fixait d’un air sévère qui traduisait – Christine le voyait malgré l’obscurité – une forme de haine. Le monstre leva l’un de ses nombreux bras et pointa de sa main griffue – mais totalement déformée – la jeune veuve, tout en poussant une sorte de hurlement plaintif, presque un cri de douleur. Celui-ci avait d’ailleurs quelque chose d’étrangement humain.

Ce fut le signal qui réveilla Christine et la poussa à réagir. Elle rompit son immobilité et se mit alors à cavaler, sans même regarder où elle mettait les pieds. Elle ne sut jamais si la chose la poursuivait, mais sa course ne dura pas longtemps. La jeune femme trébucha sur une racine et s’étala bien comme il faut sur le sol terreux.

 

5

   Christine, dont les jambes endolories peinaient à faire se relever, réalisait peu à peu que le monstre n’était pas ou plus à ses trousses. Elle se blotti contre un arbre afin de reprendre son souffle. Un examen de ses jambes montra qu’elle s’était méchamment écorchée les genoux durant sa chute. En l’absence de trousse médicale, elle ne pouvait malheureusement qu’espérer que ses égratignures ne s’infectent pas. Ses yeux à présent totalement habitués à l’obscurité, Christine remarqua alors quelque chose de singulier pendait à l’une des branches de l’arbre sur lequel elle était blottie. Elle leva les yeux et vit une sorte de chaîne en métal accrochée à une des branches…puis, une autre, identique,  accrochée à une autre branche du même arbre. Elle se leva pour contempler sa découverte et constata que les deux chaînes se terminaient par un anneau fermé, apparemment utilisé pour attacher les poignées de quelqu’un. Les deux chaînes étaient recouvertes de ce qui semblait être un peu de sang coagulé. Christine se dit que cette forêt avait dû abriter les quelques expériences perverses de maniaques venus torturer de pauvres âmes kidnappées en ville, puis attachées aux arbres où elles devaient subir divers sévices avant leur mort. Il était facile d’imaginer ce genre de scénario depuis son séjour en prison, où elle en avait entendu des vertes et des pas mures sur ce dont était capable la folie humaine.

« Tu ne vois pas le mort ? »

La voix venait de derrière Christine, qui se retourna dans un sursaut accompagné d’un petit cri de peur. Se tenait alors devant elle un vieil homme chauve dont la barbe grise et apparemment atteignait la poitrine. Christine voyait à peine son visage dans le noir, mais il lui sembla que l’homme avait atteint un âge où on attendait la mort au tournant. Sa voix, pourtant, était douce et bienveillante.

-         Qui êtes-vous ? demanda Christine.

-         Et toi ? demanda le vieil homme

-         Pourquoi vous voulez savoir qui je suis ? C’est quoi tout ce bordel.

-         Ce n’est pas moi qui veut savoir qui tu es. C’est plutôt à toi de te poser la question.

-         Les questions que je me pose pour l’instant, c’est surtout  qu’est-ce que c’était que cette chose qui vient de m’attaquer. Vous l’avez vu ? Non ? Eh puis d’abord, qu’est-ce que vous faites ici ?

-         La même chose que toi.

-         Vous venez de la prison ?

-         Nous venons de la prison.

-         Nous ?

-         Toi et moi.

-         Et ?

Christine avait posé cette dernière question dans le vide. L’homme n’était plus là. Il avait littéralement disparu. Comme s’il n’avait jamais été présent dans ces bois. Christine fut soudain parcourue d’une terrible impression de solitude. Venait-elle vraiment de parler à quelqu’un ? Elle arrivait à en douter.

L’atmosphère était nettement plus froide que lorsqu’elle avait semé ses poursuivants. A présent, Christine avait réellement froid. Elle remarqua également que la brume s’était épaissie dans la forêt. Elle entreprit de retourner vers le pont, afin de voir si la voix était libre cette fois.

 

6

Elle l’était. Un autre problème se posa cependant : il n’y avait plus de pont ni de ruisseau. L’endroit était totalement transformé, et Christine se trouvait à présent devant un vieux bâtiment désaffecté, qui présentait une étrange ressemblance avec la prison d’où elle s’était évadée. Cependant, ce bâtiment était apparemment vide.

Christine se rendit alors compte que le jour commençait à se lever. La nuit n’était plus si noire. Un ciel bleu, encore très sombre, commençait à faire son apparition, et les étoiles disparaissaient. La lumière qui s’installait informa ainsi la fugitive de la présence du retour de la bête qui s’extirpait du sol entre ses jambes pour saisir la jeune fille.

Christine cria à la vue du monstre qui avait volé la tête de son défunt mari et qui sortait à présent de terre comme un mort-vivant se dégageant de sa tombe  pour explorer le monde. Elle fit un bon en avant pour être hors de portée de la chose qui réussit tout de même à la griffer au mollet, mais qui manqua de très peu de lui saisir la jambe. Paniquée, Christine se précipita vers la prison abandonnée, qu’elle vit comme son seul échappatoire possible maintenant que le pont – et le cours d’eau ! – avaient inexplicablement disparus. Elle courra jusqu’à l’entrée du lieu où elle avait fuie puis se retourna. Le monstre marchait à pas lents vers elle, apparemment bien décider à l’emporter avec elle dans les bois. Christine ne fut pas longue à se réfugier dans le bâtiment qui, de l’intérieur, ressemblait bien à sa prison…mais était totalement vide. Christine parcouru les longs couloirs et passa devant des cellules vides ouvertes. Une odeur de pourriture régnait dans ce bâtiment désolé. Les lueurs du jour commençaient tout juste à pénétrer par les fenêtres des cellules, dessinant les ombres des barreaux sur le sol. Christine alla se cacher dans l’une d’elle, sous le lit. Plusieurs minutes passèrent. Rien. La chose ne se montrait pas.

 

 

 

7

 

Christine risqua un coup d’œil hors de la cellule dans laquelle elle s’était réfugiée. Le bâtiment était toujours vide mais elle vit le monstre devant l’entrée, toujours à l’extérieur, immobile, comme s’il ne pouvait entrer. Cela rassurait Christine qui sortit discrètement de la cellule. Manifestement, le monstre ne la voyait pas, sa tête pendait dans le vide, comme s’il dormait debout sur des membres squelettiques. La jeune fille monta à l’étage au-dessus afin de mener son enquête sur ce qui se passait dans cet endroit sordide. Elle était dans l’incompréhension la plus totale depuis le début de cette nuit et cela ne lui plaisait guère. Son esprit ne semblait pas voir quelque chose d’évident. Quelque chose que savait le vieil homme.

Tu ne vois pas le mort ?

Le première étage était encore plus sombre que le rez-de-chaussée de la prison, et les seules sources de lumière provenaient de la lueur du jour qui passait par les fenêtres. Le couloir était terriblement sordide et semblait ne pas avoir d’extrémité. Celle-ci, en tout cas, était plongée dans le noir totale. Christine s’y aventura néanmoins. L’odeur de pourriture devint de plus en plus forte à mesure qu’elle s’enfonçait dans les ténèbres et, ne pouvant plus contrôler son estomac, Christine alla vomir dans une cellule.

Lorsqu’elle sorti de celle-ci, avec un goût désagréable dans la bouche. Christine vit du coin de l’œil une silhouette blanchâtre et vaguement humanoïde qui se tenait, immobile, dans le couloir. Lorsqu’elle se tourna pour regarder franchement l’être caché dans la pénombre du couloir. Celui-ci disparut littéralement sous ses yeux. Intriguée, Christine s’avança pour aller voir de plus près où était passé cette personne – s’il s’agissait bien d’une personne – qu’elle avait surprise et qui s’était effacée dès qu’elle avait voulu la regarder. A mesure qu’elle s’aventurait vers le fond du couloir, Christine entendait un bruit lointain de foule qui sonnait comme quelque chose d’étrangement inhumain. Il y avait visiblement plusieurs personnes qui discutaient en se rapprochant, mais ce ne pouvait être des personnes ordinaires vu la teneur spectrale de leurs voix.

C’est alors que Christine revit enfin la silhouette blanche. Celle-ci n’était néanmoins pas immobile et, avec une vitesse incroyable, passa devant la jeune femme comme un fantôme. Cela se déroula si rapidement que Christine se demanda si elle ne venait pas d’imaginer ce qui venait de filer à toute vitesse le long du couloir et de la frôler. Elle avait pourtant bien sentie quelque chose de glaciale lui toucher l’épaule pendant un bref instant. Elle n’eut cependant pas le temps de réfléchir à la réalité de la chose : toute une foule de silhouette spectrale se dessina dans la pénombre au bout du couloir, tandis que le bruit s’intensifiait. Christine poussa un petit cri de terreur et alla se réfugier dans l’une des cellules, dont elle ferma machinalement la porte, tout en réalisant que ça n’avait pas grand intérêt. Elle s’assit dans un coin et attendit.

Les bruits de foule s’intensifièrent, puis toute la vague de fantômes hurlants traversa le couloir à toute vitesse, passant devant la cellule de Christine sans prêter attention à elle.

C’est alors que le vieil homme apparu à nouveau.

 

8

Christine put, grâce à la lumière provenant de la fenêtre, mieux distinguer le visage du vieillard qui la contemplait d’un air sévère. Elle se rendit compte qu’elle connaissait ce visage.

-         C’est bon de te retrouver, mon enfant. Je vois que ça va un peu mieux.

-         Ne me faites pas de mal.

-         Je n’essaie que de t’aider

-         Alors dites-moi ce qui m’arrive. Qui sont ces choses ?

-         Ce qui t’arrive, c’est à moi de m’en occuper. Quant au reste, je crains que ce soit à toi de le découvrir par toi-même.

