Nouvelle – Un coup de fatigue

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Un coup de fatigue

 

  Difficile, encore aujourd’hui, de croire c’est le hasard qui m’a amené à engager la conversation avec Emanuel Clancier. Et pourtant, c’est bien grâce à un concours de circonstance que cette discussion a eu lieu. Vous savez, quand ce genre de chose se produit, on se demande souvent « qu’est-ce qui se serait passé, si… ». Personnellement, je pense qu’Emmanuel ne serait plus de ce monde sans moi.

Mais commençons par le début. Je m’appelle Thomas Martin, et je suis un trentenaire célibataire tétraplégique qui n’a jamais connu ce que ça faisait que de se promener dans un parc ou de faire un footing. Mes jambes à moi sont en grève depuis ma naissance, et elles n’ont pas l’air de vouloir se mettre au travail. Mon handicap, néanmoins, ne m’a jamais empêché de m’intégrer dans la société et de me faire des amis en or –si ce n’est peut-être lorsque j’étais très jeune. C’est avec ces mêmes amis que j’avais rendez-vous ce soir-là, comme bien souvent au bar d’ambiance intitulé le Lord John.

Comme chaque week end à ma connaissance, le bar était plein. On y croisait essentiellement des jeunes âgés de 15 à 20 ans venant, selon les âges, goûter pour la première fois à la douce saveur interdite de l’alcool, se plaindre des cours à la fac, ou simplement décompresser d’une semaine chargée. Mes amis et moi étions également dans les études, et nous nous approchions de fièrement de la fin de notre dernière année de Fac de Sciences. Autour de la table où nous attendions notre bouteille (qui serait, nous l’espérions tous apportée par la magnifique serveuse Angelina…), il y avait Anna, une noire corpulente – certainement celle qui sortait le plus souvent parmi nous quatre – France, une petite blonde aux cheveux bouclés et au nez étonnement crochu – nous l’appelions « mouton » ou « sorcière » selon si on se référait à ses cheveux ou son nez –  Lucas, un gars étonnement grand qui parlait avec une voix assez aigue et dont personne n’a jamais osé demander l’orientation sexuelle – à ma connaissance en tout cas – et enfin moi, le mec-en-fauteuil-roulant. La fréquence à laquelle nous venions nous avait rendu, associé à notre physique très reconnaissable, nous avait valu une certaine célébrité au sein du bar, et nous étions souvent pris en train de saluer tel gars, tel serveur, et même le patron du bar qui payait parfois sa tournée. Quand l’envie l’en prenait.

 

Nous étions en train d’évoquer encore et toujours les mêmes vieux souvenirs et anecdotes d’étudiants lorsque la serveuse apporta notre bouteille de téquila-cerise. C’était moi qui avait choisit le parfum ce soir-là. A notre grand étonnement, cependant, il n’y eu pas que la bouteille. La serveuse nous servit également un shooter chacun, précisant que c’était de la part d’un « généreux anonyme ».

Cela nous laissa intrigués. Chacun de nous regarda autour de lui afin de vérifier si cette généreuse personne n’était pas en train de nous regarder, et Thomas demanda à deux connaissances de la table d’à côté si les shooters étaient de leur part. Ce n’était visiblement pas le cas. La parenthèse fut close lorsqu’Anna déclara que c’était surement telle ou tel de ses potes à l’autre bout du bar, qui avait accomplit ce geste. Tout le monde trouva cette explication satisfaisante et la soirée reprit.. Tout le monde sauf moi. Cette histoire continuait à m’intriguer. C’est surement pour cette raison que je ne bus pas autant ce soir-là que les autres soirs.

A la fin de la soirée, j’étais le plus sobre des 4.

 

Thomas avait vomit et France ne faisait que rigolait à ce que disait Anna, qui ne s’en sortait pas trop mal non plus. Nous restâmes jusqu’à ce qu’il n’y ai plus grand monde. Puis nous partîmes.

 

 

Enfin, ils partirent.

De mon côté, j’étais bien décidé à en savoir plus sur cet anonyme qui ne s’était pas manifesté jusqu’alors, et mon regard ne pouvait se détacher d’un étrange bonhomme qui buvait tout seul sur le comptoir depuis le début de la soirée.

J’inventai je-sais-plus-quelle-excuse à mes potes pour justifier le fait que je ne partais pas avec eux,  puis je dirigeai mes roues vers le type louche. J’espérai, en m’approchant de lui, arriver à le remettre, mais sa tête ne me disait pas grand-chose…quoique…

C’était un type très mince, habillé avec une vieille veste verte assez démodée et en plus pas très propre, qu’il semblait avoir enfilé à la va-vite. Son dos avait une forme particulièrement courbé qui laissait supposer qu’il avait un sérieux problème à la colonne. Il ne réagit pas à ma présence lorsque je me plaçai à côté de lui, et continuait à siroter son verre qui contenait je ne sais trop quoi.

« Excuses-moi, commençai-je, je m’appelle Emmanuel Clancier et j’étais à la table-là bas (je montrai du doigt la table où nous nous étions installés)…je me demandais si c’était vous qui nous avait payé les shooters… »

Je n’ai jamais eu aucun problème pour aborder les gens. Mon handicap m’avait appris à ne pas être timide, si je voulais ne pas être ignoré. Pourtant, ce bonhomme me mit mal à l’aise d’entrée de jeu. Il ne m’adressa d’abord pas le moindre regard, ni la moindre réaction, et continua à regarder son verre. Alors que j’attendais une réponse de sa part, il finit par tourner seulement son œil vers moi. Son regard, dont je ne voyais que la moitié, était si inexpressif qu’il me fit tressaillir.

Voyant qu’il ne répondrait pas,, je repris :

« Parce que je tenais à vous remercier…et aussi, j’aimerais bien savoir quel motif vous amené à nous offrir un verre à nous en particulier. »

Sa pupille se tourna de nouveau vers le verre qu’il avait en face de lui. Il le saisit et engloutit ce qu’il contenait en une seule gorgée. Alors qu’il reposait le verre, il finit par me répondre d’une voix que je qualifierais de…troublée.

-         Tu as apprécié ?

-         Oui…Merci, vraiment, si c’est vous, c’est gentil de votre part, mais…

-         J’avoue qu’il n’y a pas vraiment de logique à offrir un verre à tes amis aussi, vu que je ne les connaissais. Mais je me suis dit que, tant qu’à faire, autant ne pas faire de jaloux. Ils ont aimé ?

-         Oui, je suppose…Excusez-moi mais vous dites que vous ne connaissiez pas mes amis…Je vous pris de m’excuser, monsieur, mais, je ne crois pas vous connaître non plus. »

Le type se retourna entièrement vers moi et je vis pour la première fois son visage en entier. Je remarquai que son œil gauche était salement rouge, et qu’il avait d’énormes cernes.

Cependant, je ne le reconnus pas. Je n’eu apparemment pas besoin de le dire, il s’en rendit compte, comme s’il avait lu dans mes pensées.

«  Oui, c’est normal que tu ne me reconnaisses pas, on ne s’est vu qu’une fois et il y a plusieurs années. Sans ton fauteuil, je ne t’aurais peut-être pas reconnu non plus. Mais il se trouve qu’un p’tit gars dans un grand fauteuil automatisé, ça se remarque de loin. Quoiqu’il en soit, je t’ai payé le verre que je te devais. »

A ces mots, les choses devinrent plus claires dans ma tête.

-         Se pourrait-il que tu sois ?

-         Arthur Brumeau, oui. Ça fait un bail, non ?

Arthur était l’un de mes camarades de lycée. Il avait un an de plus que moi. La dernière fois qu’on s’était vu, c’était dans un autre bar au centre-ville, à l’époque où nous étions adolescents. Il n’avait rien à voir avec le déchet que j’avais en face de moi.

-          Mon Dieu mec, ça fait tellement longtemps… Tu racontes quoi de beau ? dis-je

-         Tu veux dire, je pense, « qu’est-ce qui t’ai arrivé pour devenir comme ça ? »

Pas de doute, ce type avait appris à lire dans les pensées.

-         Ben…on ne peut pas dire que tu es resté le même, répondis-je.

-         C’est vrai que de l’eau a coulé sous les ponts depuis notre dernière rencontre. Au fait, j’ai finalement réussit à y aller, en Russie.

-         Formidable ! Toi qui rêvais d’aller y travailler…tu as pu trouver du boulot là-bas.

-         Et comment… »

Il ne manifestait aucune voix, mais plutôt de la désolation mêlée à une sorte d’angoisse. Je m’interrogeai sur ce qu’il avait bien pu vivre durant tout ce temps, et voulu absolument connaître son histoire.

 

-          Je vais tout te dire…pas parce que tu as besoin de savoir plus qu’un autre, mais parce que j’ai besoin d’en parler à quelqu’un. De vider tout ça de mon esprit. Et, vu que tu étais dans le coin…enfin bref, tu as compris. Si tu savais comme je regrette tout ça…

-         Tout ça quoi ?

-         Ce job.

Il examina son verre en le tapotant comme s’il y avait une bête à l’intérieur. Puis, il le saisit par les bords et appela la serveuse.

« Un huitième jus d’orange, svp ! »

Du jus d’orange…

Ensuite, je ne sais pas s’il s’adressait à moi ou s’il se parlait à lui-même sans se rendre compte qu’il parlait à voix haute.

« Ma tête, putain…j’ai un putain de mal de crâne depuis que je suis revenu en France… »

Le jus d’orange ne fut pas long à  venir.

Il remercia la serveuse sans sourire et pris une gorgée.

« J’ai travaillé pour leur service secret. »

Je ne répondis rien. J’attendais la suite.

-          Ils m’ont embauché en tant que conseillé scientifique. Encore aujourd’hui, je me demande bien à quoi je servais…

-         Ils avaient besoin d’un conseiller scientifique pour… ?

-         Leurs petites expériences.

-         Je ne suis pas sûr de te suivre.

Il se retourna à nouveau complètement vers moi. Je me rendis alors compte que ses mains tremblaient.

-         Tu as déjà passé une nuit blanche ?

-         Oui…

-         Ça pique, non ? Combien de temps es-tu déjà resté sans dormir, au plus ?

-         Je ne sais pas, 48h peut-être, mais…

-         C’était ça leur petite expérience. Voir combien de temps un homme peut tenir sans dormir. Grâce à leur nouveau stimulant : le NT5.

Je n’en suis pas certain, mais je crois l’avoir vu tressaillir légèrement, comme s’il venait de se faire peur à lui-même. Je lui fis comprendre d’un signe de tête que je l’écoutais toujours et attendais davantage d’informations. Il continua.

-          Leur but, si j’ai bien compris, c’était de mettre au point un agent capable de maintenir actif le cerveau humain aussi longtemps que possible, donc de maintenir des soldats éveillés h24 pendant plusieurs jours, voir plusieurs semaines…Les tests étaient justement prévus pour savoir combien de temps la toxine pouvait faire effet.

-         Mais pourquoi vouloir tenir des hommes éveillés ?

-         Des soldats qui n’ont plu besoin de dormir deviennent des armes redoutables en cas de guerre…Ils peuvent frapper à n’importe quel moment de la nuit, lorsque l’ennemi qui, lui, a besoin de se reposer, est vulnérable. Tu comprends, c’est la guerre froide, et il n’y a pas que les Etats-Unis qui se préparent à une éventuelle troisième guerre…

Son œil entièrement rouge ne semblait pas me regarder. Il était dirigé vers le sol et restait inerte, comme s’il était mort.

« Bref, toutes ses informations étaient extrêmement confidentielles. Moi-même j’ai bossé pour eux pendant plusieurs mois sans savoir ce sur quoi je travaillais, ni à quoi ça allait servir. J’assistais un brillant scientifique nommé Bodgan Gorlanova. Un homme très doué, qui en savait à peine plus que moi sur le projet. Au bout de quelques mois de travail, nous avions créé le NT5.

« Ce n’est qu’une fois que le sérum fut achevé qu’on nous expliqua son utilité, non sans nous faire signer des déclarations où nous jurions sur l’honneur de n’en parler à personne. Je trouvais ça révoltant. Bodgan était à peine surpris.

« Néanmoins, nous étions autorisés à assister aux expériences. L’armée russe avait sélectionné et entraîné 4 soldats volontaires pour servir de cobaye en restant enfermé pendant autant de jours que nécessaire dans une grande chambre où des valves diffusait continuellement la forme gazeuse duNT5, pendant que d’autres valves alimentaient la salle en oxygène. Les soldats étaient nourris par des vitamines en quantité contrôlées, sous forme de pilule. Ils avaient accès à autant d’eau qu’il le voulait, mais c’était à double-tranchant car ils ne pouvaient sortir pour aller aux toilettes qu’une fois par soir. Nous assistions à leur vie quotidienne à travers des hublots faits de miroirs sans tain ainsi qu’un système de caméras et de micro permettant de savoir tout ce qu’ils disaient.