-         Et comment ?

-         Pour ça, tu dois te souvenir.

 

Christine sentit alors qu’une partie d’elle était proche de connaître la vérité.

-         Docteur ?  demanda-t-elle.

-         Oui…bon, je vais te laisser ça. Je ne devrais pas faire ça, c’est ton dossier. Mais je pense que ça t’aidera à comprendre.

Le vieil homme vérifie que personne ne l’observait et fit passer par les barreaux de la prison un dossier papier qui portait le nom de Christine.

« Nous nous reverrons demain. » dit-il. Puis, il s’en alla, mais sans disparaître cette fois-ci. Christine entendit ses pas s’éloigner dans le couloir. Elle était trop troublée pour lui demander de rester.

 

9

 

  Christine était partagée entre l’envie de consulter ce dossier qui portait son nom, et une indescriptible peur de lire ce qui y était inscrit. Elle finit par céder à la tentation de mettre fin à son cauchemar, et consulta le dossier assise contre le mur de sa cellule, sous sa fenêtre d’où perlait la désormais vive lumière du soleil. Elle y trouva ses photos de détenue, quelques photos d’affaires personnelles dont elle avait vaguement le souvenir, et lit ceci :

« Christine MARTIN

Sexe : F

Race : Blanche

Age : 29 ans

Motif de l’arrestation : enlèvement et meurtre présumé de François MARTIN

Condamnation : chaise électrique

Cellule : MO250995 »

Suivi du rapport suivant :

« Compte-rendu de l’examen psychologique de la détenue Christine Martin.

Après un examen approfondi du profil psychologique de la patiente, ainsi que des éléments de l’enquête criminelle, je peux à présent dire qu’elle souffre d’un Trouble du Stress Post-Traumatique (TSTP) suite aux agressions sexuelles et violences perpétuées à la patiente par son conjoint, François Martin ; agressions qui pourraient expliquer la perte de l’enfant que portait la jeune femme, dont la grossesse était arrivée au stade avancé du 7eme mois. Le choc émotionnel de cet évènement a engendré chez la patiente divers psychotropes et not  amment une perte de conscience de la réalité, laquelle l’a amené à commettre l’enlèvement de son mari. Le fait de n’avoir pu obtenir les aveux du crime uniquement en plaçant la patiente sous-hypnose indique son déni de la réalité de l’enlèvement et de l’abandon du conjoint. Cela suggère un traumatisme particulièrement grave mais qui ne me paraît pas incorrigible, étant donné que la patiente admet avoir quelques souvenirs, et dit avoir conscience que son mari est mort. L’acceptation de la perte du bébé et de l’enlèvement nécessitera un long travail thérapeutique que je m’engage à mener avec la patiente. C’est pourquoi je m’oppose à sa condamnation à mort. Le corps du mari n’ayant toujours pas été retrouvé, il est présumé mort et les recherches dans la forêt se poursuivent. L’identification du cadavre risque de poser de nombreuses difficultés néanmoins étant donné l’état de décomposition avancée dans lequel le cadavre risque de se trouver. Seul une poursuite de la thérapie, avec éventuellement un recours à l’hypnose, pourrait amener la patiente à se souvenir de l’endroit où elle a laissé le présumé mort. »

Le compte rendu était suivi de la signature du docteur.

Dans sa sombre cellule, Christine commença à voir des détenus au lieu des fantômes.

Dans sa sombre cellule, Christine commença à se souvenir.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Court-métrage – Mon petit coït

Court-métrage réalisé avec l’ESRA. 2015.

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Court-métrage – A fleur de Maux

Court-métrage réalisé avec l’ESRA, début 2015.

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Nouvelle – Allez-vous faire mordre !

1470076_304223623104990_42487078208573496_n

Allez vous faire mordre !

 

  Je m’appelle Christian. Christian Dartoux. Je viens d’avoir 30 ans. Et surtout, je viens d’emménager à Simia. Je ne connaissais rien de cette ville avant que de la famille m’en parle. J’étais en effet à la recherche d’un travail en tant qu’infirmier, depuis que l’hôpital de ma ville natale – Rennes- fut fermé à cause de nombreuses infractions à l’hygiène. J’aurais très bien pu trouver du travail dans un autre hôpital à proximité de Rennes, mais j’avais besoin de changer d’air. De changer de vie. J’étais las de l’eau glacée de la mer, las de la routine perpétuelle…il me fallait du changement. Et rapidement.

  Il me prit alors l’envie de déménager dans le sud de la France, et ma mère, qui se montra très compréhensive, me recommanda la ville de Simia, en côte d’Azur, où elle avait passé son enfance. C’était une femme très intelligente, ma mère, et je savais que je pouvais me fier à elle. Des amis qui avaient passé de « merveilleuses vacances » me conseillèrent également cette destination, au point que trouver un appartement à Simia devint ma préoccupation majeure…et je dois dire que ce fut très simple, voire trop beau pour être vrai.

  En un temps record, j’avais trouvé l’appartement de mes rêves. Je dois dire qu’il était d’un prix ridicule comparé à l’espace dont je bénéficiais. Il pouvait en effet passer pour une maison tant il y avait de pièces différentes et tant le salon était spacieux. Car oui, le salon était particulièrement vaste. On pouvait même se demander comment c’était possible, en voyant le rapprochement des fenêtres lorsque l’on observait l’appartement depuis l’extérieur. Question ameublement, j’étais gâté : un grand écran, un grand canapé moelleux, une lampe halogène. Quand aux autres pièces, elles étaient déjà parfaitement meublées avec un four fonctionnel dans la cuisine, un micro-onde, un frigo neuf et une machine à laver qui avaient l’air de fonctionner parfaitement. La salle de bain était d’une propreté éclatante, et je saluais le sens du détail des femmes de ménage qui avaient préparé le lieu avant mon arrivée. Pour couronner le tout, le temps était ensoleillé, les nuages se faisaient rares. C’était presque une trop belle journée.

  C’est donc avec le sourire que je m’installai et déballais mes affaires. C’était la première fois que je déménageais pour de bon et mes valises étaient remplies à ras bord, essentiellement de vêtements noirs, blancs ou bleus. Une fois mes objets personnels rangés là où j’estimais qu’ils av            aient leur place, je m’allongeai sur mon nouveau lit avec le sentiment d’entamer une nouvelle vie.

  La nuit tombait. Le ciel prit rapidement une magnifique teinte orange de coucher de soleil que j’admirais assis sur mon balcon, un thé à la main. Les soirs aux teintes grisâtres de ma ville natale me paraissaient à des années lumière de ce monde nouveau qui était désormais le mien. La lumière du jour disparaissait peu à peu dans des nuances de rouge, quand j’entendis sonner à la porte.

  Dérangé, je posai mon thé et me levai péniblement, supposant que quelque nouveau voisin venait me souhaiter la bienvenue histoire de faire connaissance. Je voyais juste. Je n’avais néanmoins pas prévu que ce nouveau voisin serait si repoussant.

  Lorsque j’ouvris la porte, je faillis perdre l’équilibre tant l’odeur ignoble du vieil homme qui se tenait devant moi m’attaqua les narines. Sans rire, ce ne fut pas seulement repoussant mais…douloureux. Je ne saurais comparer cette odeur à une autre, elle ne se rapprochait de rien de ce que l’on a l’habitude de sentir quotidiennement. Pendant une longue seconde, je crus être sur le point de m’évanouir.

  Quant au vieil homme, je crois que cadavre est le mot qui se rapproche le plus de ce qu’il était. Jamais je n’avais vu un visage aussi ridé. Chaque pli de sa peau pendouillait dans le vide comme des morceaux de gélatine. Ses globes oculaires étaient callés dans les deux orifices profonds qui lui servaient d’orbites, et l’un d’eux semblait loucher légèrement. J’eu l’impression de voir un mort-vivant durant les premières secondes, et il me semble que j’étais sur le point de refermer la porte violement sous le nez de ce monstre, avant de m’enfermer à double tour.

  Malgré son apparence cadavérique, le vieil homme se tenait étonnement droit et était plutôt grand. Ses vêtements n’étaient pas ceux d’un homme d’aujourd’hui. Il portait un costume victorien rouge et blanc très classe, dans un style très XIXe siècle, ainsi qu’un chapeau haute-forme blanc-crème. Ses chaussures étaient d’un blanc aussi immaculé que son costume, et le bout de la canne qu’il tenait dans sa main droite – une tête de canard – paraissait réellement fabriqué en or. L’élégance naturelle du vieillard, associée à son aspect et son odeur repoussants, lui donnait un côté presque comique.

Il prit la parole en premier.

« Je sais reconnaître le bruit d’un homme qui emménage à côté de chez moi, et mon éducation me pousse à saluer chaque nouvel arrivant. Bienvenue dans notre bel immeuble, mon brave. »

Dans un premier temps, je ne su quoi répondre. J’étais trop occupé à retenir ma respiration et à cacher ma gêne. Je finis par échapper un faible « Merci »

-         Mon nom est Franck, dit-il, d’où venez-vous jeune homme ?

-         De Rennes, répondis-je.

Sur ce, le vieillard s’agita comme si je venais de lui annoncer qu’il avait gagné au loto.

-         Reeennes !!! J’adore cette ville ! J’y ai vécu pendant quelques années moi aussi, quand j’étais jeune !

Il y a quelques années-lumière, oui, comme tu dis…pensai-je.

-         C…C’est vrai ? C’est incroyable, ça. Le monde est petit !

-         Si vous saviez…bref, je ne vais pas vous commencer à vous raconter ma vie, je ne voudrais pas ennuyer mon nouveau voisin et futur meilleur ami ! Nous aurons le temps de discuter tout à l’heure : je vous invite à diner.