« Les premiers jours furent très banals. Les quatre hommes discutaient entre eux, jouaient aux cartes, lisaient les livres qui étaient mis à leur disposition se racontaient des blagues idiotes et souvent cochonnes – compréhensibles que si on parle le russe, bien évidemment. Ils étaient en outre très disciplinés et ne se plaignaient jamais. En revanche, leurs conversations devenaient de plus en plus sombres de jour en jour. Les soldats évoquaient principalement des mauvais souvenirs d’enfance et se racontaient les expériences les plus traumatisantes de leur existence, donnant de plus en plus de détails intimes chaque jour. On interpréta cela comme un effet de l’absence de cycle de sommeil sur leur psyché.  Une semaine passa…puis une autre. Les quatre hommes n’avaient visiblement plus conscience du jour et de la nuit et menaient une vie ininterrompue où ils se contentaient de parler entre eux sans interruption, des jours durant, nous autorisant à connaître chaque moment de leur existence.

«  Leur comportement devint sincèrement étrange au milieu de la deuxième semaine. Les quatre hommes avaient perdus leur pudeur et s’étaient débarrassés des vêtements avec lesquels ils étaient entrés dans la salle. Nous voulions leur demander pourquoi ils adoptaient un tel comportement, mais le dirigeant du projet refusa que nous nous mettions à communiquer avec eux, préférant étudier l’évolution de leur mode de vie sans que celui-ci soit perturbé par des interventions extérieures. Dans cette même optique, des toilettes furent installées afin d’éviter que les sujets n’aient à sortir de leur espace clos tous les soirs. Etonnamment, ils ne les utilisèrent que très rarement.

« A partir du deuxième week-end,  ils se mirent à parler beaucoup moins souvent entre eux, préférant passer leurs journées et leurs nuits à errer dans la pièce, utilisant tout l’espace qui étaient à leur disposition. Ils avaient alors franchement l’air de vieux lunatiques ayant perdus toute conscience de l’existence des autres, se bousculant parfois entre eux. La chose devint réellement troublante lorsqu’ils se mirent à marmonner des phrases incompréhensibles en s’adressant aux miroirs sans tain et aux caméras.

« Nous fûmes plusieurs à nous demander jusqu’où aller dans ce projet qui prenait des proportions incommensurables. Le boss insistait pour que nous continuons, mais de nombreux surveillants commençaient à prendre peur en voyant les sujets perdre peu à peu leur santé mentale.

« L’un des quatre, un blond anciennement baraqué et devenu horriblement maigre, réussit à formuler une phrase compréhensible en russe, en s’adressant à une caméra.

« Je veux plus de gaz. »

« Après quoi, il s’était fait dessus, comme il le faisait tous désormais. La chambre était devenue répugnante et les quatre choses qui avaient été des soldats erraient en marchant dans leurs propres excréments. En voyant cela, le boss reconnu qu’il était temps de réagir. Il refusa de donner l’ordre de les libérer pour le moment mais accepta de couper la diffusion du NT5 dans la salle, et de ne les alimenter plus qu’en air respirable. »

Le videur du bar vint jusqu’à nous pour nous informer qu’ils fermaient dans 5 minutes. Je lui précisai que nous n’allions pas tarder à partir, pendant que mon « ami » continuait sans récit sans prêter attention à lui.

«  Et là, ce fut un énorme délire ! Un énorme délire ! Au bout d’une demi-heure sans leur précieux NT5, les quatre hommes devinrent euphoriques. Ils se roulèrent par terre, donnèrent des coups dans le vide et se blessèrent même mutuellement. L’un d’entre eux, un petit roux, se mit même à se cogner frénétiquement la tête contre un mur sans s’arrêter, laissant une trace rouge de plus en plus sombre sur le plâtre blanc. Un autre se frappait nerveusement le bras gauche. Ils suppliaient tous les miroirs sans tain de leur remettre le gaz. Ils faisaient réellement peine à voir, et nous décidâmes, sans consulter le boss, de leur accorder cette faveur. Certainement parce que nous étions curieux de voir jusqu’où tout cela pouvait aller. Les sujets s’apaisèrent.

« Le lendemain, lors que nous ébauchâmes… »

Le videur, placé devant la porte du bar,  me fit signe de la tête pour nous dire qu’il fallait quitter les lieux, à présent. J’acquiesçai.

« Faut qu’on y aille » dis-je à mon interlocuteur. J’eu l’impression de l’avoir interrompu dans le récit de sa vie. Mais plus encore, j’eu la certitude que mon intervention lui avait rappelé ma présence. En effet, depuis un petit moment maintenant, Arthur ne me regardait plus et ne semblait plus s’adresser à moi, mais à lui-même – ou peut-être au verre vide qui se trouvait devant lui. La serveuse avait entendu toute l’histoire, au vu de son regard, paraissait avoir pris Arthur pour un fou. Ce dernier ne dit plus rien lorsque nous sortîmes du bar. Il me suivait en baissant la tête pendant que le videur nous tenait la porte. Je le remerciai et lui souhaitai bonne soirée. Il me salua également. Arthur ne dit rien.

Il s’alluma une cigarette et la fuma devant moi. Nous étions devant le bar. Il était quatre heures du matin et il faisait franchement froid maintenant que nous étions dehors.

« Qu’est-ce qui s’est passé, le lendemain du jour où vous avez remis le gaz ? » demandai-je.

Arthur tira une taffe de sa cigarette et reprit son histoire.

«  Ah oui, j’disais quoi ? Ah oui… »

« Lorsque nous arrivâmes au travail et que nous branchâmes les caméras de surveillances, celle-ci n’affichèrent plus que du noir sur les écrans. Elles étaient bien allumées, mais quelque chose semblait les recouvrir. Lorsque nous rembobinâmes pour voir ce qui s’était passé dans la nuit, nous découvrîmes que les soldats avaient balancé quelque chose sur les objectifs – leurs excréments, sans doute.

« Et quand nous arrivâmes à l’étage où était la salle, afin de voir nos hôtes dans les miroirs sans tain, nous vîmes que ceux-ci étaient aussi recouverts d’une matière rosâtres, tendant vers le pourpre à certains endroits, vers le noir à d’autres. Jamais nous n’avions vu quelque chose de semblable. On aurait dit le genre de substance que fabriquent les monstres dans les films…

«  Bref, nous n’avions plus aucun contact visuel avec nos sujets. Impossible de savoir ce qui se passait dans la salle. Bodgan appela le boss, mais ce fut sa dernière contribution au projet NT5. Il démissionna avant l’arrivée du boss, s’appliquant bien à signer chaque papier comme la procédure l’exige.

« Lorsque le patron vit les miroirs sans tain recouvert d’une chose toute molle, il nous autorisa à intervenir vocalement grâce à un haut parleur. Une femme demanda alors aux sujets s’ils allaient bien, ce qui se passait…Après plusieurs tentatives, La seule réponse que nous finîmes par obtenir fut une sorte de respiration difficile et saccadée de l’un des soldats. On aurait dit la voix d’un zombie.

«  Le patron autorisa alors l’équipe de la sécurité à pénétrer dans la salle d’expérience. Ce que je vis là-bas, je ne crois pas pouvoir te le décrire correctement, tant c’était impossible à admettre, à accepter. Il y avait de quoi douter de sa propre santé mentale. L’un des hommes avait été assassiné et dépecé par les trois autres. Sa peau avait pratiquement entièrement été arrachée et une grande partie de ses muscles avait également été déplacée. Ses organes digestifs étaient éparpillés un peu partout sur le sol. Du sang recouvrait les mains et la bouche des trois autres soldats, et le blond tenait dans sa main le pénis de l’homme assassiné. Ils s’étaient également mutilés eux-mêmes. Chaque corps portait des traces de blessure qui semblaient avoir été faites avec des ongles et des dents. Je remarquai avec effroi que le petit roux avait arraché ses propres testicules, qui étaient posées à côté de lui. Enfin, il y avait effectivement de la merde sur les caméras.

« Je me souviens que lorsque l’équipe de sécurité pénétra dans la chambre, mettant en joue les trois choses qui avaient été des soldats, l’un des intervenant avait demandé « Bon Dieu mais qu’est-ce que vous êtes ? » et celui qui était blond avait dit quelque chose en s’adressant à nous tous. Impossible de me souvenir de ce qu’il a dit. C’est quelque part au fond de mon esprit, mais je crois que celui-ci n’a pas encore accepté toutes les choses qui se sont produites ce jour-là. J’ai donc encore quelques blancs. »

Arthur avait développé une sorte de sourire dément à ce stade de son récit.

«  Sans laisser le temps à l’équipe de sécurité de dire « Les mains en l’air ! », le rouquin cracha un morceau de chair sur l’un des intervenants qui se le prit en pleine poire. Les trois Choses en profitèrent pour bondir sur les soldats en gesticulant, agitant dans tous les sens leurs mains sanglantes. Les autres intervenants ouvrirent le feu et réduisirent au silence deux d’entre Elles, avant qu’Elles puissent les atteindre. Le blond, quant à lui, réussit à agriper l’un des hommes armé, qui paniqua et se mit à tirer dangereusement dans tous les sens – une balle me frôla même je te jure que c’est vrai – jusqu’à ce que son collègue abattit le blond de deux balles dans le dos. Avant de mourir, le blond eut le temps de dire quelque chose alors qu’il s’effondrait tout en continuant à s’agripper à l’homme qui aurait pu être sa victime. Je m’en souviens très bien, cette fois-ci.

« Si…près d’être…libre. »

 

Quelques jours plus tard, on me défraya le billet d’avion pour retourner en France. Je ne sais pas ce qu’est devenu Bodgan. Je n’ai plus jamais entendu parler de cette histoire. »

 

Arthur, qui avait visiblement terminé son récit, se lança dans une espèce de mélange entre un fou-rire incontrôlable et un sanglot hystérique. Sa voix par partait dans les aigües et il se tenait comme un loup en train d’hurler à la mort.

Lorsqu’il se calma, il me remercia de l’avoir écouté jusqu’au bout, et me dit qu’il se fichait complètement de savoir si je le croyais ou pas. Il avait juste besoin de le raconter à quelqu’un. Il jeta son mégot par terre et s’offrit de me raccompagner jusqu’à chez moi.

Devant mon portail,  au moment où souhaitai bonne nuit, il se pétrifia sur place.

« ça y est, je me rappelle de ce qu’avait dit le blond lorsque nous sommes entré dans la salle. »

Il parlait d’une voix exaltée, presque démente.

« Nous sommes vous. Nous sommes la folie qui se cache en vous. Nous sommes ce que vous cachez toutes les nuits dans votre lit. Nous sommes ce que vous réduisez au silence chaque fois que vous vous réfugiez dans votre sommeil. »

 

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Note : Inspirée de la légende urbaine sur les expériences sur les soldats russes durant la seconde guerre mondiale.

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Nouvelle – La perle de Valtiel

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La perle de Valtiel

 Dans les méandres obscurs de la nuit froide, une brise s’élevait sur la promenade des Anglais. Les palmiers, impassibles, se contentaient de murmurer quelques frottements, sans plier, sous le disque lunaire qui, tel un soleil gelé, étalait sa lumière de glace sur la plage de galets. Quelques sans-abris agonisaient silencieusement, ça et là, tout en subissant l’atroce indifférence des rares passants qui se promenaient encore à l’approche de l’aube. Parfois, un marginal, lunatique et libre, passait en courant sur la longue route qui bordait la plage, heureux sans l’être, désespéré sans le savoir. A la surface de l’eau tourmentée et mystique, se dessinait le reflet instable et brouillé de la Lune qui se mourait progressivement, sans perturber les agissements obscurs des créatures des  abysses. Emergeant de ce monde inconnu des hommes, l’une d’entre elle, crainte plus que toute autre dans son milieu natale, se frayait lentement un chemin vers la surface. Guidée par un désir irraisonné de liberté, elle s’aventurait dans cet espace inconnu. Cette bête sur laquelle l’œil humain n’a jamais osé poser son œil ni même imaginé la moindre écaille, s’installait aussi discrètement que les clochards s’éteignaient, tandis que l’astre solaire retrouvait son trône dans les cieux. Sur la Promenade des Anglais, la vie suivait son cours dans l’ignorance la plus totale.

 

1

  Comme très souvent maintenant qu’il était à Nice, Asia se réveilla quelques minutes avant son réveil. Avec regret, elle fit bipper Stéphanie qui était déjà réveillée. Stéphanie était la colocataire d’Asia, et aussi son indispensable amie. Elle était bien moins belle qu’elle, mais Stéphanie avait un énorme avantage sur Asia : elle pouvait marcher. Lorsque qu’elle entra dans sa chambre, Asia vit l’habituel regard compatissant (et peut-être un peu méprisant, Asia n’en savait rien) de Stéphanie qui, après avoir saluée son amie, entama sans plus attendre le rituel matinal, qui consistait à laver puis habiller Asia, avant de l’installer dans son fauteuil. Après quoi, les deux filles prirent l’ascenseur et descendirent dans la rue de la promenade des Anglais, en face de la plage. Elles avaient rendez-vous avec ses bons vieux Jack et Franc, qui devaient déjà être en train de nager.