Il parlait avec un enthousiasme qui semblait exceptionnel pour son âge.

-         Ce serait avec plaisir, mentis-je, mais je suis très fatigué. Le déménagement m’a épuisé.

Son visage pris un air contrarié. Je remarquai, au même moment, une petite bête qui galopa sur son front et alla se réfugier sous son chapeau, entre deux touffes de cheveux gris-blancs.

Il soupira.

« Eh bien ce n’est pas grave, disons plutôt demain soir alors. » dit-il. Puis il ôta brièvement son chapeau pour me dire au revoir et s’en alla.

  Je fermai la porte et repris ma respiration. L’odeur avait diminuée mais l’arôme pourri était encore assez fort pour m’obliger à ouvrir toutes les fenêtres de mon appartement, et ce malgré les courants d’air qui venaient se faufiler chez moi.  J’en profitai alors pour admirer la splendeur de la lune, qui ne m’avait jamais paru aussi proche.

  Malgré mon initiative, l’odeur étrange ne semblait pas diminuer et continua à me chatouiller désagréablement les narines, pendant que je songeai à l’étrange visiteur qui était venu me voir. J’avais eu droit à la rencontre la plus originale de ma vie, et de loin !

Je commençai à me préparer des pattes au pesto quand on sonna de nouveau à ma porte. Je crus d’abord que mon nouveau voisin revenait m’enquiquiner, et je commençai à imaginer une excuse pour me débarrasser de lui le plus rapidement alors que j’ouvris la porte, mais je n’eu pas besoin de le faire. Devant moi, se tenait une mignonne jeune fille aux cheveux châtains et aux yeux verts qui tenaient une tarte dans les mains. Je lui donnai environ 18 ans.

J’attendis qu’elle dise quelque chose, mais elle restait plantée devant moi en souriant, son plat à tarte sur les doigts. J’entamai la conversation.

-         Bonsoir mademoiselle, je peux vous aider ?

-         Je suis votre nouvelle voisine, j’habite à côté (elle montra la porte de son appartement), et comme je le fais toujours, je vous ai apporté une tarte pour vous souhaiter la bienvenue.

Elle avait une très agréable douceur dans la voix. Elle me tendit sa tarte que je pris volontiers.

-         C’est très gentil à vous, mademoiselle, dis-je, je m’appelle Christian.

-         Moi c’est Mya. J’ai 30 ans.

Je faillis éclater de rire. 30 ans ? Comment était-ce possible ? Elle en faisait 10 de moins !

Apparemment, Mya remarqua que je mettais sa parole en douce car, en voyant ma réaction, son sourire disparu et elle fronça les sourcils.

-         Quelque chose ne va pas, Christian ? demanda-t-elle. Sa voix avait semblait différente.

-         Si si, c’est juste que j’ai hâte de goutter à cette tarte que vous avez faites. Elle est à quoi ?

-         A la banane. Dit-elle froidement.

Je ne pus échapper une petite grimace qui trahit mon dégoût pour la banane. Mya le vit et cette fois, son visage changea complètement. Elle semblait pour ainsi dire révoltée et faisait maintenant vraiment ses 30 ans.

-         Vous n’allez pas en manger ?! hurla-t-elle, subitement folle de rage.

-         Si, si…bien sûr que je vais en manger !

J’espérais la calmer mais elle semblait être devenue quelqu’un d’autre. Je m’apprêtai à lui refermer la porte au nez. C’est alors que je remarquai quelque chose qui aurait pu m’encourager à le faire. Quelque chose sur Mya. Sur sa peau.

Elle portait au cou une affreuse cicatrice ensanglantée qui avait donnait l’impression qu’on lui avait arraché un gros morceau de chair au niveau de la gorge.

-         Vous êtes blessée ? Vous saignez, là ! m’exclamai-je.

Elle me saisit par les épaules, et commençai à me secouer avec frénésie.

-         Vous allez la manger oui ou non ???!  cria-t-elle, plus hystérique que jamais.

Brièvement, je pu alors sentir l’odeur de viande avariée qu’elle dégageait.

  Je me dégageai de son étreintes et lui referma la porte au nez avant qu’elle ne puisse entrer chez moi. Je tournai le verrou de la porte et la laissai taper autant qu’elle le voulait. Elle continuait de hurler mais, étrangement, je ne parvenais plus à comprendre ce qu’elle disait. Je n’explique toujours pas cela.

  Je me remis de mes émotions dans ma cuisine. J’avais réellement eu peur cette fois. Cette fille qui était venu frapper à ma porte portait au cou une blessure qui normalement aurait dû la tuer, ou du moins, il était impossible qu’elle puisse parler ou tenir debout comme si de rien était avec ce trou béant au niveau du cou. Elle ne pouvait qu’être morte pensai-je.

  Les cris cessèrent. Je remarquai alors que, sans m’en être rendu compte, je portais toujours la tarte dans ma main droite. Je trouvai ce fait assez amusant. Lorsque je posai le plat sur la table, quelque chose interpella mon attention. Je crus voir un mouvement. Un mouvement dans la tarte.

  J’approchai ma tête du plat en fronçant les sourcils, et je vis de nouveau quelque chose bouger à l’intérieur de la tarte, à plusieurs endroits. Je vis alors un petit vers sortir du plat. J’eu un mouvement de recul. Le ver sortit complètement du plat. A la fois intrigué et horrifié, je pris un couteau de cuisine e commençai à couper la tarte en parts. Je ne fus pas long à me rendre compte que celle-ci était remplie de dizaines de vers blancs – non, il me semble que quelques uns étaient roses –  qui se mirent à grouiller sur la table de ma cuisine. A dire vrai, la tarte ne contenait que des vers.

  J’ouvris la bouche pour pousser un cri d’effroi mais seul un faible râle sorti. Je restai alors figé pendant de longues secondes à contempler avec peur et fascination cette colonie grouillante de larves s’entremêlant sur la table de ma cuisine. Dans un contexte moins dément, ce spectacle aurait pu avoir quelque chose de plaisant à regarder, mais le fait est qu’on venait de m’offrir une tarte remplie de vers dont quelques uns commençaient déjà à tomber de la table et à ramper au sol. Je finis par réagir et je saisis un ballet et une pelle avec précipitation. En quelques coups de ballet, je réuni les quelques intrus larvaires qui se trouvaient sur le sol et les poussa jusqu’à ma pelle où ils se débâtaient en gigotant dans tous les sens. Pendant que je vidais la pelle par la fenêtre (en espérant ne pas lancer les vers sur la tête de quelques malheureux), les quelques centaines de vers qui grouillaient sur la table commençaient eux aussi à s’approcher du bord et certains tombaient déjà sur le carrelage. Je les expédiai tous par la fenêtre à l’aide d’une petite balayette et de ma pelle, puis je jetai également le plat à tarte encore remplit dans  les méandres de la nuit.

« Bon Dieu… » finis-je par soupirer après m’être assuré que plus aucune larve ne rampait chez moi. J’avais franchement du mal à réaliser ce qu’on venait de me faire. Cette fille hystérique croyait-elle sincèrement que j’allais manger une tarte aux asticots et la remercier pour ce délicieux encas ? Etait-ce une blague ? Qu’est-ce que ça aurait été si elle m’avait invité à diner chez elle ? On aurait eu des beignets de scarabée au menu ? Je souris à cette idée et me dit que j’étais simplement tombé sur une barjot –deux dans la même soirée, c’est pas rien…

Je réalisai alors que j’avais toujours une casserole sur le feu. Elle contenait l’eau que j’avais commencé à faire bouillir pour me faire cuire des pâtes. J’arrêtai donc le gaz et vidai la casserole. Plus question de manger des spaghettis ce soir, j’aurais certainement trop peur de les voir s’agiter comme des vers jaunâtres dans mon assiette.

  Je décidai alors qu’il était temps d’aller me coucher. Pourtant, une fois au lit, impossible de faire sortir de mon esprit l’image de cette colonie de vers blancs et roses gigotant dans ma cuisine. Je les imaginais plus nombreux encore, recouvrant entièrement ma cuisine, puis mon appartement entier. Je les imaginais sur ma brosse à dent, dans ma baignoire, dans le verre de jus d’orange que je me servirai le lendemain, dans les manches de ma chemise… je les imaginais voler dans tous les sens suite à l’ouverture de la fenêtre de ma chambre à cause du vent. A chaque instant, j’avais l’impression de les sentir ramper sur mon corps, cachés dans mon lit, réunis en un tas immonde de vers rassemblés entre mes jambes, dont certains commençaient à me rentrer dans le slip. Je les sentais dans ma tête.

  Je réussis à dormir pourtant…un peu. Je le sais car je me souviens avoir rêvé. Non pas de vers ou d’asticots, mais d’un livreur de pizzas qui venait frapper à ma porte. Je ne me souviens plus de ce qu’on s’était dit – j’ai énormément de mal à me souvenir de mes rêves – mais je lui sûr qu’il était habillé en costume noir avec une chemise noire également, ainsi qu’une cravate rouge foncée, presque mauve. Il m’offrait gratuitement une pizza dont je me rappelle avoir ouvert l’emballage devant lui alors qu’il me regardait avec impatience. Les trottoirs semblaient être faits de peau humaine, et le reste de la pizza ressemblait à un visage humain qui me faisait face, dégoulinant de sang. Le visage humain était pourtant encore en vie car il me regardait. Il commençait à  ouvrir la bouche pour murmurer quelque chose quand je me réveillai en sursaut, sans l’avoir laissé parler. C’était certainement le cauchemar le plus étrange que je n’avais jamais fait, et je réalise aujourd’hui que la seule raison pour laquelle j’ai pu m’en réveiller était la sonnerie de ma porte qui retentissait de nouveau – quel bruit atroce !