 

En arrivant sur la plage, les deux filles cherchèrent du regard les affaires des deux hommes, et Asia finit par reconnaître, à travers ses lunettes de soleil bno marché, le motif de récif corallien sur la serviette de Jack. Elles allèrent s’installer dans le coin choisit par les deux jeunes hommes, près d’un tas de galets agglutinés en  un amas à peu près aussi haut qu’un enfant de 10 ans, de la forme d’un bouton d’acné. Asia se demanda qui avait bien pu agglutiner tous ces cailloux au même endroit et dans quel but. Cette question disparut de ses pensées à l’arrivée des deux garçons qui venaient de surfer sur les maigres vagues de la Méditerranée. Jack était brun légèrement typé, pas très grand et plutôt costaux, avec des tâches de rousseur. Asia et Stéphanie l’avaient connus au lycée, alors qu’il étudiait les sciences. A présent, il en «polytechnique (ou « polythech », Asia ne s’en souvenait plus, mais elle avait entendu dire que ce n’était pas la même chose). Franc, quant à lui, était devenu leur ami bien plus tard. C’était un surfeur purement niçois (tandis que les autres étaient venus dans le Sud pour leurs études), qui n’avait à vrai dire jamais fait d’étude. Il était également mannequin, et Asia n’avait jamais réellement trouvé cela justifié. Il était beau, certes, disait-elle, avec ses yeux bleus turquoise (couleur côte d’Azur, comme lui-même s’en vantait) et sa chevelure châtain lui arrivant au cou, mais rien de bien exceptionnel. Stéphanie ne partageait pas ce point de vue et Asia savait très bien qu’elle avait des sentiments pour ce jeune homme sans que les deux filles n’en aient jamais parlé.

Une planche dans la main, les deux garçons saluèrent leurs amies et s’affalèrent sur leur serviette. Franc fut le premier à remarquer la présence du tas de cailloux.

-         Ça vient d’où ça ? demanda-t-il, penaud.

-         De quoi ? rétorqua Jack.

-         Le tas de pierres. C’était déjà là quand on est arrivé, dit Stéphanie.

-         Ben justement, pas nous. C’était pas là, répondit Franc.

-         Bizarre…dit Jack. Ça va Asia ? T’as pas trop de courbatures dans les roues ?

-         Ahah, ironisa la jeune handicapé, ça doit faire 36 fois que tu me fais celle-là où une variante.

-         J’avoue, tu te rénove pas trop, dit Franc.

-         En même temps, tu veux dire quoi d’autre ?

 

Ignorant la discussion des quatre gamins, un vieil homme s’approcha du tas de galets à quelques mètres d’eux, et l’observa silencieusement. Le vieillard, habillé en vêtements de ville de couleurs ternes, contemplait attentivement l’espèce de petite protubérance marron qui dépassait du tas. Celle-ci avait la forme d’une minuscule faucille et n’était visible que si on examinait de très près le tas. Le vieillard y vit un morceau de bois et voulu le ramasser. Lorsque sa main entra en contact avec l’objet, celui-ci rentra brusquement à l’intérieur du tas, produisant un bruit de cailloux qui s’entrechoquent. Le vieil homme ne voulu pas en savoir plus et se retira, non sans adresser quelques mots au groupe de jeunes qui discutaient de leur côté.

 

« Hé, méfiez-vous les gamins, il y a un animal caché dans ce tas de cailloux et ça a l’air d’être une grosse bestiole ! J’ai vu sa griffe. »

 

 

Les quatre jeunes regardèrent le vieil homme à l’allure de clochard, interloqués.

« On y pensera monsieur, dit Stéphanie. Bonne journée. »

 

L’homme s’éloigna. Asia, Stéphanie, Jack et Franc, se regardèrent, gênés. Franc décida néanmoins d’aller voir de plus près le gros tas de galets, qu’il farfouilla paresseusement.

-         Putain ! hurla Franc après avoir déplacé quelques galets.

-         Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as vu une bête ? dit Jack.

-         Non mec…

Il revint vers ses amis en tenant quelque chose dans les mains. Stéphanie s’approcha avec curiosité et Jack leva un œil. Asia ne pouvait bien sûr que se contenter de regarder de loin.

La trouvaille en valait pourtant la chandelle : dans le creux de sa main, Franc tenait une perle blanche qui, à la lueur du soleil, scintillait d’une couleur turquoise bien plus belle que celle des yeux du jeune homme. Tous se regardèrent, sans savoir quoi dire. Finalement, Franc lui-même prit la parole.

«  Qui la garde ? »

Son visage arborait un air grave et formel. Jack ne fut pas long à lui répondre.

-         Bah, garde-là si tu veux vu que tu l’as trouvée. Ça m’étonnerait que tu en tires quelque chose.

-         T’es fou mec…il y a vraiment moyen qu’on en tire un blinde, répondit Franc.

 

Sur ce, il fut décidé démocratiquement que Franc garderait la perle. Asia s’en contrefichait éperdument. Un peu d’argent ne lui rendrait pas ses jambes. Seul un miracle le pouvait. Quand elle n’était qu’une petite fille, elle ne cessait de croire qu’un jour, une personne l’aiderait à marcher. Elle s’était accrochée à cette idée pendant plusieurs années. Depuis l’arrivée de l’adolescence, cependant, Asia ne croyait plus aux miracles.

 

Le soir venu, les quatre jeunes gens rentrèrent chez eux, pendant que la plage se vidait à l’approche du crépuscule. Les garçons partirent d’un côté, les filles de l’autre. Pendant qu’elle poussait patiemment le fauteuil d’Asia sur le passage piéton qui menait vers leur immeuble, Stéphanie chantonnait, ce qui était assez rare, remarqua Asia. Cette dernière, quant à elle, était anormalement pensive. Sa laissant pousser tranquillement par son hôte, elle repensait à ce tas de cailloux sur la plage, à cette magnifique perle bleue que Franc avait trouvé. Tout ça en une matinée. Sans pouvoir se l’expliquer, Asia sentait que cette journée marquait le début d’une sorte d’étape dans sa vie, le début d’un changement. Même Stéphanie paraissait différente au cours de la soirée, comme si un changement s’était opéré chez elle. Asia la trouvait anormalement joyeuse. Elle savait quelque chose qu’Asia ne savait pas et cela amenait la petite tétraplégique  se sentir encore plus impuissante que d’habitude.

 

Cette nuit-là fut celle où Asia fit le rêve le plus intense de sa vie. A peine sombrait-elle dans le royaume du sommeil, qu’elle se trouvait sur la plage, entièrement nue, sous un ciel étoilé bleu marine, et debout – Asia s’en rendit compte bien après son réveil.  Alors qu’elle errait sans but sur les galets doux, caressée par une légère brise nocturne, Asia aperçu une masse sombre émerger de la mer calme. Elle se figea sur place tandis que la masse sortait progressivement, révélant peu à peu des attribues humains :  deux sortes de bras longs et massifs qu’elle faisait traîné sur le sol, deux jambes encore plus épaisses – mais courtes – qu’elle levait péniblement pour gagner le bord de la mer. Dans chacune de ses « mains », l’être mystérieux tenait une faucille, qui trainait également sur le sol mouillé, en se frottant contre les cailloux. Alors qu’il sortait entièrement son corps de l’eau pour s’approcher lentement d’une Asia nue et incapable de bouger, la jeune fille se rendit compte que l’être n’était absolument pas humain. De sa tête massive et large, pendait une sorte d’appendice sombre qui semblait être sa langue. Ormis cet élément, la créature n’avait pas de visage. Asia voulu reculer mais ce qu’elle voyait de nouveau, à chaque pas de la créature la paralysait littéralement. Alors que seulement quelques mètres les séparaient, elle aperçu un fœtus humain accroché à chaque épaule de la créature. Alors que celle-ci s’avançait, Asia vit que les deux fœtus remuaient leurs bras et leurs jambes. Elle se rendit alors compte que le monstre avait bien  un visage, minuscule, au bout de sa langue qui pendouillait d’un côté puis de l’autre, à chacun de ses pas – ou peut-être était-ce le vent ». Enfin, des sortes de longues pattes hérissées de poils, ressemblant à des pattes de crustacés, pendaient du torse de la bête. Asia ne les avait pas vus à cause de l’obscurité mais maintenant que le monstre se tenait devant elle, elle pouvait les voir frétiller. A vrai dire, Asia avait l’impression que l’apparence de la chose se modifiait d’elle-même de façon permanente, sans rester constante. A chaque coup d’œil, quelque chose en plus, quelque chose en moins, si bien qu’il était impossible d’avoir une véritable idée de la forme du monstre.

« Suis-moi » raisonna une voix douce et apaisante, qui semblait pourtant venir de la chose hideuse qui se tenait devant Asia. Celle-lui tendait une main griffue.

« Suis-moi et tu seras libérée de tes peurs. »

Sans réellement comprendre ce qui la poussait à répondre à l’appel du monstre, Asia lui offrit sa main. Celle de la bête, à la texture à la fois visqueuse et inexplicablement douce et rassurante, se referma sur celle d’Asia. La bête se retourna et marcha vers la mer, tout en tenant fermement la main de la jeune fille nue qui la suivait, comme contrôlée par un sortilège. Elle se sentait séduites et en même temps impuissante. Pendant un instant, elle su avec certitude le destin tragique qui l’attendait dans les profondeurs, mais continua à se laisser faire sans éprouver la moindre peur. Elle était à présent certaine que le monstre changeait constamment d’apparence. Asia voyait son visage apparaître, puis disparaître, puis devenir abstrait, flou, puis se transformer en une sorte de gouffre délimité par un cercle de dents lui recouvrant le crâne. La texture de sa main restait en revanche la même. Asia sentait l’eau la recouvrir progressivement tandis qu’elle et la bête s’éloignaient à pas lents de la côte.

La suite de son rêve, Asia ne s’en souvenait que vaguement. Non, très vaguement. Ce qui lui restait était des images du ciel vu depuis les abysses, la surface de l’eau la séparant de la terre ferme. Elle se rappelait qu’à ce moment-là, elle était en train de se noyer, et qu’elle n’avait plus aucun espoir de regagner la surface. Elle se souvenait également avoir tenté de crier.

Rien d’autre.

Si ! Asia se rappelait d’un nom. Valtiel.

 

 

2

 

 Déjà réveillée depuis plusieurs heures, Asia se demandait pourquoi Stéphanie ne venait pas la lever. Elle ne répondait ni aux appels téléphoniques, ni aux appels directs, qu’elle était pourtant susceptible d’entendre facilement. En proie au désarroi, Asia hésita entre téléphoner à au voisin et tenter de sortir du lit elle-même. Elle essaya finalement de se débrouiller, en trainant avec peine son corps inerte hors de sa couverture, et en se servant de ses bras pour descendre en douceur sur le sol, ce qu’elle ne parvint pas à faire avec énormément d’élégance. Une fois sur le carrelage dont seule une partie d’elle-même sentait la fraicheur, Asia réalisa se traîna jusqu’à la porte. Elle avait la tête ailleurs et pensait à ce rêve – cauchemar ? – qu’elle avait fait dans la nuit, à cette créature à laquelle elle n’avait pas pu résister, à la noyade et à ce nom, Valtiel.

Une fois au pied de la porte de sa chambre, Asia eut énormément de difficulté à atteindre la poignée. Son bras avait du mal à supporter le poids de son corps qu’elle tentait d’élever, tendant l’autre bras afin de la saisir, ne parvenant qu’à la toucher.

Au bout de longues minutes, elle parvint à sortir de sa chambre, et réalisa qui lui fallait à présent ouvrir celle de Stéphanie.

« Quelle idiote, pensa-t-elle, j’aurais dû prendre mon téléphone et appeler les voisins »

 

Asia avait effectivement laissé son téléphone sur sa table de chevet et il n’était pas question de faire demi-tour. Tant pis. Elle poursuivit son déplacement vers la porte de la chambre de sa colocataire en rampant à un rythme désespérément lent. Stéphanie restait sourde à tous ses appels. Asia commençait sérieusement à se demander ce qui se passait quand elle parvint enfin à atteindre la porte. De nouveau, saisir la poignée fut un travail pénible et épuisant, d’autant plus qu’Asia ne cessait de porter dans son esprit ce qui restait des souvenirs de son rêve. Rêve qu’elle ne pouvait décidément pas se décider à appeler cauchemar. La porte de Stéphanie finit par s’ouvrir, révélant une chambre impeccablement rangée et pénétrée par les timides rayons du soleil matinal de la côte d’Azur. Epuisée, Asia souleva de nouveau son torse avec ses deux bras fatigués, afin d’être à la hauteur du lit de son amie. Elle vit cette dernière, allongée, les yeux ouverts, tournés paisiblement vers le plafond comme si elle regardait un film projeté en l’air. Pourtant, son regard était fixe et vitreux et la jeune femme ne laissait paraître aucun mouvement. Asia l’appela plusieurs fois avant de se rendre compte que sa colocataire était morte.

 

 

3

 

  Un mois s’était écoulé depuis que Stéphanie avait été déclarée morte d’un AVC. Ce fut la conclusion qui suivit l’enquête de police, et à aucun moment Asia ne fut soupçonnée d’avoir participée au décès de sa colocataire. La police l’avait aspergée d’une pluie de question sur la relation qui les unissait, et ce pendant plusieurs jours. La famille d’Asia était descendue la réconforter mais, étrangement, la présence de ses proches ou même de Jack et de Franc à ses côtés la faisait se sentir encore plus mal. Tout cela était lié à un fait et un seul : Asia ne leur avait pas tout dit. Il y avait une circonstance, concernant le décès de Stéphanie, que la police, Jack, Franc, et la famille d’Asia ignorait : c’est elle qui avait gardé la perle. Asia l’avait trouvé sur la table de chevet à côté du lit où gisait le cadavre, cachée derrière une petite pile de livres de poche, mais scintillant tellement qu’il était impossible de ne pas l’avoir. Asia ignorait comment Stéphanie l’avait volée à Franc le jour-même de sa découverte, mais imaginait qu’elle l’avait simplement récupérée discrètement dans son sac, en fin de journée. Bien entendu, quand Franc avait dit avoir perdu la perle le jour de la découverte du cadavre de Stéphanie, Asia était trop bouleversée pour lui révéler que leur amie trépassée lui avait volé. Plus jamais Asia et Franc ne reparlèrent de la perle depuis.

 

En ce jour, Asia était sure de deux choses. La première, c’est que cette perle était à l’origine de la mort de son        amie. La deuxième, c’est que c’est également la présence de cette perle dans l’appartement qui était la cause du rêve qu’elle avait faite la nuit de sa mort…et de tous les autres rêves qu’elle faisait désormais chaque nuit, depuis qu’elle avait gardée l’objet magique. Asia avait d’abord songé à jeter à la mer cette bille maudite, de peur de succomber elle aussi à une mort foudroyante durant les nuits qui allaient suivre, et aussi par haine envers cette chose qui avait tué son amie la plus proche. Elle se risqua de peu à le faire, mais prit finalement la décision de la garder, et de la placer chaque nuit dans l’endroit le plus éloigné de sa chambre –près de la télévision du salon. Elle était alors certaine de dormir suffisamment loin de la petite sphère pour ne pas succomber à elle et perdre la vie. Le plus dur pour Asia fut de trouver une explication à sa démarche, qu’elle-même ne comprenait pas – ou refusait de comprendre. Après plusieurs nuits à refaire le même rêve bleu, elle dû se rendre à l’évidence. Elle aimait faire ce rêve. Ce rêve était bon…si bon.

 

Désormais assistée par une infirmière à domicile qui venait en début de journée pour l’aider à se lever et s’habiller et qui revenait le soir pour entamer le processus inverse, Asia retrouvait progressivement son rythme de vie habituel. L’infirmière, très gentille mais peu bavarde, lui tenait un peu compagnie mais ne comblait pas le vide causé par l’absence de Stéphanie. Durant la majeure partie de la journée, Asia était seule. Seule et tourmentée.

A chaque lever, elle ne voulait qu’une chose : que la nuit recommence et qu’elle puisse de nouveau s’endormir et rencontrer Valtiel encore une fois. Les journées lui paraissaient incommensurablement longues. Chaque soir, le processus recommençait, toujours plus délicieux. Asia se laissait pénétrer par la force de la perle tout en sombrant dans les méandres confus d’un sommeil profond. Chaque nuit, elle perdait son handicap et se retrouvait sur la côte, dénudée et libre de tout mouvement, et revivant toujours le même moment ; moment où l’extase semblait pouvoir durer indéfiniment, sans réellement s’expliquer. Etait-ce le fait de pouvoir enfin marcher ? Etait-ce le fait que ce soit un rêve ? Asia se sentait plus libre que n’importe quel être humain.  Jamais, pourtant, le rêve ne se poursuivait jusqu’à son terme. Il se brouillait au moment où la jeune fille et la créature pénétraient dans l’eau, et où le plaisir semblait à son paroxysme,  Asia se réveillait alors dans son lit, souvent encore tremblante, ne conservant que des souvenirs épisodiques des derniers instants de son rêve. Elle gardait pourtant toujours en mémoire  la voix du monstre, qui répétait son nom en l’amenant dans les profondeurs.

Valtiel

Valtiel

Valtiel…

 

 

4

 

Alors que le soleil disparaissait à petit feu sur la promenade des Anglais, étalant une dernière fois sa lumière brulante sur les plages de galets, le tas de cailloux était toujours présent. Plus imposant chaque jour, il dépassait maintenant la hauteur d’un homme. Parfois, des enfants jouaient dessus, jusqu’à ce que leurs parents leur demande de rentrer car il se faisait tard. D’autres fois, c’était des mouettes qui venaient se poser sur le tas de galets,   étrangement attirés par une odeur de crustacé qu’elles seules pouvaient percevoir. La nuit tombante, les SDF s’installèrent sur la plage, affublés d’une couverture dans laquelle ils s’enroulaient comme ils le pouvaient, afin de se protéger au mieux du vent glacial de la plage. Plus aucun mouvement n’était désormais perceptible dans l’obscurité de cette nuit sans lune. Rien ne pouvait plus trahir la lente arrivée de la créature marine qui sortait peu à peu son corps hideux du tas de pierres. Le monstre, qui aurait alerté toute personne circulant sur la promenade si elle était sortie de sa tanière en plein jour, était désormais libre de se déplacer sur la plage, à quelques dizaines de mètres des voitures qui circulaient encore sur la route. Pratiquement invisible à l’œil humain, un sans-abri ronflait dans un coin, sous l’escalier de pierres qui permettait de descendre sur la plage. Aucune partie de son corps n’était à l’air libre car il était enveloppé dans un sac de couchage sale et troué, mais globalement dans un état correct. L’homme dormait en position du fœtus, la tête recroquevillée avec exagération vers ses jambes pliées. Le mollusque s’approcha de lui sans bruit et, sans avoir besoin de le réveiller, l’engloutit dans le gigantesque orifice qui lui servait de bouche. L’homme émit un léger râle plaintif et sa voix se fit presque entendre, mais disparut aussi tôt dans l’estomac du monstre où il n’émit plus aucun son. Estimant que cela suffisait pour cette nuit, la bête retourna paisiblement vers son tas de pierres, et s’y enfonça très lentement pendant que le SDF se faisait vider de son sang à l’intérieur de son corps, grâce aux petites aiguilles courbées qui recouvraient son estomac et qui entamèrent sans plus attendre le long processus de digestion.  . Au bout de quelques heures, Valtiel se rendormit dans sa tanière. Très brièvement, il pensa à Asia.

 

Dans la ville, la vie suivait son cours paisiblement. Les hommes et les femmes dormaient, sortaient, faisaient l’amour et parfois mourraient.

 

 

5

 

Cette nuit-là, Asia fit un cauchemar après avoir rencontré Valtiel dans son rêve habituel. Elle s’était rendormie, et avait à nouveau vécu le moment où elle avait découvert sa colocataire, morte, un matin d’été. Dans son rêve, la perle n’était pas présente sur la table de chevet – ou du moins, ne brillait plus suffisamment pour être visible. Asia appelait désespérément Stéphanie qui fixait le plafond sans donner signe de vie, jusqu’à ce que sa tête se retourne vers Asia, effectuant un long mouvement mécanique comme un pantin articulé qui aurait prit vie à cause d’un sortilège. Stéphanie regardait alors Asia avec le regard d’un mort qu’on ne voulait pas laisser mourir totalement, et du sang commença à émaner de ses deux yeux sous forme de gouttelettes qui tâchèrent le matelas en ‘écrasant dessus. Asia resta figée, voulant crier mais n’osant pas. Le cadavre vivant, qui, de par sa position, semblait totalement désarticulé – son cou, notamment, paraissait brisé – se mit à parler avec une voix rocailleuse, absolument inhumaine.

Ton tour viendraaaaaaaaa.

Tout en parlant, Stéphanie vomissait une impressionnante quantité de sang qui rougit le matelas qui rougit toute la partie du drap blanc sous sa bouche.

Avant de pouvoir crier, Asia se réveilla en sursaut, éclairée par le soleil naissant du petit matin. Le cauchemar qu’elle venait de faire l’avait décidément bien marqué, car elle découvrit qu’elle s’était griffée le ventre jusqu’au sang, à différents endroits, avec ses propres ongles. C’était la première fois qu’elle faisait un autre rêve que celui où Valtiel venait lui rendre visite. Asia n’avait aucune envie de faire d’autres rêves, surtout si c’était pour revoir le cadavre de sa colocataire venu spécialement pour hanter ses nuits. Pendant que l’infirmière la levait de son lit sans tambour ni trompette, Asia était pensive. Désireuse d’en savoir davantage sur la créature qui lui tendait la main chaque soir, et déterminée à vouloir vivre et ressentir la suite de son rêve, elle prit la décision de rapprocher la perle de sa chambre, en la cachant dans la salle de bain pour la nuit suivante. Ce fut chose faite dès de le départ de l’infirmière.

 

Durant la journée, Asia retrouva Jack et Franc dans un bar à l’ambiance Rock’N Roll dont la décoration était constituée de quelques guitares électriques pour la plupart dédicacées par différents groupes de Hard Rock des années 80. C’était l’un des bars préféré de Jack, grand amateur de Rock. Lorsqu’Asia arriva, les deux garçons l’attendaient, à une table, l’air grave. Elle les salua et approcha son siège roulant de leur table.

-         On fait quoi, aujourd’hui ? demanda-t-elle.

-         On parle, dit Franc sèchement.

Les deux garçons la regardaient comme deux patrons prêts à avouer à leur secrétaire qu’elle va devoir changer rapidement sa cadance de travail. Cela rendit Asia curieuse d’en savoir plus.

-         Okay…parlons alors.

-         Tu te sens comment depuis la mort de Stéphanie ?

Franc venait d’aborder un sujet tabou entre eux trois.

-         En fait la question, expliqua Jack, c’est surtout pourquoi tu nous parles pas de ta dépression. On est là pour t’aider, tu sais…

-         Ma dépression ?

Asia faillit éclater de rire. Jack et Franc firent mine de ne pas le voir.

-         Oui, reprit Jack, tu sais tr-s bien de quoi je parle. On ne te voit plus de la journée, c’est toujours nous qui prenons des nouvelles, tu…

-         Je vais très bien, le coupa-t-elle.

-         Non, tu ne vas pas bien, et nous non plus. Nous avons perdu une amie très proche, Asia…

-         Je me demande si ce n’est pas vous qui tombez en dépression. J’étais la plus proche de Stéphanie et j’ai su faire face et tourner la page ! Vous, vous êtes encore en train de faire votre deuil…

-         Eh bien justement, rétorqua Fr            anc, nous on a su faire notre deuil…on n’a pas changé du jour au lendemain après cet évènement. Toi, tu n’es plus toi-même, prends en conscience, un peu !

 

Asia ne répondit rien. Elle se sentait attaquée. Insultée. Elle saisit ses roues et fit marche arrière avec son fauteuil roulant. Les deux jeunes la laissèrent partir en la regardant d’un air inquiet.

 

 

 

6

Le soir-même, lorsqu’Asia et Valtiel se retrouvèrent dans les profondeurs de la nuit, Asia se sentit plus libre qu’elle ne l’avait jamais été dans ses rêves les plus fous. Plus qu’une libération, marcher était pour elle comme une renaissance.

Comme une première véritable naissance.

Pour la première fois, Asia pu enfin parler avec son amant nocturne venu des abysses.

-         Valtiel, qui es-tu et pourquoi avoir tué mon amie ?

-         Tu n’as pas besoin de savoir ce que je suis. Je viens d’un monde que tu ne verras jamais et dont tu ne pourrais même pas garder le souvenir si je te le montrais en rêve. Tu ne peux même pas me voir comme je suis. Ce que tu vois de moi est la forme la plus proche de celle d’un humain que je suis capable de prendre. Si ton amie y est restée, c’est parce qu’elle a abusé du pouvoir de la perle en dormant à ses côtés. Elle m’a vu en rêve, tel que je suis réellement.

Il parlait d’une voix douce et apaisante, comme s’il chantait une berceuse.

-         Ne pourrais-je jamais te voir tel que tu es ?

-         Tu ne pourrais pas l’accepter. Tu n’es qu’une humaine. Ton esprit n’est pas prêt pour ça.

-         Le sera-t-il un jour ?

-         Quand tu penseras être prête, tu sais quoi faire…

 

Subitement, Asia se réveilla. En plein rêve, elle ne trouvait pas ça normal et encore moins qu’en elle constata en regardant son réveil qu’il n’était qu’1h30. Elle entendit alors des bruits de pas et de chuchotement, quelque part dans son appartement. Elle saisit alors le flingue qui avait toujours été posé sous son lit, attendant d’être utilisé un jour, et appela la police.

Lorsque celle-ci arriva, les visiteurs étaient déjà partis et avaient visiblement fuis par une fenêtre dans le salon, où ils étaient probablement entrés. C’était le seul endroit ou un intrus est susceptible de pénétrer par effraction dans l’appartement d’Asia, et d’en ressortir, car la fenêtre était proche du tuyau d’évacuation de l’eau de pluie, par lequel on pouvait grimper et redescendre. On posa de nouveau à Asia un grand nombre de questions dans le but de savoir ce qui avait pu motiver quelqu’un à entrer chez elle en pleine nuit et repartir sans rien prendre. Il fut finalement conclut que le ou les voleurs s’étaient enfuis en entendant Asia se réveiller et appeler la police. Cette dernière, quant à elle, savait très bien ce qu’ils  étaient venus chercher, et ils l’avaient trouvé : la perle n’était plus dans la salle de bain.

 

La police quitta les lieux vers 4h00. Asia ne fit aucun rêve mémorable cette nuit-là. Elle apprit le lendemain que Jack avait été retrouvé mort dans son lit, suite à un arrêt cardiaque.