  Je me retournai vers mon réveil. 1h30 du matin. J’étais alors certain qu’il s’agit de nouveau de Mya, qui venait m’offrir une autre de ses recettes personnelles, ou bien Franc, qui voulait me payer un resto.

  J’allai ouvrir la porte, uniquement affublé d’un T-shirt blanc et de pantoufles, et je découvris qu’il ne s’agissait pas de Mya. Ni de Franc.

Ce n’était pas un être humain.

« Je m’appelle Lucie. »

La jeune fille –d’une vingtaine d’années peut-être, je ne fais plus trop confiance à mes estimations depuis que j’ai rencontré Mya – et qui se tenait devant moi, sur mon paillasson, je pourrais la décrire comme une mort-vivante. Elle ne ressemblait pourtant en rien aux zombies que l’on a l’habitude de voir dans les films. Lucie ressemblait beaucoup plus à un véritable cadavre que n’importe quel personnage de film d’horreur. Elle n’avait pas d’yeux, mais des trous béants à la place des orbites, où l’on pouvait distinguer une forme mouvante apparemment située dans son crâne, comme une sorte d’animal enfermé dans une caisse où seulement de trous ont été faits pour lui permettre de respirer. Je ne sus jamais ce qu’était cette chose dans le crâne de Lucie.

La peau de Lucie était blanche comme neige, mais n’avait aucun signe de décomposition –pas de ride, ni de chair pourrissante- excepté au niveau de son cou où poussaient continuellement d’énormes pustules oranges qui grossissaient jusqu’à éclater avec un brui de dé bouchonnement de bouteille. Ses mains également, étaient atrocement mutilées. Elles semblaient avoir servies de cobaye à un enfant qui voulait s’amuser avec un marteau ou n’importe quel instrument dangereux avec lequel un enfant est susceptible de jouer si on ne le surveille pas.  La compassion que m’inspira la vision de ces mains ensanglantées fut la seule chose qui m’empêcha de claquer la porte au nez de cette créature et de ne plus jamais l’ouvrir.

« Qu’est-ce qui est arrivé à vos mains ? » demandai-je, choqué.

La jeune fille me regarda –enfin, façon de parler- en penchant légèrement la tête sur le côté.

« Je ne m’en souviens pas. » répondit-elle d’une voix qui ne ressemblait à aucune voix humaine, ni à aucun son que j’avais entendu sur cette Terre.

« Vous avez un problème, mademoiselle ? » dis-je maladroitement, en essayant d’oublier son absence de globe oculaire et en évitant de regarder les postules qui grossissaient et éclataient sans arrêt de son cou.

  Elle paru troublée par ce que je lui avais demandé, et, sans me répondre, se mit littéralement à pleurer. Des larmes de sang s’écoulèrent de ses orbites proéminentes et venaient ruisseler sur ses joues et ses cheveux d’un noir mystique.

Sur ce, elle me tourna le dos et se mit à marcher vers les escaliers, qu’elle descendit à pas lents, le visage plongé dans ses mains mutilées. Je la vis disparaître progressivement dans la cage d’escalier, en ressentant un étrange mélange de tristesse, de terreur, et de démence.

J’entendis un dernier éclatement de pustule, puis ce fut le silence.

  Je fermai la porte et me dirigeai vers mon balcon. La lune brillait toujours de tout son éclat et une légère, mais très perceptible, brume s’était installée. Il était maintenant 2h00 et l’atmosphère s’était refroidie. Je décidai que je rentrerais chez moi dès le lendemain. Je décidai également une bonne fois pour toutes que je n’ouvrirai plus la porte de chez moi avant de partir. J’avais vécu bien assez d’aventures pour la nuit.

  Je baissai les yeux vers la rue et c’est seulement à ce moment-là que me rendis compte qu’il n’y avait plus de rue. A dire vrai, il n’y avait plus rien sous mon balcon. Seulement du noir à n’en plus finir. C’était comme si mon immeuble était la dernière chose qui restait dans l’univers. Mon immeuble et la lune.

  Bizarrement, je fus surpris mais pas réellement paniqué. Peut-être était-ce l’état de fatigue dans lequel je me trouvais, associé aux rencontres que je venais de faire, mais je me sentais vide de toute peur, comme si j’étais prêt à affronter ma propre mort. J’imaginai alors mon cadavre lentement dévoré par une multitude de vers. Des millions peut-être.

La sonnerie retentit.

  Je ne bougeai pas de mon balcon, décidé à rester en paix. Je restais assis sur ma chaise à contempler le cercle lunaire qui était la seule chose que je pouvais distinguer du monde extérieur.

La sonnerie retentit de nouveau.

Puis de nouveau.

Et encore à nouveau.

Puis elle ne s’interrompit plus.

  Dérangé, par le bruit atroce qui ne voulait cesser, je finis par quitter mon balcon et allai me placer devant la porte, le cri strident de la sonnette retentissant dans mes oreilles.

- Qui est là ?  criai-je enfin, sans m’approcher de la porte.

- C’est Marc !  me lança une voix d’un homme d’environ 35 ans, qui semblait avoir quelque chose dans la bouche.

- Qu’est-ce que vous voulez ?

-Vous parler !

- De ?

- Ouvrez-moi et vous saurez !

- Jamais !

- Alors je vais continuer à appuyer sur la sonnette avec ma langue !

 J’attendis que la Chose qui était derrière ma porte ne se lasse, mais la sonnerie ne cessait de hurler continuellement, de quoi vous rendre fou…

-         Vous me promettez que si je vous ouvre, vous ne me ferez pas de mal ? criai-je

-         Vous faire du mal ? Même si je le voulais je ne serai pas en mesure de vous faire quoi que ce soit ! C’est moi qui suis en détresse !

-         Mais bon sang, qu’est-ce qui vous arrive à la fin ?

-         Ouvrez !

   M’attendant à tout, je lui ouvris la porte. Malgré tout ce que j’avais vécu depuis le début de la nuit, ce que je découvris réussit à me surprendre à nouveau. Marc était bien un homme âgé d’entre 30 et 40 ans, mais affublé d’un sérieux handicap : ses deux avant-bras étaient coupés au niveau des coudes, et un véritable geyser de sang jaillissait de chacun d’eux. Le couloir de l’immeuble en était recouvert et du sang s’écoulait des marches d’escalier qui menaient à l’étage suivant, me laissant penser que Marc vivait au dessus.

  Marc décolla sa langue – d’une longueur légèrement supérieure à la normale, remarquai-je – de l’interrupteur qui actionnait la sonnette et me lança un regard grave. Le sang continuait de ruisseler de ses membres comme de l’eau d’un tuyau d’arrosage actionné au maximum de sa pression. Pourtant, il ne semblait pas vraiment souffrir.

-         Navré d’insister monsieur, mais j’ai vraiment besoin de pansements. Vous voyez, mes bras…

-         Je vois ça, mais comment pouvez-vous être encore en vie ?

-         J’ai beaucoup de sang en réserve. Vous avez du mercurochrome ?

-         Comment c’est arrivé ?

-         C’est le vieux schnock qui habite à côté. Un grand monsieur habillé comme à l’époque victorienne, tout en blanc et rouge. Vous êtes nouveau ici mais vous avez surement dû le croiser.

-         Je le connais oui…Franc ;

-         C’est ça, Franc. Eh bien ce vieux fou m’a volé mes bras car il lui en manquait pour terminer sa recette. Il « prépare à manger pour accueillir un nouvel ami qu’il a invité à dîner pour demain soir », m’a-t-il expliqué quand je lui ai demandé ce qu’il faisait avec mes bras.

Les bras m’en tombaient.

-         Et il m’a pris mes bras sans me demander, vous vous rendez compte ! reprit Marc.

-         Je…je crois que j’ai des compresses dans mon armoire à pharmacie. Attendez-moi là.

  Je refermai la porte et me dirigeai vers ma salle de bain, réalisant à peine l’énormité de ce que j’étais en train de faire. Je trouvai une trousse de soin et en sortit des compresses ainsi que du mercurochrome.

 Je retournai ouvrir ma porte d’entrée, mais y trouvai le cadavre de Marc, étendu par terre, un léger ruisseau de sang s’écoulant de chacun de ses coudes. Je restai sans voix.

  Derrière son corps se tenaient les deux plus magnifiques filles que je n’avais jamais vues. Elles devaient avoir la vingtaine et ressemblaient à deux anges de la mort avec leurs longs cheveux noirs et leurs yeux bleus clairs luisant presque dans l’obscurité. Elles me regardaient droit dans les yeux sans rien dire, du sang coulant de leurs lèvres enduites d’un rouge profond, et dessinant des traces sur leur peau blanche et immaculée.

Cette fois-ci, je n’osais rien dire.

L’une d’elle baissa la tête vers le corps de Marc et lui cracha du sang sur le visage.

« Ignoble petit pervers. » murmura-t-elle à son égard.

Puis elle leva de nouveau la tête vers moi, et m’adressa un étrange sourire.

-         Moi c’est Marie. Dit-elle

-         Et moi Carrie, dit l’autre.

-         Laissez-moi deviner…vous avez un crabe mutant sur le dos ? Vous avez des sangsues à la place de la chatte c’est ça ? rétorquai-je, agacé de ce cirque des horreurs.

Elles sourirent simultanément à pleine dent.

-         Et toi ? Qu’est-ce que tu as ? me répondis celle qui se prénommait Carrie.