 

 

7

 

  Asia et Franc avaient rendez-vous sur la plage, au pied de l’immeuble d’Asia. Il était prévu de faire le point concernant les évènements survenus ces derniers temps, et notamment concernant la perle. Asia avait bien précisé à Franc qu’elle savait que c’était Jack et lui qui égaient venu la récupérer chez elle, et elle avait demandé à Franc de venir avec cette perle. Asia n’était plus heureuse sans cet objet. Le fait de ne plus voir Valtiel apparaître dans ses rêves avait créé en elle une sorte d’insupportable manque. Elle avait besoin de revivre ce moment, de se retrouver sur la plage la nuit, de marcher.

Elle aperçu Franc qui arrivait en marchant d’un pas rapide, arborant une expression qui trahissait son malaise.  Il avait bien la perle dans la main, Asia la voyait briller de sa couleur bleue turquoise. Franc s’approcha d’elle, lui fit la bise, lui rendit la perle et reparti d’où il était venu sans dire mot, trottinant presque. Asia n’osa pas lui dire de revenir afin d’obtenir des explications. Elle avait bien saisit la peur dans les yeux de son ami qui s’était déplacé pour l’unique raison qu’il était désormais terrifié par cet objet qui avait tué Stéphanie et Jack. Asia, satisfaite d’avoir de nouveau son bien entre les mains, roula en direction de son immeuble, la perle cachée dans une poche. En s’approchant de l’ascenseur, elle entendit deux vieilles femmes discuter sur les marches de l’escalier.

« C’est comme cette jeune fille en fauteuil qui se fait passer pour une tétraplégique… »

Asia arrêta son mouvement pour écouter. Elle aperçu les deux vieilles dames et les identifia comme des habitantes de son immeuble, qui vivaient peut-être à un étage au dessus du sien. Elles ne s’étaient pas aperçu de la présence de la jeune fille.

-         Mais c’est vrai alors, ce qu’on raconte ? Elle fait semblant ?

-         Moi-même j’ai eu du mal à le croire, mais elle marche aussi bien que vous et moi.

-         Si ce n’est mieux, vu son jeune âge.

-         Comment on l’a su ?

-         Vous n’êtes pas au courant ? On est plusieurs à l’avoir vu sortir de chez elle le soir, entièrement nue, la pauvre folle ! Je l’ai vu de mes yeux, c’est mon mari qui m’avait fait lever pour me dire de venir voir ça, et croyez-moi, je sais ce que j’ai vu : une jeune fille à poil marchant sans aucune difficulté vers la plage.

Asia n’en croyait pas ses oreilles.

-         Il y a vraiment des tarés sur terre !

-         A qui vous le dites ! S’inventer une vie de tétraplégique et se promener nue dans la rue…enfin, j’espère que quelqu’un fera quelque chose pour cette pauvre petite. Elle a besoin d’aide.

-         C’est sûr… (les deux femmes rigolèrent), allez, j’ai ma tourte qui m’attend. On se recroisera surement.

-         Oui, allez, il faut que je rente aussi, bonne fin de journée, madame.

-         Au revoir.

Il s’en suivit deux bruits de fermeture de porte.

 

Asia, sidérée par la conversation qu’elle venait d’entendre, monta dans l’ascenseur avec une lenteur mélancolique et monta jusqu’à son étage.

Je suis somnambule. se dit-elle.

Tu es folle, rétorqua une voix dans sa tête.

Finalement, la jeune fille, seule et tourmentée par de terribles pensées, se déclara officiellement prête à faire face au véritable visage de Valtiel. A peine consciente de ce qu’elle faisait – mais partiellement consciente quand même – elle prit un somnifère et s’endormit sur son fauteuil, la perle dans la main, sombrant peu à peu dans  un océan de ténèbres.

 

8

 

Cela faisait maintenant plus d’un mois que Valtiel avait installé sa tanière sous les galets de l’une des nombreuses plages de Nice. Plusieurs histoires commençaient à être racontées à propos de gens apercevant une sorte de tentacule sortant des cailloux, de passants qui avaient vu une énorme masse sombre ressemblant à un monstre marin se déplacer sur la plage la nuit au clair de lune, ou bien des restes de membres ou d’os trouvés sur la côte et appartenant à des personnes non répertoriées.

Asia, de son côté, vivait au gré du vent dans l’une des chambres d’hôpital située sur la Promenade. Après son dernier rêve, elle s’était réveillée non pas morte, comme Stéphanie et Jack, mais entièrement paralysée, de la tête aux pieds, incapable d’effectuer le moindre geste. Les médecins avaient suggéré l’euthanasie à ses parents mais ceux-ci ne pouvant s’y résoudre, décidèrent qu’elle serait maintenue en vie dans une chambre d’hôpital à l’aide d’une machine. C’était tout ce qu’on pouvait leur offrir.

Désormais condamnée au silence éternel, Asia essayait d’oublier qu’elle avait marché un jour. Elle se demandait également qui avait gardé la perle de Valtiel que la police avait retrouvé dans sa main.  Lorsqu’elle parvint à tourner légèrement le regard vers la fenêtre de sa chambre qui donnait sur la plage, Asia vit tous les tas de galets qui s’étaient formé sur la plage et eut un moment d’émotion en constatant que Valtiel avait fait des petits. Leurs petits.

 

 

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Nouvelle – rencontre avec une sorcière

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Rencontre avec une sorcière

  Arthur ne se souvenait pas de la dernière fois où il s’était sentit mal-à-l’aise. Le regard de la femme qui se tenait devant lui semblait transpercer ses propres yeux pour pénétrer dans son esprit et y lire la peur qu’il tentait de dissimuler. Quant à elle, il était impossible de lire quoi que ce soit dans ses yeux d’un noir impénétrable, sans pupille. A l’extérieur, la pluie, inépuisable, martelait la tente avec frénésie. Arthur se dit que Leonard, qui l’avait accompagné jusqu’au lieu de rencontre, devait bien se les geler dehors, malgré son imperméable.

  Anastasia leva son avant-bras orné de terrifiantes griffures et porta ses doigts griffus jusq’au visage d’Arthur, qui fit de son mieux pour ne pas bouger d’un cil. Elle lui caressa doucement le front et ferma les yeux, l’air pensif. Elle marmonna alors quelques mots incompréhensibles. Arthur ne quittait pas des yeux le visage de cette femme dont la peau était si blanche qu’elle semblait briller dans le noir. Ses cheveux noirs ne se démarquaient pas de l’obscurité et englobaient le visage ovale de la demoiselle.

-         Ça fait longtemps que vous vous intéressez aux sorcières ? demanda-t-elle.

-         Pour vous dire la vérité, j’étais assez sceptique et je le suis encore. J’ai néanmoins l’esprit ouvert et je suis curieux. Si j’ai fait tout ce chemin pour vous rencontrer, c’est parce que si vous êtes bien une sorcière, je ne veux pas mourir sans le savoir.

-         Vous attendez donc une démonstration…

 La femme parlait d’une voix étrange. Indiscutablement une voix de femme, mais qui pourrait aussi bien convenir à une fillette de 13 ans qu’à une dame de 40 ans. Arthur se rendit alors compte que, même en se concentrant comme jamais il ne s’était concentré, il ne parvenait pas à donner un âge à l’être qui se tenait devant lui. Tantôt elle ressemblait à une adolescente, tantôt à une femme d’âge mur. Tout dépendait de la façon dont on la regardait, de l’expression qu’elle arborait. Quelque chose restait néanmoins constant : c’était de loin la plus belle femme qu’Arthur avait jamais vu, et surement la plus belle qu’il verrait jamais.

-         C’est ça. Une démonstration de vos pouvoirs, si vous en avez autant qu’on le dit.

-         Et qu’est-ce qu’on dit sur moi ?

-         Oh, eh bien, vous savez…La plupart des gens ne croient plus aux sorcières à Salem, depuis belle lurette ! C’est devenu un phénomène culturel, une attraction à touristes. Pourtant, il y a quand même des rumeurs qui circulent discrètement…des rumeurs qui m’ont conduites jusqu’à vous.

-         Et que disent ces rumeurs ?

-         Que vous êtes la dernière de votre…espèce. Que vous avez survécu à votre procès en mettant littéralement le feu à ceux qui s’apprêtaient à vous faire griller, et que vous vous êtes libéré de vos chaînes par la seule force de vos pouvoirs. Vous avez alors réduit au silence le commentateur du procès qui vous avez condamné : James Morrow, le célèbre chasseur de sorcières de l’époque. Est-ce que tout cela est vrai ?

-         Allez savoir…

Arthur avala sa salive. Si la sublime créature qui se tenait devant lui était bien l’être qu’elle prétendait être, il devait faire très attention à ce qu’il disait.

-         Vous réalisez quand même que si tout cela est véridique…ça veut dire que vous avez plus de 400 ans…il me semble que les derniers procès de Salem ont eu lieu en 1630…

-         Le mien était en 1600.

Les yeux noirs de la sorcière luisaient comme deux gouttes d’ancre au milieu de son visage immaculé. Elle ne quittait pas le voyageur des yeux.

-         Vous reconnaissez donc être âgée d’au moins…

-         C’est un interrogatoire ou une démonstration que vous voulez, monsieur Grimaud ?

-         Excusez ma curiosité, une démonstration bien sûr.

La sorcière sourit. Ses dents paraissaient encore plus blanches que sa peau. Arthur se demanda comment cela était possible.

-         A vrai dire, je suis moi aussi une curieuse…Je me demande depuis un moment maintenant comment vous vous êtes fait cette cicatrice à la lèvre.

Arthur avait effectivement une méchante cicatrice qui parait du bord de sa lèvre inférieur et se prolongeait jusqu’à son menton. Son oreille gauche portait également une marque mais la sorcière ne semblait pas l’avoir remarquée.

-         Vos pouvoirs ne vous permettent-ils pas de lire dans mes souvenirs de le deviner ?

-         Ça fait partie de mes capacités…Mais ce serait une façon trop vulgaire d’utiliser mon pouvoir. Où est la saveur de la vie si on ne fait pas durer le mystère qui entoure les gens ?

-         Voilà qui est bien dit…Pour vous répondre, un Berger Allemand m’a mordu il y a quelques années…il m’a laissé ces souvenirs.

La sorcière fit une légère grimaces, et, pendant un instant très bref, Arthur cru apercevoir des dents qui étaient cette fois pointues et plus jaunes.

-         Et vous ? ajouta Arthur.

-         Vous voulez savoir comment j’ai eu ces cicatrices ?

-         Oui.

-         Chaque chose en son temps.

Arthur détourna son regard pour réfléchir quelques secondes. L’averse dehors était toujours aussi acharnée. Leonard, l’homme qui lui avait parlé d’Anastasia, « la dernière sorcière de Salem » lui avait donné rendez-vous devant le bosquet de la ville en début de soirée, et l’avait escorté jusqu’à la tante de la femme. Il l’avait prévenu qu’il allait pleuvoir ce soir-là et Arthur avait prévu de quoi se couvrir, mais il ne s’attendait pas à une telle tempête.

  Le silence se prolongea et Arthur entreprit de le rompre.

-         Alors ? Comment une femme ordinaire devient un être surnaturel ?

-         Il faut d’abord être désespéré. Etre malheureux au point de vouloir que tout ce qui vous entoure s’écroule. Ne vouloir qu’une chose : la mort de tous ceux que vous croisez, de tous ceux qui vous ont fait du mal. Et pouvoir les regarder périr à petit feu. Si votre haine est sincère, alors le Diable se présente à vous.

-         Vous avez donc vu le Diable…

-          Il est venu me chercher. Je n’étais qu’une simple mortelle et je voulais mourir. C’est alors qu’il s’est présenté à moi sous forme d’un être humain. Je lui ai offert mon âme et il a marqué à jamais le côté gauche de mon corps de ses griffes. J’en ai gardé ces cicatrices. Il m’a promis des pouvoirs exceptionnels, que j’ai juré d’utiliser pour apporter la maladie et la mort dans la ville de Salem. Nous avons toutes faits ce serment.

-         Il y en a donc eu beaucoup d’autres ?

-          Toute femme dont le cœur se remplit de haine peut se voir offrir ces pouvoirs. Nous sommes vites reconnues. Nous pratiquions régulièrement des sabbats.

-         Ce n’est donc pas une légende ? Vous vous réunissiez tous les vendredis pour réaliser ces cérémonies ?

-         Appelez ça des cérémonies si vous voulez…pour moi, ce sont des réunions. Nous apportions des nourrissons que nous dérobions aux familles de la ville pour les dévorer. Ça renforçait notre pouvoir.

Une longue et visqueuse chose pourpre, semblable à une monstrueuse langue, sortie de la bouche de la sorcière et lui lécha les babines avant de rentrer à nouveau dans sa bouche. Arthur se laissa surprendre et eu un mouvement de recul.

-         Nous organisions cela dans ces mêmes-bois, reprit la sorcière, pendant que nos conjoints continuaient à dormir paisiblement, sans se douter de rien. A minuit, Satan nous apparaissait sous la forme de son choix…un bouc ou un taureau. Et nous le vénérions en lui offrant de la chair. Quant à nous, nous devions ingurgiter ce qu’il nous offrait.

-         Arrêtez, j’en ai assez entendu je crois.

La femme afficha alors un très large sourire qui montrait cette fois-ci indiscutablement des dents jaunes et pointues. Des dents d’animal.

-         Vous voulez toujours une démonstration ?

-         Je crois que je vais plutôt rentrer…ou alors…

Arthur sortit un crucifix de sa veste noire et le pointa sur Anastasia. Celle-ci poussa un cri suraigu de terreur tandis que l’homme se levait et contournait la table qui les séparait.

-         Si vos pouvoirs sont si forts, vous auriez dû savoir que je m’appelle Arthur Morrow et non Arthur Grimaud. Je suis le descendant du chasseur de sorcière que vous avez torturé et assassiné et je suis venu pour terminer son travail !

 Anastasia était maintenant couchée par terre, recroquevillée en position fœtale, se protégeant le visage de la croix qu’Arthur pointait vers elle. Elle vieillissait à vue d’œil et, bien vite, sa peau se décomposait littéralement.

« Un chasseur de sorcière…je me suis fait avoir par une chasseur de sorcière ! Quel monde » vociféra-t-elle à mesure que son corps se désagrégeait et que ses os apparaissaient.

« Et tu as jeté ton dernier sort, poupée ! » lança Arthur.

  La sorcière se redressa et regarda Arthur de ses yeux noirs. Ceux-ci devinrent bleus-océan en un instant et Arthur distingua même les vagues de la mer dans les rétines de la femme qui mourait devant lui.

« Pas encore » dit-elle.

  Arthur sentit quelque chose qui le fit sursauter intérieurement, comme une petite secousse provoquée par une décharge électrique. La sorcière le fixait toujours de ses yeux bleus, et ce jusqu’à ce que son corps ne soit plus qu’un sac d’os recouvert des vestiges d’une peau réduite en poussière. La sorcière s’effondra et son cadavre semblait avoir été là depuis des siècles.

  Arthur abaissa son crucifix et s’assit de nouveau sur sa chaise pour souffler un coup. Il aurait espéré avoir le temps d’expliquer davantage ses motivations à Anastasia. Le chien qui l’avait mordu n’avait jamais été agressif avec personne avant cet incident. Il avait été comme ensorcelé. Arthur était alors convaincu que c’était l’œuvre de la dernière sorcière de Salem, celle dont on n’aime pas parlé mais dont certains étaient réellement convaincus de l’existence. Arthur avait passé les deux dernières années qui suivirent à la chercher pour mettre fin à ses exploits monstrueux, sans succès…jusqu’à ce qu’il rencontre Leonard. Leonard avait vraiment été un chic type de le conduire jusqu’à la sorcière en personne. Il aurait réellement voulu le connaître plus tôt.

  Arthur sortit de la tante et passa un couteau sous la gorge de Leonard, qui ne parla plus jamais de sorcière à qui que ce soit. Arthur jeta son cadavre –déjà bien trempé- dans la rivière et rentra chez lui.

 

Arthur ne comprit jamais comment il était rentré chez lui ce soir-là. Il ne conserva aucun souvenir de son déplacement depuis les bois jusqu’à sa demeure. Ce fut comme un rêve dont il ne se souvint que d’une chose : une voix qui lui avait murmuré des paroles étranges en Latin. Une fois dans sa chambre, Arthur s’empressa de noter ces paroles. Fort heureusement, sa voisine, Maria avait étudié le latin des années durant, et il pouvait lui donner la feuille le lendemain afin qu’elle lui traduise ces étranges paroles qu’il avait désormais dans la tête de façon constante.

 

Tout le quartier fut bouleversé du suicide d’Arthur. L’évènement faisait déjà la une de la presse locale, et bon nombre de voisins pleuraient le décès du pauvre homme qui s’était inexplicablement ouvert les veines et qui avait rependu son propre sang sur tous les murs de sa chambre. La police demanda à Maria de traduire les étranges paroles qu’Arthur avait laissé comme seule lettre de suicide –vraisemblablement, personne ne comprenait le latin à part elle, dans le quartier. La feuille contenait les mots suivants :

« Sed audite consilium meum et conveniam fati

Tam dulce vocem meam , non tibi animam

 

Aperi mentis duce me , mi

Arma quondam eris immunis a metus

 

Ego solus meus mihi vobiscum

Quoniam viderunt oculi mei sero factum latere vos

 

Omnibus somnium apparebo

Seminare semen suum et in corde tuo

Hic me nudus et liber

A sirenes fato cadens ouer a gratia

 

Milia vidi pass, et non poterant resistere vocatus , desiderium nocet

Simul poemata attigit et cupiditas , ut hodie dicam veritatem fabula »

 

Maria, après mure réflexion, refusa de traduire.

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Court-métrage – Sauvage

Court-métrage réalisé seul avec ma sœur, été 2015.

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Court-métrage – Damnation

Court-métrage réalisé seul avec ma sœur, été 2015.

 

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Nouvelle – Marion et les poupées

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Marion et les poupées

1

 

  Marion n’était jamais totalement à l’aise lorsqu’elle nageait dans la mer. La transparence de l’eau lui permettait de voir les rochers qui gisaient dans les profondeurs, et la jeune fille imaginait systématiquement que l’un d’entre eux était énorme poisson carnassier qui allait à tout moment se réveiller et nager jusqu’à elle, alerté par les remous causés par ses mouvements. Ce jour-là encore, cependant, aucun rocher ne bougea. La jeune fille regagna la côte, assez satisfaite de ses quelques brasses, et exposa au soleil l’immonde cicatrice qu’elle avait au niveau du ventre. Cette cicatrice, le plus grand secret de son existence, Marion la devait à sa sœur, Maria, qui devait aussi se dire qu’elle tenait la sienne de Marion. Les deux filles, si elles n’étaient que jumelles aujourd’hui, avaient été siamoises il fut un temps. Pendant les premiers jours de leur vie.

Marion s’approcha de sa sœur qui bronzait, immobile, sur sa serviette. Maria portait un souvenir plus voyant de l’opération qui l’avait séparé de Marion. Elle le portait sur tout le côté gauche de son corps. Mais ce n’est pas la largeur de la marque qui la rendait plus voyante –et plus contraignante. C’était avant tout l’absence du bras gauche de Maria. La jeune fille était née affublée d’un seul bras. C’était la seule chose qui permettait facilement de différencier les deux filles, qui, hormis ces spécificités, étaient strictement identiques. Marion avait déjà entendu dire leur mère expliquer à des invités que le bras de Maria avait en fait été dans son propre corps à leur naissance, et que l’opération avait pour but de sauver Marion qui ne pouvait vivre avec le bras de sa sœur enfoncé dans le ventre. Marion n’avait jamais parlé de cela à Maria. Ni à qui que ce soit.

 

« Bouh ! » Marion plaqua ses deux mains mouillées sur le dos brulant de sa sœur, qui gémit de surprise.

« Ah, salope » rétorqua Maria qui en avait décidément assez de se faire avoir si facilement. « La prochaine fois, c’est moi qui t’aurais. »

-         Il faudrait déjà que tu trempes au moins les jambes dans l’eau.

-         Je préfère bronzer que me mouiller.

Marion s’allongea au côté de Maria et attendit que le soleil sèche son corps humide. Les deux jeunes filles étaient seules sur le petit bout de plage isolé du reste de la côte, où elles avaient l’habitude de passer leurs journées. L’endroit était séparé du reste de la ville et des autres plages par toute une falaise rocheuse et d’immenses arbres qui rendait le coin invisible à toute personne roulant sur la petite route qui longeait la côte. Marion et Maria faisaient partie du peu de gens qui connaissaient cet endroit et y étaient presque toujours seules. De temps à autres, un vieil homme se prélassait également sur une chaise longue qu’il apportait et installait sur un rocher. Les jumelles et lui n’avaient encore jamais échangé le moindre mot avec lui. Plus rarement encore, un petit garçon venait s’amuser à faire l’explorateur en grimpant sur les rochers, et en soulevant des pierres pour y trouver quelques crabes. Les deux filles lui avaient une fois dit de faire attention à ne pas tomber, et, depuis, elles échangeaient toujours quelques mots avec le gamin lorsqu’il venait s’aventurer sur la plage.

Les jumelles n’aimaient pas la foule. Elles n’aimaient pas se baigner dans une eau infestée de gens normaux ou se prélasser au milieu d’autres serviettes. De manière générale, elles évitaient les gens comme la peste, et étaient qualifiées d’ « associables » par les personnes qui avaient déjà tenté d’établir le contact avec elles. Marion et Maria considéraient qu’elles s’avaient l’une l’autre et que cela suffisait. Elles avaient aussi goûté au sort que l’on réserve aux monstres dans les cours de récrée lorsqu’elles étaient enfants et voyaient le monde extérieur comme une foule de personnes incapables d’accepter leur différence. La seule personne qu’elles tenaient toutes les deux en estime était leur mère, qui avait cependant toujours montré une affection très modéré envers le double-monstre qu’elles avaient mis au monde.

 

 

2

 

Cette après-midi-là, les jumelles étaient donc une nouvelles fois seules dans leur petit coin. Un silence, perturbé uniquement par le faible bruit des vagues, s’installa pendant que Marion et Maria laissaient le sommeil les gagner peu à peu, sous la lumière tapante du soleil d’été. Puis, alors que Marion aurait parié qu’elle était endormie, Maria rompit cette quiétude et prit la parole.

« On t’a déjà parlé de cette grande maison ? »

Marion leva la tête et son regard se dirigea vers la vieille baraque surplombant la côte à 500 mètres de leur plage.

-         Non…ça a l’air d’un endroit abandonné.

-         Ça te dit qu’on y fasse un tour un de ces jours ?

Il y avait dans le regard de Maria une lueur de fascination qui se portait sans aucun doute sur le lieu énigmatique qu’elle fixait. Une fascination telle que Marion voulu instantanément savoir ce que sa sœur savait de cette maison et ce qu’elle avait de si spéciale.

-         Ah, quelqu’un a dû t’en parler récemment, non ?

-         Le vieillard qui se prélasse des fois sur les rochers…il m’a abordé la dernière fois que je suis venu ici. Tu n’étais pas là. On a un peu parlé.

-         De ?

-         De la maison, pardi ! Enfin, c’est lui qui m’en a parlé, moi j’ignorais tout. Il m’en a parlé comme ça, spontanément, sans me dire bonjour ni même me regarder.

-         Et qu’est-ce qu’il a dit ?

Maria détacha son regard de la demeure pour regarder sa sœur dans les yeux, s’appuyant sur son unique membre inférieur pour garder l’équilibre.

« Il paraît que cette maison est remplie de poupées. »

Une curiosité presque malsaine – Marion l’aurait juré- perlait à présent dans le regard de Maria. Elle n’avait pas besoin d’en dire davantage à sa sœur : elle voulait de toute évidence pénétrer dans cette maison.

-         Des poupées ?

-         Oui. Apparemment l’ancien propriétaire était un collectionneur, ou bien un artisan de poupées de porcelaines…le vieil homme ne se souvenait plus. Et il dit que le lieu, bien qu’abandonné depuis des années, contient encore toutes les poupées qu’il possédait.

-         C’est des conneries…

-         Moi aussi j’étais sceptique ! Mais j’ai vérifié sur internet : il y avait bien un homme qui vivait seul là-bas. Il s’appelait Monsieur Tac, et apparemment, il a toujours vécu seul avec toutes ses poupées.

-         Tu as trouvé tout ça sur internet ?

-         Il y avait un article sur lui, sur je sais plus quel site…j’ai regardé vite fait. J’ai pas tout lu, mais apparemment le mec a finit sa vie misérable avec ses « amies » et s’est pendu.

-         Chez lui ?!

-         Ils ont récupéré son cadavre, t’inquiète pas…en tout cas ça me plairait beaucoup qu’on y aille.

Marion jeta de nouveau un coup d’œil vers la baraque. Elle avait toujours été consciente de sa présence dans le décor, mais ne s’était jamais demandé qui y vivait. Elle constatait à présent à quel point cette demeure et son histoire était sinistre.

-         Allez, t’as pas envie d’en savoir plus sur cet endroit ? On va jeter un œil et ensuite on rentre !

-         Tu sais que c’est précisément de cette façon que commencent les histoires de films d’horreur ? Les personnages trouvent un lieu sinistre et ont la bonne idée d’entrer.

-         C’est la réalité, Marion.

Marion n’avait rien à répondre à ça. Elle n’en trouvait pas le lieu moins sinistre pour autant. Elle savait cependant que sa sœur ne la lâcherait pas avant qu’elle dise oui.

-         Bon, on va voir, mais vite fait, dit-elle.

Maria poussa un « Aaah » de satisfaction et commença à ranger ses affaires dans son sac avec son unique bras. Marion l’aida à plier sa serviette et rangea également ses affaires de plage. Maria enfila alors son T-shirt bleu et son short blanc et Marion enfila une robe rouge d’été. Les deux filles partirent en direction de la maison abandonnée en escaladant les reliefs rocheux qu’elles rencontraient.