-         Moi je veux juste rentrer chez moi, ça fait des heures qu’on me…

-         Ce n’est pas ce qu’elle t’a demandé, m’interrompit Marie.

-         Eh bien moi, je n’ai rien de spécial, voilà, et ça me va très bien ! Je ne fais pas partie de votre bande de maîtres de foire ! Je m’appelle Christian et je suis un mec normal qui a envie de rentrer chez lui.

Marie et Carrie éclatèrent de rire. Carrie fut la première à s’arrêter.

« Chez toi ? Mais Chez toi, c’est ici maintenant, et il va falloir que tu changes de look si tu veux rester avec nous. »

Je m’appelle Christian Dartoux. Je viens d’avoir 30 ans. Et surtout, je viens d’emménager à Simia.

Je m’appelle Christian Dartoux et j’ai des tentacules là où les humains ont des membres. Et surtout, je viens d’emménager à Simia.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Nouvelle – Angoisse

1606979_1504082209860843_3977218927555846723_n

Angoisse

 1

  Jamais Cynthia ne se serait attendue à pareille difficulté cette nuit-là. Son frère lui avait pourtant dit de charger son téléphone avant de prendre la route. Il avait insisté sur le fait que sa demeure se trouvait au cœur de montagnes reculées, à plusieurs kilomètres de la ville, et que la trouver sans l’application GPS était mission impossible. Malgré cela, Cynthia avait réussi à oublier cette précaution, et était partie avec la batterie à moitié chargée, au début d’une nuit d’été encore assez fraiche.

Ce qui fit que Cynthia n’était pas vraiment surprise, seulement agacée lorsque son téléphone rendit s’endormit une bonne fois pour toute juste au moment où sa voiture quittait l’autoroute pour entamer sa montée sur les collines montagneuses du Sud de la France. Seule dans sa vieille voiture blanche, Cynthia n’avait guère d’autre choix que de se fier à son instinct pour trouver son chemin sur les routes étroites et zigzagantes qu’elle arpentait. Si elle croisa dans un premier temps quelques autres conducteurs, elle se retrouva vite seule à suivre une route toujours montante, l’éloignant progressivement de toute civilisation.

Il était 00 : 17. Sous une demi-lune argentée donnant une teinte bleutée au vert des arbres, Cynthia ne cessait de rouler en enchaînant côtes raides et virages prononcés. La route, qui ne  semblait pas avoir de fin, donnait à Cynthia l’impression de grimper vers une longue échelle la menant au Paradis. Sa solitude, mêlée à une fatigue grandissante, s’ajoutaient à sa lassitude.  Chaque maison isolée qu’apercevait Cynthia semblait morte et abandonnée. La jeune femme cherchait de plus en plus désespérément une maison éclairée et espérait y voir la silhouette épaisse et baraquée de son frère, qui l’attendrait devant. Elle était déjà si en retard…

Sa voiture, dont le moteur émettait le seul bruit perceptible dans cette jungle (si on excepte toutefois quelques cigales, ainsi que, par moment, le cri d’une chouette dans le lointain), semblait peiner de plus en plus à gravir chaque pente et chaque virage. Ce fait ne manquait pas d’inquiéter Cynthia qui redoutait une crevaison ou même une panne en plein milieu de la route. La jeune femme conduisait donc dans un état de stress permanant, qui n’arrangeait en rien son état d’épuisement. Et puis, ces incessants chants de cigales…

 

Lorsque l’évènement redouté arriva, Cynthia trouva la situation presque comique, tant elle le voyait venir sans réellement y croire. Voir se réaliser exactement sa peur la plus immédiate était juste si invraisemblable… Et pourtant, aucun doute possible : la voiture n’avançait plus. Cynthia se trouvait au beau milieu d’une petite route de montagne, au bord d’un précipice qui offrait une vue magnifique sur la mer et sur la ville qui se résumait ici à quelques points orangés. Seulement deux maisons à l’horizon. Pas le moindre bruit de moteur d’une autre voiture qui passait par là – et quelle idée de passer par là ! Les seuls moteurs que Cynthia entendait à présent étaient ceux des invisibles cigales et autres insectes, chantant à l’unisson dans les profondeurs de la nuit.

Seule face à cette situation délicate, Cynthia était trop préoccupée par la situation pour se rendre compte qu’elle était observée de près.

2

  Il fallut bien un quart d’heure à Cynthia pour se rendre compte de ce qui avait causé l’arrêt de sa voiture. Sous celle-ci, la courroie pendait dans le vide comme un membre inerte. Elle qui n’y connaissait rien en mécanique se doutait pourtant qu’il n’y avait aucune chance pour que le vieux bolide puisse repartir. Elle était donc bloquée sans aucun moyen de charger le seul outil qui aurait pu la relier au reste du monde. Se rendant progressivement compte du caractère désespéré de sa situation, elle ne put retenir quelques larmes. Aucune idée ne lui venait en tête, et l’obscurité ambiante, associée à l’inépuisable concert des insectes, n’étaient pas pour la rassurer.

 

Au moment exact où, d’un point très lointain, un aboiement de chien à peine audible retentit aux oreilles de la jeune femme en détresse, celle-ci prit la décision d’aller elle-même chercher de l’aide. Laissant le cadavre métallique qu’était sa voiture au milieu de la route, elle commença à monter la pente en marchant à grands pas lents et lourds pour se diriger vers les deux maisons qu’elle apercevait. Ses épaules épuisées ne semblaient plus avoir la force de soutenir ses bras qui pendaient de façon inerte pendant qu’elle avançait. A mesure qu’elle avançait, sous ses talons, le goudron prenait une texture de plus en plus étrange et produisait un bruit sourd à chacun de ses pas, comme si elle marchait sur des graviers assez fragiles pour éclater sous son poids. Cynthia considérait qu’elle n’avait pas le temps de faire une étude sur la constitution des routes dans cette partie du globe, et continua sa marche.  Maintenant que sa voiture commençait à reposer loin derrière elle, un sentiment jusqu’à présent réprimé parcouru brusquement son corps en sueur : la peur. Cynthia était maintenant seule face à la nuit. Elle avait quitté sa rassurante coquille roulante pour se promener sans protection dans un environnement où n’importe quoi pouvait surgir. Elle se sentait alors totalement exposée au danger et, à chaque instant, elle ne pouvait s’empêcher de s’imaginer un maniaque, un drogué ou un pervers surgir des broussailles pour l’emmener dans sa cabane puante cachée derrière les arbres, où elle subirait des sévices qu’elle se surprenait à visualiser dans sa tête. Il ne se passait pas cinq secondes sans que Cynthia ne voie le bonhomme lui sauter dessus. Il s’agissait toujours du même homme. Elle se le représentait gras et sale, en chemise à carreaux et en salopette bleue tâchée de mille choses. Il avait de longs cheveux sales et coiffés n’importe comment, et une barbe noire ou brune qu’il avait négligée depuis des années. Cynthia se demanda de quel film d’épouvante elle avait recyclé cette apparence, puis oublia le maniaque imaginaire lorsqu’elle se rendit compte qu’elle se dirigeait vers deux anciennes maisons totalement abandonnées et en ruine. Les façades n’existaient plus et les toits n’étaient plus que des carcasses sur lesquelles il restait quelques tuiles par-ci, par-là. Les maisons elles-mêmes évoquaient deux squelettes de géants qui se seraient battus à mort il y a des milliers d’années. Du fait de l’obscurité, Cynthia ne parvenait pas à voir ce qui restait à l’intérieur des maisons. L’ensemble formait deux tas de ruines voisins et dégageait une vague odeur assez désagréable.

Sous l’emprise de la colère que cette déception avait fait monter en elle, Cynthia lâcha son téléphone portable qui rebondit sur le goudron de la route et alla s’étaler dans un buisson. Cynthia en fut d’abord surprise. Elle avait eu à peine conscience d’avoir son téléphone en main jusque-là. L’objet était devenu si inutile que Cynthia se dit qu’elle aurait pu tout aussi bien le laisser dans sa voiture. Elle se baissa néanmoins pour le récupérer et farfouilla à l’aveuglette dans le buisson où il avait atterri. Elle sentit alors quelque chose grouiller sur ses doigts. Puis sur l’ensemble de sa main. Puis le long de son poignée. Elle découvrit alors que le sol terreux du bord de la route était recouvert de petits insectes ressemblant à des sortes de cafards, et formant une multitude de taches noires vivantes posées discrètement sur le sol.

 

3

  Cynthia retira sa main du buisson et constata avec effroi la présence d’une quinzaine de petits cafards courant le long de son avant-bras. Machinalement, et non sans échapper un cri de panique, elle les chassa avec son autre main en donnant de timides coups sur les bestioles. Celles-ci, dérangées, s’envolèrent dans un bourdonnement que Cynthia n’avait encore jamais entendu chez un insecte. Elle se rendit alors compte avec effroi du nombre de bêtes posées sur les feuilles du buisson dans lequel elle venait de plonger la main. Il y avait facilement une bête par feuille ! Cynthia se demanda comment elle avait pour ne pas les voir même dans le noir, et se rendit alors compte qu’ils étaient immobiles.

Un deuxième cri, de terreur cette fois, s’échappa de sa bouche lorsqu’elle s’aperçu que le goudron sur lequel elle était agenouillée grouillait aussi de cafards qui s’approchaient d’elle. La route était recouverte de cafards depuis le début et elle en avait écrasé à chacun de ses pas !

Oubliant que personne ne pourrait l’entendre, Cynthia cria. Sur le champ, comme si son cri leur avait donné le signal de passer à l’attaque, les cafards des buissons s’envolèrent et foncèrent droit sur elle pendant que ceux qui étaient sur le sol lui grimpaient déjà sur les jambes. La jeune fille eut tout juste le temps de se rendre compte qu’elle avait eu tort en estimant qu’ils étaient des centaines : il y en avait des milliers. Formant un véritable nuage noir, ils sortaient de la végétation en volant et produisaient à l’unisson ce même bourdonnement étrange que Cynthia avait pris pour des champs de cigale.

Des cigales en pleine nuit ? Idiote ! se dit-elle tout en se débâtant.

Un nombre impressionnant de cafards étaient désormais posés sur son corps et la pinçaient de leurs petites mandibules,  la faisant saigner sur chaque centimètre de sa peau nue. Quelques cafards s’étaient frayé même frayé un chemin sur ses vêtements et la pauvre victime n’avaient aucun moyen de les atteindre.

« Au secours ! Ils vont me dévorer vivante ! »

S’écria-t-elle, à nouveau comme si quelqu’un était là pour l’entendre. A nouveau, ses cris ne firent qu’accroître les efforts et le nombre de ses assaillants qui, au bout de quelques minutes, commençaient à rentrer sous la peau de la malheureuse jeune femme.

Hurlant et luttant comme elle le pouvait, Cynthia compris qu’elle avait perdu la bataille lorsqu’elle trébucha et alla s’étaler dans un buisson. Elle se débattit pendant encore quelques minutes, puis les hurlements cessèrent dans la Vallée des insectes. Le silence s’installa de nouveau dans les profondeurs de la nuit.

 

Nombreuses sont les disparitions près de la Vallée des insectes. Beaucoup s’y rendent par curiosité, d’autres pour chercher de l’adrénaline, d’autres pour se prouver quelque chose…et d’autres parce qu’ils se perdent. Tous ne sont que carcasses s’ajoutant aux tas d’ossements dans les deux maisons en ruine de la Vallée.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Court-métrage – L’effleur du Mal

Court-métrage que nous avons réalisé avec l’ESRA. Fin 2014

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Diaporama – Frissons

Diaporama que nous avons réalisé avec l’ESRA. Fin 2014.

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Nouvelle – A la vie, à la mort

18997_945911388762673_1727941717148835430_n

A la vie, à la Mort.

   Chaque histoire se termine par la mort. La mienne se conclut dans les entrailles crasseuses de la ville la plus pouilleuse de la Terre. Paris. J’ai toujours trouvé que les stations de métro de Paris étaient des endroits malsains. C’est pour ça que j’aimais m’y balader la nuit, seule. On a tous des petits hobbys que l’on avoue rarement aux autres et le miens est mon petit faible pour les lieux déserts. La nuit. C’est toujours plus immersif.

Cette nuit-là fut ma dernière promenade.

 

Rentrant seule chez moi après ma leçon de piano du Mardi soir, j’humais l’odeur de roche mouillée qui émanait des rues crasseuse après cette longue journée pluvieuse. Tel un projecteur braquée sur moi, la lune éclairait ma route tandis que je marchais dans la brume ruelle après ruelle. A ces heures-là, on ne sait jamais sur quoi on peut tomber. Parfois, je dérange des rats en train de déchiqueter un malheureux pigeon. D’autres soirs, je passe indifféremment devant quelques pauvres âmes sans abris mourant de froid dans les profondeurs de la nuit, et  j’essaie d’imaginer à quoi ils peuvent rêver avant de périr. Un soir, j’ai même trouvé la carcasse d’une espèce d’animal que je ne pu identifier, ressemblant à la fois à une grosse taupe et un cochon sauvage.

Ce soir, c’est la Mort que j’ai croisé. Elle est apparue devant moi, sans crier gare, alors que je n’étais qu’à moins d’un kilomètre de mon quartier. Mon souvenir de cette rencontre est très vague, mais l’image que j’en conserve est celle d’une créature qu’aucun homme n’est capable d’imaginer : une masse informe faite de cadavres de rats et d’autres animaux, qui auraient muté entre eux pour  former un corps unique. Je me souviens aussi d’un murmure, deux petits mots pratiquement inaudibles que la Mort a prononcés en me regardant. « Corbus Tenbra »

J’ai alors sentit tout mon corps partir, s’affaisser, perdre toute consistance, puis ma conscience commença lentement à se décomposer. Je luttai cependant. Je luttai en rassemblant le peu de force qui me restait.

Refusant cette inacceptable fatalité qu’est la perte totale de moi-même, je m’accrochai à la vie et finit par trouver la force de fuir la ruelle. Marchant en titubant, je réussis à atteindre une station de métro totalement vide où je parvins à descendre quelques marches d’escalier. Je finis néanmoins par trébucher la tête la première, pour me retrouver affalée par terre en bas de la station. Blessée, je retrouvai peu à peu mes esprits me relevai malgré la douleur. Je me remis alors à fuir la Mort sous les néons emplafonnés qui ne marchaient qu’une seconde sur deux. Des rats étaient en train de taquiner les poubelles quand j’entrai dans le boyau de la station, où je distinguai les rails du métro dans la pénombre. Me tenant au mur, je boitais pathétiquement le long du tunnel où mon imagination faisait constamment apparaître un train sortant de la nuit.

C’est alors que je revis la Mort. Elle se tenait à nouveau devant moi. Pas de faucheuse, pas de fantôme, pas de rats. Des chiens. D’énormes dobermans par douzaines m’attendaient comme autant de particuliers attendant le métro. Leur bave trainant sur le sol, ils s’approchèrent lentement de moi et m’encerclèrent avec un calme méthodique qui me laissa presque entrevoir la jubilation malsaine dans leurs yeux écarlates. J’eu le temps d’apercevoir un rat galoper discrètement sur les rails du métro avant de disparaître dans les ténèbres quand l’un des dobermans me sauta dessus en grognant. Je ne saurais vous décrire l’atroce douleur qui jaillit de mon épaule, là où la Mort vint planter ses dents de monstre, mais elle ne fut pas longue. A peine étais-je par terre que je ne sentais plus grand-chose. Je me rendais vaguement compte que les autres chiens étaient déjà rassemblés autour de moi, en train de déchiqueter  avidement ma chair, et d’arracher chaque membre de mon corps, tandis que ma conscience s’éclipsait. Lentement. Très lentement.

J’eus le temps d’entrevoir deux dobermans se disputer mes entrailles, puis ce fut le vide.

Publié dans Non classé | 2 Commentaires »

Nouvelle – Les enfants de Chloé

Les enfants de Chloé

 Chloé 2

  Lorsque mon ami François me raconta cette histoire, tous les lampadaires étaient déjà éteints. Seule la lumière timide d’un croissant de lune éclairait nos pas pendant que nous nous promenions dans cette rue déserte. Cette rue que les citadins évitaient comme la peste, la rue où avait vécu Chloé.

Je n’avais jamais entendu parler de Chloé avant de me rendre à Limoges. Je suis issu du milieu campagnard et même une cité relativement petite comme celle-ci  semble aussi impressionnante que Paris aux yeux d’un modeste agriculteur comme moi. Lorsque François, grand ami d’enfance qui avait quitté le milieu rural depuis au moins dix ans, m’avait proposé de venir passer quelques jours chez lui histoire de « changer un peu d’air », j’étais déjà assez réticent. Mais entendre de la bouche des gens que la ville dans laquelle je prenais quelques jours de congé venait d’abriter un fait divers des plus atroces ne me rassura absolument pas. Qui était cette Chloé et pourquoi tout le monde ne parlait que de ça, dans cette ville ?

J’étais allé chercher la réponse auprès de François le lendemain soir de mon arrivée. François, qui avait été le voisin de Chloé, avait accepté de me raconter en détail qui était cette femme mais uniquement si j’acceptais de le suivre pour faire une balade nocturne. Malgré le vent glacial, j’avais consenti à marcher au clair de lune avec lui et il m’avait amené quelques rues plus loin, à proximité de son ancienne maison. Nous marchions à pas lent en supportant le froid, dont François ne paraissait pas particulièrement en être affecté. De mon côté, des années d’agriculture et de coupage de bois en plein hiver m’avait sérieusement endurcit et je pouvais supporter le vent glacé. Tout en avançant au clair de lune, j’écoutais le témoignage du voisin de la femme décédée.

 

« Dis-moi, Pierre, commença François, je sais que tu es arrivé hier soir, mais ma femme m’a dit que tu avais eu l’occasion d’apercevoir l’espèce de barjot qui se promène tous les jours dans la ville.

-         Oui, en allant chercher du pain ce matin, j’ai vu un mec parler tout seul puis se mettre à vociférer des débilités en courant sur le trottoir. Il devait bien hurler des mots appartenant à la langue française, mais je n’en ai pas compris un seul. Ça m’a tellement secoué que j’en ai parlé à ta femme en rentrant. Elle m’a dit que tout le monde appelait ce type Max, « l’idiot du village ».

Dans un premier temps François ne répondit rien. Il gardait les yeux braqués sur le croissant blanc qui flottait et brillait au-dessus de nous. Malgré l’obscurité, je cru voir de la tristesse dans son regard.

«  C’est tout ce que t’a dit Marla ? répondit-il enfin.

-         Rien de plus, dis-je. Pourquoi ? C’est lié ?

-         Max, de son vrai nom Léonard, est l’un des fils de Chloé.

Subitement, c’est moi qui n’émis plus un son pendant de longues secondes. Cette révélation me fit l’effet d’une claque. Ce fou ? Il avait donc un lien avec la femme morte dont tout le monde parle ?