 

3

 

  Une fois à hauteur de la maison, Marion et Maria reprirent leur souffle et prirent quelques secondes pour admirer la vue sur la mer que leur conférait ce point jusqu’à présent inexploré.  Maria empoigna ensuite sa sœur par le bras afin de l’inciter à poursuivre la quête. Elle semblait vraiment s’être prise à ce nouveau jeu.

La maison était bien plus imposante maintenant que les deux filles la voyaient de près. Elle comportait trois étages et probablement un grenier au niveau du toit. Ses vieux murs en pierre trahissaient son âge avancé et tout le jardin avait visiblement été laissé à l’abandon. Arrivées devant la porte d’entrée, les deux filles constatèrent qu’elle était condamnée par des planches de bois clouées à celle-ci. Les deux filles firent alors le tour de la maison. Toutes les fenêtres ainsi que la seule autre porte –celle de derrière- étaient également condamnées. Cela soulagea quelque peu Marion.

-         On rentre ? proposa-t-elle.

Maria n’avait pourtant pas l’air décidée à abandonner si facilement. Sans répondre, elle fit à nouveau le tour de la maison et, une fois derrière, appela sa sœur. Marion la rejoignit et vit ce que Maria avait découvert : une niche de chien. Elle était cachée par les hautes herbes du jardin et collée à la maison. Marion regarda sa sœur d’un air interrogateur. Maria s’avança alors vers la niche de chien en repoussant les hautes herbes et pénétra à l’intérieur en s’accroupissant. Au fond de la niche, se trouvait un petit portillon en bois. Maria l’ouvrit et fit signe à sa sœur de la suivre pendant qu’elle entrait. Marion hésita une dernière fois avant de s’avancer. Le brui d’un mouvement d’origine inconnu qui se fit entendre derrière elle – un petit animal courant dans l’herbe, surement – acheva de la décider. A contrecœur, Marion suivit Maria et pénétra dans la demeure de Mr Tac.

 

 

 

 

4

 

  La pièce dans laquelle les jumelles se trouvaient à présent avait tout d’une vieille cave abandonnée. De vieilles étagères en bois entreposaient des dizaines de vieux objets qui devaient être là depuis des années. Vêtements déchirés, accessoires de déco, vaisselle brisée et même des vieux jouets gisaient dans le noir comme des cadavres dans une crypte. La pièce n’était éclairée que par quelques trous dans les murs de pierre, laissant passer les rayons coniques de la lumière du jour. Marion chercha un interrupteur du regard, avant de réaliser que l’électricité ne devait plus alimenter la maison depuis des lustres. Maria était déjà en train d’explorer les lieux et déterrait quelques vieux objets qui avaient dû servir à l’époque de leurs grands-parents. Elle trouvait ici et là de  vieilles BD de Tintin, des vases de porcelaine brisés, de vieilles bouteilles de vin de taille variable, des outils rouillés et même des fruits pourris depuis un bon moment.

-         Ça doit être rempli de bêtes, ici, dit Marion pendant que sa sœur rassemblait les pages déchirées de Tintin au Congo.

Maria ne faisait visiblement plus attention à ce qu’on lui disait, trop occupée à dénicher quelques trésors enfouis dans ces catacombes. Marion savait que sa sœur était de nature curieuse, et s’intéressait beaucoup aux objets anciens, mais elle ne l’avait jamais vu aussi fascinée. De son côté, Marion se promenait dans la vaste cave et jetaient un œil aux cadavres d’objets qui gisaient au milieu de toiles d’araignées dont l’aspect avait quelque chose d’artistique. Elle tomba sur une très grosse télévision dont tout ce qu’il y avait de verre était à présent en mille morceaux. A côté de la télé, reposait une valise portant l’inscription « Albert Tac » suivie de « Bon voyage » écrit en lettres manuscrites. Soudain prise d’un élan de curiosité, Marion ouvrit la valise. Elle appela immédiatement sa sœur pour lui montrer ce qu’elle venait d’y trouver.

 

 

5

  Les deux filles restèrent de marbre pendant quelques secondes. La découverte de Marion venait de confirmer toutes les rumeurs qui circulaient sur Mr Tac. La valise contenait une dizaine de poupées de porcelaine, assez vieille –mais pas tant que ça – allongées sur le dos comme dans un cercueil. Elles représentaient toutes des petites filles habillées de robes colorées dans un style très XVIIIe siècle –ou XIXe, Marion n’aurait su dire avec certitude- et elles fixaient le plafond de leurs yeux grands ouverts et vitreux. Marion se dit que les poupées paraissaient plutôt en bonne état si on imagine leur âge. Quelqu’un avait dû prendre soin d’elles pendant de longues années.  Maria saisit l’une des poupées dans sa main et l’examina. L’objet en question portait un nom sous ses deux chaussures : « Juliette ». Maria saisit une autre poupée et regarda également sous ses chaussures : « Mélina ».

-          Il leur a même donné des noms…remarqua Maria.

-         Ça fout un peu la chair de poule.

-         Je trouve pas. Ces poupées sont splendides, on devrait les prendre avec nous.

-         Non, je parlais de ça.

Marion pointa du doigt un coin obscur sous les escaliers de la cave –lesquels menaient probablement au rez-de-chaussée. Bien que le coin était très sombre, les deux filles apercevaient d’autres poupées, cette fois-ci éparpillées en tas, sous les marches.

Marion et Maria s’approchèrent pour y voir de plus près, et le spectacle était moins réjouissant : les poupées y étaient ici démembrées et paraissaient beaucoup plus vieilles et abimées que leurs cousines dans la valise. Certaines paraissaient même complètement pourries. Des bras, des têtes et des jambes étaient tassées dans un désordre morbide qui avait pourtant quelque chose d’inexplicablement beau. La désolation qui en ressortait était étrangement fascinante. Elle donnait aux filles l’impression d’avoir découvert un sarcophage vieux de plusieurs milliers d’années. Marion se demanda ce qui pouvait bien donner cette impression. Elle le comprit lorsque sa sœur saisit l’un des cadavres de poupées couvert de toile d’araignée grisâtre. Les vêtements de la poupée étaient déchirés, il lui manquait une jambe et sa peinture blanche avait à moitié disparue. Sous cette peinture, la poupée avait un aspect terriblement organique. L’intérieur de sa peau ressemblait plus à de la chair pourrie depuis des années qu’à du bois ou du plastique. Marion pensa aux cadavres en décomposition qu’elle avait vue dans un vieux film italien sur des zombies, et qui l’avait pour ainsi dire traumatisée pendant un long moment.

Soudain, Maria poussa un petit cri de surprise et lâcha l’objet. Celui-ci s’étala par terre et perdit un deuxième bras. Marion vit alors ce qui avait surpris sa sœur : une araignée, assez imposante et noire, sortit de l’unique œil restant de la poupée et alla se réfugier en courant dans le tas de poupées. Marion remarqua alors seulement la présence d’autres bestioles qui galopaient sur le tas, et eut un mouvement de recul pendant que sa sœur restait immobile, toujours sous l’effet de la surprise. Maria finit néanmoins par se retourner vers sa sœur.

« Vient, on va en savoir plus ! »

Sans attendre de réponse, Maria alla monter les marches de l’escalier au-dessus du tas, et atteint la porte qui séparait la cave du reste de la maison.

« Tu viens ? »

Marion, qui en temps normal aurait tout fait pour convaincre sa sœur de rentrer chez elles, était soudain prise d’un élan de curiosité après ce qu’elle venait de voir. Un secret se cachait visiblement dans cet endroit et visiter le reste de la maison allait probablement leur en apprendre davantage. Marion suivit alors Maria et les deux sœurs quittèrent la cave.

 

6

 

  Marion mit plusieurs secondes à réaliser que ce qu’elle voyait était réel. La porte avait conduit les deux sœurs dans une pièce incroyablement grande et d’une propreté qui rendait difficile à croire le fait qu’elle appartenait à la vieille maison sale et abandonnée dans laquelle elles avaient pénétrées. Ici, plus rien de vieux ou d’insalubre. La grande salle était immaculée. Le carrelage blanc était impeccable, et les deux filles voyaient leurs silhouettes s’y refléter. Les murs étaient également d’une blancheur irréprochable. La pièce dégageait une odeur agréable de propreté. Pas la moindre toile d’araignée ni la plus petite trace de décrépitude à l’horizon. C’était comme si quelqu’un de trop perfectionniste faisait le ménage tous les jours dans ce lieu pourtant réputé pour être abandonné.

Et toutes ces poupées…

Du sol au plafond, sur chaque mur de l’immense salle étaient entreposées des étagères –faites d’un bois impeccablement ciré – sur lesquelles étaient posées des centaines –peut-être des milliers- de poupées de porcelaine en parfait état. Au milieu de la salle, une pyramide de gradins miniature servait également de sièges à d’autres de ces poupées qui formaient une véritable foule immobile issu de l’ancien temps. Pas une seule poupée n’était habillée comme une autre ou avait le même visage qu’une autre – ce qui, ironiquement, faisait de Marion et Maria, les deux seuls êtres à avoir le même visage dans la pièce.

Maria poussa un « Waaaa » d’admiration et fit le tour de la pyramide pour voir de plus près tout le petit monde qui reposait comme dans un musée. Un musée… c’était exactement à ça que faisait penser cette pièce, se dit Marion.

Les deux filles s’échangèrent un regard, comme pour confirmer qu’elles voyaient bien la même chose et que cette découverte n’était pas un rêve. Elles venaient bel et bien de faire une trouvaille qui dépassait l’imagination. Maria vit alors une porte ouverte menant sur une deuxième pièce et s’empressa d’y entrer, suivie par sa sœur. La pièce, plus petite – une chambre, apparemment – était tout aussi était tout aussi blanche. Elle était également tout aussi pleine de poupées habillées comme dans l’ancien temps. La lumière d’une ampoule éclairait avec douceur leurs petits visages blancs, et Marion ne se rappela qu’à cet instant que la maison n’était pas censée être alimentée en électricité.

« Comment ça se fait qu’il y ait de la lumière ? » demanda-t-elle à sa sœur.

Maria leva les yeux vers le plafond et remarqua également pour la première fois l’ampoule qui éclairait la chambre. Elle répondit à sa sœur par un regard inquiet. Les deux filles retournèrent alors dans la Grande Salle et constatèrent qu’elle était éclairée par quatre sublimes lustres accrochés au plafond. Chaque lustre comportait un totale de douze lampes en forme de bougies.

« Tu crois que… ? » commença Maria.

Des bruits de pas l’empêchèrent de finir sa phrase.

7

 

Les deux filles s’immobilisèrent. Les pas venaient apparemment d’une pièce voisine. Ils se firent plus distincts pendant un court instant puis parurent s’éloigner, et enfin s’arrêter. Marion était prête à retourner dans la cave et à quitter les lieux sur le champ, mais Maria était déjà dans le couloir qui reliait la Grande Salle au reste de la maison.

-         Maria ! chuchota Marion.

-         Cht ! fit Maria.

Elle s’avançait prudemment dans le couloir, et Marion ne voyait aucune autre option que de la suivre une fois de plus. Le couloir en question était beaucoup moins propre et attrayant que la grande salle ou la chambre qui en était voisine. Il était lui aussi orné de poupées exposées sur le mur, mais celles-ci paraissaient moins neuves. Le papier peint était plus ancien et se lézardait par endroits. L’ampoule allumée rependait une lumière jaunâtre qui rappelait à Marion l’atmosphère lugubre qui régnait dans la cave. Il lui sembla d’ailleurs que plus elle et sa sœur progressaient dans le couloir, plus celui-ci paraissait vieux et sinistre.

Les deux filles passèrent devant plusieurs portes avant d’atteindre la seule qui était entrouverte. Maria s’accola à la porte et inspecta les lieux par l’ouverture qui le lui permettait. Elle se dégagea et laissa Marion regarder à son tour. De ce qu’elle pouvait en avoir, la porte menait à une sorte d’atelier où le propriétaire de la maison devait certainement fabriquer ses poupées. On pouvait y voir une vieille table en bois avec des morceaux de membres de poupons en plastique…sauf que ces morceaux ressemblaient à tout sauf du plastique : ils semblaient organiques. La jambe qu’apercevait Marion se terminait en une blessure sanglante qui palpitait. Une main humaine la saisit alors et la cola fermement au corps d’une poupée à qui il manquait justement la jambe. Marion tressailli. La main disparut alors de son champ de vision et les deux filles entendirent alors la voix de la personne marmonnant d’étranges mots sans signification apparente. Elles entendirent également le bruit si caractéristique de la chair qui se frottait contre la chair.

 

Marion fut soudain prise d’une envie de vomir, mais ravala la marchandise. Elle regarda sa sœur qui, pour la première fois depuis qu’elles étaient entrées dans la maison, paraissait terrifiée.

Au fond de l’atelier, on pouvait également voir des cages dans lesquelles quelque chose semblait bouger ou se débattre. Marion se demanda si le propriétaire des lieux n’avait pas un élevage de chimpanzé ou de n’importe quel type de primate.

 

C’est alors que la porte s’ouvrit complètement.

L’homme qui l’avait ouverte fut aussi surpris de trouver deux gamines dans sa maison que les gamines en question furent terrifiées de voir ce vieil homme dont l’âge paraissait dépasser l’imagination. Un zombie aurait probablement eu moins de rides. L’homme ressemblait à un cadavre à qui on aurait refusé le droit de mourir et qui n’avait pas mangé depuis au moins 50 ans. Ses yeux décrépis se devinaient sous sa peau flasque, pendouillant librement comme du tissu, et qui était le seul vêtement que portait le vieillard. Il était en effet entièrement nuit.