Alors que le vent commençait à légèrement se dissiper, François reprit :

« Chloé habitait quelques maisons plus loin, vers là où on est en train de se diriger. Marla et moi vivions à côté, dans la maison que tu aperçois là-bas. Elle est à vendre à présent, mais je doute qu’ils ne trouvent le moindre acheteur. Personne ne voudrait habiter près de l’ancienne demeure de Chloé. »

Je l’interrompis pour lui dire que j’avais entendu que la maison de Chloé avait brulée quelques semaines avant mon arrivée.

« Je sais, dit-il, j’y étais. C’est après cet évènement que Marla et moi avons déménagé pour vivre dans la maison que tu connais. Je t’en avais déjà un peu parlé.

« Toujours est-il qu’avant l’incendie, nous étions les voisins de Chloé et je n’ai dû la voir qu’une vingtaine de fois en  dix ans. Peut-être une trentaine de fois à tout péter. Elle était drôlement et étrangement belle. Son corps était terriblement maigre et son visage creux. Son teint était aussi pâle que celui d’un mort et sa tenue toujours négligée…mais, bon Dieu, Pierre, je te promets qu’elle était belle. Ses longs cheveux noirs qui se terminaient en ondulant lui donnaient un côté fragile, bizarrement,  et elle avait quelque chose dans ses yeux bleus océan qui la rendait inexplicablement attirante.

« On voyait tout de suite que c’était une petite femme fragile. Mais c’était aussi une personne très bizarre. La pauvre ne sortait pratiquement jamais de chez elle et je ne crois pas l’avoir déjà entendu m’adresser la parole. J’avais l’habitude de la saluer lors des rares occasions où je l’apercevais ou la croisais. Elle me répondait d’un signe de main, me regardant à peine. Elle semblait vivre un peu dans son monde, tu sais, avec un regard absent qui trahissait un problème de connexion avec le moment présent. Et puis, je me répète mais, elle ne sortait pas. Vraiment, presque jamais. Comment elle se nourrissait à ton avis ? Eh bien, j’aimerais pouvoir dire qu’elle mangeait uniquement les pâtes qu’elle avait par centaine en réserve dans une cabane derrière son jardin – c’était tout simplement impressionnant, tous ces paquets de pâtes qu’on apercevait à travers la fenêtre de la cave – , j’aimerais pouvoir te le dire, mais les quelques cadavres d’animaux que j’apercevais dans son jardin, parfois aussi sur le trottoir m’ont vite faits comprendre que Chloé ajoutait parfois  un peu de viande à son régime de pâtes. »

 

François sortit un paquet de cigarette de sa poche, y tira deux clopes et m’en proposa une que je pris volontiers. Il mit l’autre entre ses lèvres et alluma les deux avec son briquet noir où était dessinée une Marilyn Monroe en noir et blanc. Pendant qu’il allumait sa cigarette, un chat noir traversa la rue en trottinant et disparut sous une voiture garée à moitié sur le trottoir.

 

Après avoir tiré une première fois, François reprit son récit, la fumée s’échappant de sa bouche.

« Marla a même une fois trouvé un corps de belette pourrissant dans notre jardin, devant la maison. Une authentique petite belette toute marron, avec le ventre ouvert et une bonne partie de l’intérieur du corps arraché. Tu me diras, Pierre, que ça pouvait être une bête attaquée par une autre. Par un chat, par exemple. Ça arrive et tu es bien placé pour le savoir. Mais quand même, une belette ! Ce n’était pas un oiseau ou un rat, mais une belette, et un gros spécimen, en plus !

-Vous avez porté plainte ? Demandai-je.

Le vent semblait s’être légèrement calmé. Il était cependant encore assez puissant pour faire virevolter les feuilles mortes d’automne entre les petits tourniquets et balançoires de l’air de jeu devant laquelle nous passions.

 

«  Marla  tenait à ce que nous allions nous plaindre à la mairie. Elle affirmait que ce n’était pas normal, qu’on ne devait pas laisser passer ça ou elle allait continuer à nous balancer des animaux morts. Quant à moi, je m’opposais formellement à la plainte. La mairie avait d’autres affaires à régler que les repas crus d’une folle qui laisse traîner ses restes sur le jardin de ses voisins. De plus, j’éprouvais des remords à l’idée de la dénoncer. J’étais certain que la allaient la chasser de chez elle pour l’envoyer dans un centre. Aujourd’hui, je pense que ça aurait été une bonne chose pour elle, mais à l’époque, je me disais que la meilleure aide qu’on pouvait lui apporter était de la laisser vivre sa vie. De plus, tout le monde savait qu’une folle vivait dans cette maison. Ce n’était pas la peine d’en rajouter une couche. Je me rappelle avoir dit ça à Marla.

« Ce que j’ai appris bien plus tard, sous forme de rumeurs que je constate aujourd’hui comme étant vraie, c’est que Chloé n’avait pas que des cadavres d’animaux chez elle. Tu vois Pierre, je pense qu’il y a des choses tellement horribles dans les bas-fonds des villes comme Limoges qu’elles arrivent à être passées miraculeusement sous silence pendant des années. Comme si tout le monde se doutait de leur existence mais n’osait en parler à personne. Comme si les choses les plus sordides créés par les esprits les plus malades avaient un pouvoir. Un pouvoir inexplicable qui leur permettait de passer littéralement au-dessus de nos têtes sans nous faire réagir. »

 

On arrivait devant l’ancienne maison de François. Un panneau « à vendre » était accroché au petit portillon qui menait au jardin, comme le cadavre d’un homme pendu puis oublié.

Sur le trottoir, devant le portillon, se trouvait la sinistre carcasse d’un rat dont il ne restait que le squelette et une partie de sa fourrure. Quelques mètres plus loin, se trouvaient les vestiges carbonisés de la maison de Chloé. On aurait dit une immense carcasse.

Comme François s’était interrompu – la vision de son ancien lieu de résidence semblait avoir momentanément mis ses neurones en pause – je pris la parole.

« Qu’est-ce que Chloé cachait chez elle, à la fin ? »

François réagit à ma question avec quelques secondes de retard et se retourna pour me regarder dans les yeux. Il semblait s’extirper de profondes rêveries.

« Parlons d’abord un peu de ses aventures amoureuses, si tu veux bien. »

J’écarquillai les yeux à l’idée qu’une telle personne pouvait avoir eu des relations amoureuses, ce qui fit sourire mon ami.

« Si si, continua-t-il, Chloé avait régulièrement des aventures avec des hommes. Et par régulièrement, j’entends une fois par an. Je ne connais qu’un seul d’entre eux, de vue, un certain Anthony Martin, que je croise encore quelques fois. Il n’était pas venu à l’enterrement de Chloé – nous n’étions que cinq, ce jour-là – mais j’ai eu l’occasion de lui parler peu après l’incendie. Il était venu à un concert organisé  par la mairie, et on avait discuté brièvement du cas de Chloé. Il s’était contenté de dire qu’il l’avait rencontré par internet, sur un site de rencontre dont le nom m’échappe. Elle lui avait paru intéressante et ils avaient rapidement sympathisé. C’était elle avait demandé à le rencontrer en personne et ils s’étaient donc retrouvé chez lui. Naturellement, il n’a pas voulu entrer dans les détails pour le reste, mais il a quand même voulu se justifier en disant qu’il l’avait tout de suite trouvé mignonne et gentille comme tout. Personnellement, je pense qu’il y avait de ça, mais pas seulement. C’était une femme au regard très particulier, tu sais. Quand on la voit, on ne comprend pas forcément pourquoi, mais on a envie de marcher dans sa direction. »

Une étrange lueur traversa les yeux de François, et il sembla s’en rendre compte. Je le vis cligner lentement des yeux avec un mouvement de tête vers le bas, tout en poussant un soupir discret. Subitement, il me parut triste.

« A part Anthony, la plupart des amants de Chloé n’étaient pas des gars du coin reprit-il. Certains étaient bien de Limoges et j’ai quelques voisins qui les connaissent de vue, mais, la plupart du temps, Chloé allaient coucher avec des individus vivant dans les petites villes voisines : Aixe sur Vienne, Bosmie,…elle allait parfois même jusqu’à Brive la Gaillarde.

- C’était toujours elle qui se déplaçait ? Demandai-je.

- Il faut croire. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’autre entrer chez elle, et je ne crois pas que ce soit déjà arrivé. D’une manière ou d’une autre, elle rencontrait des hommes en manque de sexe et elle s’arrangeait pour venir chez eux ou je ne sais où. Mais toujours un par an. Et une fois par an, elle se retrouvait en cloque.

Nous marchions à présent devant l’ancienne habitation de Chloé, en la contemplant comme une pièce de musée. François termina sa clope et la jeta. Le vent émettait un bruit fantomatique en traversant les entrailles de la vieille maison brulée.

-Oui, reprit François comme si je l’avais interrogé sur sa dernière phrase, elle était enceinte chaque année. Toujours à peu près durant la même période. Son ventre atteignait son apogée vers décembre, généralement. Pas loin de la période de Noël. C’était d’ailleurs toujours entre Noël et le nouvel an qu’on la revoyait, le ventre de nouveau vide et plat. Je pense qu’elle s’arrangeait pour accoucher le 25 Décembre ou quelques jours avant. Je suis sûr qu’elle calculait tout ça avec énormément de précision.

- Il y a donc d’autres barjots qui se promènent dans les rues de Limoges en hurlant ? En plus de Max ?

- Non. Max est une exception. A part lui, personne n’avait jamais vu les enfants de Chloé. Avant l’incendie, beaucoup supposaient – ou même soutenaient – qu’elle les abandonnait à leur sort dans les égouts. Certains disaient qu’elle les laissait crever dans la rue. Certains affirmaient avoir aperçu des nouveaux nés morts près des caniveaux. Je pourrais te raconter des tas de rumeurs. Toi qui a dû en avoir vu d’autres à la campagne, tu dois bien comprendre que les gens sont très mauvaises langues, surtout lorsqu’un individu s’écarte de leur chère normalité.

- Je sais que les gens sont médisants envers les marginaux.

- Pire, ils laissent leur haine leur dicter comment les traiter. Cette femme, Chloé, ne faisait de mal à personne quand elle était encore de ce monde. A part peut-être les cadavres d’animaux, je peux t’assurer qu’elle ne gênait en aucun cas le voisinage. Pourtant, absolument tout le monde la haïssait. On la trouvait dangereuse, répugnante, on la traitait de malade, on trouvait scandaleux qu’elle ne soit pas dans un asile. Mais tout ça, ce n’est que de la haine. Et peut-être de la peur aussi. La peur de la différence.

- Tu commençais à expliquer ce qu’elle faisait de ses gosses, rappelai-je à François.

- Tu as raison. Nous avons découverts les enfants de Chloé uniquement après sa mort, dans cette demeure carbonisée. Ils ont été trouvés par l’un des pompiers, un certain Jean-Marc Dunaud. Une dizaine de nouveau-nés gisant dans chaque pièce de la maison, aussi morts qu’on pouvait l’être. Les cadavres étaient tous ceux de nourrissons mais certains pourrissaient depuis plus de 15 ans. »

Un frisson parcouru mon dos lorsque l’image de tous ces enfants morts me traversa l’esprit.

- Comment est-ce possible ? Demandai-je.

- Pierre, tu ne comprends pas. Tous ces enfants étaient mort-nés. Ils pourrissaient là-dedans depuis leurs naissances. Plus ils étaient âgés, plus leur cadavre était esquinté par le temps. On pouvait encore reconnaître un bébé en regardant celui qui avait été mis au monde trois semaines avant. Les autres n’étaient pas beaucoup plus que des sacs d’os miniatures, parfois couverts d’une couche de chair en pleine décomposition, recouverte de milliers de vers se régalant de la viande pourrissante. Voilà ce qu’il y avait chez Chloé. Des bestioles et des cadavres humains.

- C’est insensé ! Je ne peux pas croire à une histoire pareille ! François, tu te rends compte de l’énormité de ce que tu racontes ? Elle aurait caché leur existence et vécu au milieu des cadavres et des bêtes pendant tout ce temps ?

- Nous avons tous eu du mal à le croire. Mais j’étais là, j’ai vu ces enfants. J’ai  aussi vu les asticots. Des milliers ! Si tu les avez vus ! Ils grouillaient à l’intérieur des orbites béantes des crânes humains. Et quant au petit dernier, ils commençaient déjà à lui ronger les deux yeux et à s’attaquer à sa bouche. Il en avait plein la bouche, Pierre, tu te rends compte ? »

François avait à présent atteint un stade d’excitation morbide qui le rendait effrayant dans la pénombre de la nuit. Je ne distinguais qu’un seul de ses yeux et il semblait à la fois terrifié et fasciné par son propre récit.

 

« Et il y avait ces rats. Des dizaines rats qui sortaient en courant de la maison en feu. Je n’oublierai jamais cet instant où je les ai vus se précipiter dans tous les sens, fuyant les flammes et se courant les uns sur les autres. C’était un moment purement indescriptible. Et je maintiens ce que je dis, Pierre, Chloé vivait dans cette maison pendant tout ce temps. Elle y vivait au milieu de tout ce chaos et, vraisemblablement, elle s’y sentait bien. Elle s’y sentait chez elle.

« L’explication qui nous a été donné, aussi incroyable soit-elle, était la seule plausible. Pour une raison ou pour une autre, Chloé faisait tous les ans une fausse couche et mettait au monde un bébé mort, dans le plus grand secret. Elle s’en occupait comme si son petit était en vie et en parfaite santé. Elle lui donnait le biberon, lui changeait les couches bien qu’il n’y ait rien à changer, lui acheter des vêtements, etc. L’enquête a en effet démontré la présence de traces de lait autour de la bouche des cadavres, et ils sont aussi convaincus qu’elle leur faisait prendre leur douche tous les jours. L’un des petits, dont le corps était âgé de 4 ans, a d’ailleurs été retrouvé  dans la baignoire, au milieu d’une impressionnante colonie de cafards, paraît-il. Les petits ne grandissaient pas, alors Chloé continuait à les voir comme des nourrissons à peine venus au monde et les traitait comme tels, sans faire une seul fois attention à leur lente décomposition. C’était une folle, Pierre. Une folle irrécupérable qui n’a jamais accepté de ne pas pouvoir être mère.

« Quelques jours avant qu’elle ne se donne la mort en incendiant sa baraque, je me souviens l’avoir aperçu dans son jardin, marmonnant quelque chose dans le vent, peut-être à une personne invisible devant elle. Un détail m’avait échappé ce jour-là, mais a tout de suite ressurgit lorsque j’ai appris la vérité. Chloé pleurait. »

Quelques gouttes glacées commencèrent à tomber du ciel. Je proposai de commencer à faire demi-tour pour rentrer. François acquiesça. Il termina son histoire sur le chemin du retour.

« Des larmes lui recouvraient les deux joues. Je m’en souviens parfaitement maintenant. Je pense qu’à ce moment-là, elle s’était rendue à l’évidence. Elle avait été obligée d’admettre qu’elle n’avait jamais donné la vie, excepté une ou deux fois peut-être, et que toute sa « famille » n’était qu’un tas de pièces néoromantiques bonnes pour le musée des horreurs.

« Je crois qu’elle ne l’a pas supporté. Quand on s’enferme pendant de longues années dans un cocon de mensonge et qu’on fuit la réalité pendant tout  ce temps, il est pratiquement impossible de faire face à la vérité. J’en sais quelque chose, mon oncle est devenu autiste après la mort de sa femme, il y a deux ans. Chloé était dans le même cas de figure, mais la réalité a fini par la rattraper. Elle a préféré la fuir définitivement. C’est du moins comme ça que je l’interprète. »

François parlait à présent d’un air absent. Il semblait ailleurs. Je me dis que l’image de cette femme continuait de lui obnubilait l’esprit. Il resta silencieux pendant de longues secondes, marchant en traînant un peu les pieds, puis s’arrêta. Il regarda le ciel d’un air pensif, puis se remit à marcher. Sa démarche était alors bien plus rapide.

« Tu sais, reprit-il, je crois que toute cette histoire a commencé avec Max. »

Max ! C’est vrai ! Je l’avais complètement oublié ! François m’avait dit que c’était l’un des enfants de Chloé.

- C’est vrai que celui-ci a pourtant survécu. Et c’est quand même un jeune adulte. Comment ça se fait ? Quel rôle il a dans tout ce merdier ? Demandai-je.

- Je suis persuadé que c’est son premier enfant. Probablement son seul enfant ayant vécu plus d’une heure. Je n’ai rien pour le prouver, mais ma théorie est que Chloé était parfaitement saine d’esprit avant la naissance de Max.

- Sa venue au monde l’aurait rendue folle ?

- Oui. C’est du moins ce que j’en pense. Beaucoup te diront qu’on ne devient pas fou, qu’on l’est dès le départ, et que Chloé a toujours eu un pet-au-casque, mais je pense qu’elle n’a pas supporté d’avoir un enfant trisomique, ou autiste, ou je ne sais pas ce quoi. Si on se réfère aux chiffres, Chloé l’a eu très jeune, vers 15 ans si je compte bien. Quelque chose ne s’est pas bien passé dans les engrenages du cerveau du petit et il est né attardé. L’adolescente qu’était alors Chloé n’a pas pu aimer l’enfant et la rejeté en l’envoyant à la DASS (François respira un grand coup comme pour éviter un malaise). Mais rejeter un enfant est un acte qui déchire le cœur, qui détruit toute estime de soi, toute fierté. Chloé a été anéantie par ce choix, par une culpabilité que ni toi ni moi ne pourrions imaginer. »

François parlait à présent comme un professeur d’université. Il semblait avoir pris dix ans d’expérience et de connaissances au sujet du cerveau humain.

« Sans me targuer d’être psychiatre, continua-t-il, je suis convaincu que c’est ce choix qui lui a fait perdre de la raison. Ne pouvant accepter « l’erreur » qu’a été Max, elle a tenu chaque année à se rattraper en portant un nouvel enfant qu’elle n’était pas capable de porter, s’enfermant de plus en plus dans son propre enfer. Son délire devait être tellement fort que même la présence des rats grignotant les rejetons ne suffisaient pas à l’y en sortir. »

 

Nous arrivâmes enfin devant la modeste demeure de François, où sa femme devait être endormie depuis une bonne heure déjà. Je me sentais inexplicablement soulagé d’être de retour dans mon lieu de résidence. J’avais l’impression de revenir d’un long voyage étrange et inquiétant, loin de la chaleur rassurante de la maison. Le récit que François venait de me faire m’avait fait un effet que je n’aurais jamais soupçonné avant d’entamer cette ballade.  On aurait dit que je venais de subir une longue opération chirurgicale dont l’anesthésie n’avait fonctionné qu’à moitié.

 

François entra le premier, sans hésitation. Alors que je commençai à le suivre, mes yeux rencontrèrent ceux de Max, déambulant dans la rue, à une centaine de mètres. Je le regardai pendant quelques secondes, puis retournai enfin dans le rassurant foyer de ma santé mentale.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

123456

Les écrits de Sungha |
Camille Chapuis Ecrivain-Ro... |
Les pense-bêtes du poete |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Twexter
| Taqbaylitiw
| Debauchesetperversions