Les jumelles poussèrent ensembles un cri strident auquel l’homme répondit par un gémissement – de peur ? de surprise ? – suivi d’un grognement qui traduisait évidemment de la colère. Elles s’enfuirent en courant le long du couloir, faisant tomber quelques poupées dans leur panique. Le vieillard-zombie les poursuivit avec une vitesse surprenante compte tenu de son apparence et de l’âge surnaturel qu’il devait avoir. Il poussait en même temps d’atroces gémissements qui semblaient exprimer à la fois de la souffrance et de la colère…surtout lorsque l’une des deux filles faisait tomber une poupée.

 

Les jumelles atteignirent la grande salle et se dirigèrent vers la porte de la cave, le vieil homme toujours à leur trousse. Marion fut la première à atteindre la porte en bois, mais le temps qu’elle l’ouvrit, l’homme était à portée des deux filles. Marion entra la première dans la cave et sa sœur ne manqua pas de suivre ses pas…

 

8

 

  Si seulement, se dit plus tard Marion, elle avait ouvert la porte plus rapidement. Elle avait réussi à échapper au maniaque à ses trousses, mais celui-ci avait réussi à attraper sa sœur par son unique bras. Le temps que Marion – qui était déjà en bas des escaliers – s’en rende compte, Maria était déjà dans la grande salle avec Mr Tac, qui referma immédiatement la porte de la cave. A clef, s’il vous plait.

Marion, qui mit quelques instants à réaliser qu’elle venait d’être séparée de sa sœur, se mit instinctivement à frapper énergiquement contre la porte de la cave. Rien à faire. Tentant d’oublier sa panique et de reprendre ses esprits, elle finit par conclure que la meilleure chose à faire était de quitter la maison et d’appeler la police au plus vite. Elle descendit donc les escaliers d’un pas énergique et, en essayant tant bien que mal de regarder où elle allait, regagna le petit portillon qui l’avait amené à pénétrer dans ce lieu cauchemardesque avec sa sœur.

 

9

 

  Le soulagement que représentait le simple fait d’être à nouveau entourée de lumière du jour, Marion ne l’oublierait jamais. Une véritable euphorie s’empara d’elle lorsque sa petite tête émergea de la niche comme un oiseau en bois sortant d’un coucou pour chanter l’heure. Revoir le monde extérieur était comme s’éveiller d’un cauchemar au petit matin. Marion ne perdit néanmoins pas de temps pour savourer ce moment. Elle se mit sur ses pieds et longea précipitamment le mur de l’arrière de la maison, pour tomber nez-à-nez avec…le propriétaire de la niche dont elle venait de sortir.

C’était un labrador, même si Marion pensa d’abord à Sam, « le chien le plus laid du monde » qu’elle avait vu à la télé étant petite, et dont elle n’avait cessé de faire des cauchemars tellement la vue de Sam l’avait traumatisée. Le chien qui se tenait devant elle n’était ni Sam, mais il avait tout du cauchemar canin qui l’avait réveillée durant de nombreuses nuits. Il semblait encore plus vieux que l’horrible bonhomme qui avait kidnappé sa sœur, et tellement maigre qu’il était difficile d’admettre qu’il puisse être vivant. Ses pâtes squelettiques semblaient tout juste pouvoir supporter un corps à l’estomac visiblement vide. Ses yeux blancs sans rétine fixaient Marion d’un regard de mort, et la jeune fille resta plusieurs secondes incapable de bouger, les yeux fixés sur la mâchoire baveuse du chien-zombie. Celle-ci était constituée de dents irrégulières, toutes cariées, et l’écume qui s’en écoulait ressemblait à de la mousse à raser qui aurait été périmée.

Le chien poussa une sorte de grognement enrhumé et approcha son ventre près du sol, ce qui fit penser à Marion à la position d’un fauve près à sauter sur sa proie. La jeune fille resta paralysée, n’osant pas se mettre à courir, convaincue que la bête lui aurait sauté à la gorge avant qu’elle se soit retournée. C’est donc le chien qui fit le premier pas. Il se jeta sur la jeune fille qui eut le réflexe de lever les bras en croix afin de protéger son visage. La chien ouvrit sa gueule abîmée et saisit l’un des poignets de Marion. Son attaque ne fut cependant pas assez puissante pour faire tomber la jeune fille qui resta sur ses pattes. Les longs crocs de l’animal s’enfonçant dans sa chair provoquèrent chez l’adolescente une douleur d’une vivacité effroyable, si bien qu’elle oublia tout le reste et ne se concentra que sur sa lutte contre le chien d’Enfer. Marion se débattit ainsi pendant plusieurs secondes avant de réussir enfin à dégager son poignet ensanglanté des mâchoires du monstre. Sa peau était couverte de trous d’où s’échappait le fluide écarlate de la jeune fille. Celle-ci n’attendit pas la nuit pour faire demi-tour, maintenant que sa main était libre. Le chien la prit en chasse tout en crachotant des grognements faibles mais teigneux et Marion fit une fois le tour du jardin avec la bête à ses trousses. Celle-ci parvint à se rapprocher d’elle au point que la jeune fille sentait son museau lui touchant les mollets à chaque pas. Ayant parfaitement conscience que le chien de Mr Tac allait lui saisir une jambe d’une seconde à l’autre, Marion entrepris – aussi spontanément qu’on le puisse – d’arrêter sa course et de contrattaquer en repoussant les avances de son assaillant. Elle se retourna aussi vite qu’elle put et  eut le temps de voir le monstre, non pas en train de lui courir après, mais de sauter de nouveau droit sur elle, ses yeux vides et terrifiants braqués sur elle, et sa bave mousseuse flottant momentanément dans le vent. Le chien-zombie ne touchait plus le sol au moment où Marion lui assainit un coup de poing qui – elle ne l’avait pas vraiment prévu comme ça – arriva en plein dans sa gueule pour lui frapper l’intérieur de la mâchoire. Marion, pendant le bref instant où ses phalanges se trouvaient en contact avec la langue visqueuse et le palais pourri du chien, fut convaincue que sa main allait y rester et se faire broyer par la créature qui n’avait plus qu’à refermer sa gueule béante.

Le coup fut apparemment bien placé car il repoussa le chien-zombie qui trébucha en arrière et mis bien quelques –courts, très courts – instants à se remettre sur ses pattes. Quand ce fut chose faites, la jeune fille était déjà en train de se faufiler dans le trou à l’intérieur de la niche. Elle savait que cela était stupide et que le monstre n’aurait aucun problème à la suivre dans la cave pour la dévorer sous les yeux des vieilles poupées qui y reposaient, mais elle n’avait tout simplement pas envisagé d’autre solution sur le moment, ne voyant qu’une opportunité à saisir. Plus tard, elle regretterait amèrement de ne pas en avoir profité pour tenter de rejoindre l’avant de la maison et de fuir le monstre qui ne l’aurait peut-être pas poursuivie jusqu’à la ville. Mais pour l’instant, l’heure était davantage à l’action qu’à la réflexion.

Marion se faufila donc par le trou et se retrouva dans la cave de Mr Tac en un temps record. Elle se leva et se retourna pour voir le chien toujours dans sa niche, la regardant avec haine et avidité, l’air de dire « Tu t’en es bien tirée ce coup-ci, mais attend un peu que je t’attrape…tu ne sortiras plus jamais d’ici, à moins que tu veuilles finir entre mes dents. » Visiblement, le chien ne pouvait physiquement pas se baisser suffisamment pour passer par le trou qui reliait la niche à la cave. Quant à Marion, elle était à présent bloquée dans ce lieu sordide au milieu de vieux objets tous plus énigmatiques les uns que les autres. Sa main en sang n’était franchement pas jolie à voir et Marion se demanda même si la bave écumeuse du chien n’était pas en train d’infecter les plaies causées par ses dents.

 

Elle se détourna finalement du chien qui gardait toujours l’entrée secrète de la cave – et n’était visiblement par prêt à y renoncer de sitôt – et se dirigea vers les escaliers. Une infime part de son esprit espérait que la porte soit ouverte et qu’elle puisse tenter sa chance en cherchant une sortie dans la maison, et peut-être aussi récupérer sa sœur.

Sa sœur. Marion l’avait presque oubliée avec tout ça.

 

10

 

La porte était bien sûr toujours verrouillée. Pourquoi l’autre vieux fou l’aurait ouverte si peu de temps après l’avoir fermée ? D’ailleurs, combien de temps s’était écoulée depuis qu’elle avait été séparée de Maria ? Combien de temps avait duré son petit rencard avec le chien d’enfer ? Marion semblait complètement déboussolée – et peut-être traumatisée – par la série d’évènements qui venaient de l’assaillir en cette journée d’Eté. Comment elle et sa sœur avaient-elles pues en arriver là ? La réponse étant cruellement évidente, Marion s’assit sur les marches du vieil escalier de la cave et, le cœur davantage remplit de regret et de colère que de tristesse, se mit à verser quelques larmes. Elle avait parfaitement conscience qu’elle se forçait à pleurer pour extérioriser les émotions qui s’étaient accumulées en elle depuis qu’elle avait pénétré dans ce lieu cauchemardesque. Cela lui paraissait nécessaire pour avoir les idées plus claires. Au milieu de la désolation qui régnait dans la cave, sous les yeux du monstre qui se tenait toujours à l’arrière de sa niche, Marion songea à sa mère, à sa sœur, et se demanda comment toute cette histoire allait se terminer. Elle repensa inexplicablement au psychologue qui avait tenté de les inciter, elle et Maria, à établir le contact avec d’autres personnes, à développer une vie sociale. C’était un vieillard aux yeux d’un bleu très beau, dont la forme de la tête suggérait un crâne particulièrement volumineux – Maria le surnommait « Jimmy Neutron ». Il était retraité, mais avait accepté de recevoir gratuitement les jumelles par amitié pour leur mère, qui avait été une de ses patientes dans le temps.  Les propos de cet homme avaient paru plutôt censés à la petite fille qu’était Marion à l’époque, et elle avait même essayé d’aller vers les gens après avoir discuté plusieurs fois avec lui. Cependant, cela ne dura pas. Lorsque qu’elle tentait d’établir des relations sociales, Marion ne se sentait plus elle-même. Elle avait l’impression de jouer un rôle, de faire semblant, de se forcer. C’est pourquoi elle avait rapidement cessé ces fantaisies et sa sœur resta sa seule amie. Celle-ci, quant à elle, n’avait jamais fait le moindre effort pour suivre les conseils de Jimmy Neutron. Le simple fait de se forcer à faire ce qu’elle ne voulait pas lui paraissait totalement absurde.

Engluée dans les méandres flous de ses souvenirs lointains, Marion finit par s’endormir, assise, sur les marches de l’escalier de la cave. Dans la niche, le chien attendait toujours.

 

11

  A l’approche du crépuscule, Marion se mit à rêver. Elle rêva qu’elle était dans une salle gigantesque, d’une taille dépassant l’imagination. Elle paraissait aussi haute que le plus haut des gratte-ciels et le plafond était à peine visible, réduit à un minuscule cube dans le lointain. Le carrelage était d’une blancheur plus brillante encore que celui de la maison de Mr Tac et Marion, qui se trouvait assise au milieu de la pièce, avait l’impression d’être assise sur le plus éclatant des miroirs. Quant aux murs…des poupées. Uniquement des poupées à perte de vue, parfaitement rangées et alignées, les unes sur les autres, et dont le nombre devait se rapprocher de dizaines de milliers, peut-être plus. Elles semblaient toutes fixer Marion de leurs yeux bleus peints sur leurs visages de porcelaine, presque aussi éclatants que le carrelage.

Tout à coup, Marion vit que ces millions d’yeux bleus qui la fixaient étaient subitement devenus rouges et luisaient comme autant de minuscules points fluorescents qui arrivaient à briller même dans une telle lumière ambiante. Marion sentit un étrange sentiment de malaise monter violement en elle, mais ne ressentait aucune véritable peur. Les rêves ont ce genre de pouvoir sur les sentiments.

La peur ne vint que lorsque l’avalanche de poupée commença. Les petits êtres aux yeux rouges se détachèrent simultanément des murs et se rependirent  dans la salle géante, comme des gouttelettes qui auraient décidées de s’unir pour former un raz-de-marée. Il sembla à Marion que les poupées avaient entrepris cela de leur propre chef et qu’elles se jetaient littéralement sur elle, avec toute la malveillance que l’on peut avoir envers un être de chair et de sang.

Lorsque les poupées commencèrent à l’ensevelir, Marion essaya de crier, et réalisa aussitôt qu’il était déjà bien trop tard pour ça.

 

 

 

12

 

  En se réveillant, Marion ne conserva d’abord de son rêve que le souvenir d’une forte lumière blanche lui recouvrant entièrement le regard. Elle réalisa alors où elle était – avec une telle déception qu’elle en pleura presque à nouveau – et se souvint alors de chaque détail, de chaque image que son subconscient avait si gentiment créé pour elle. Elle se leva péniblement et prit quelques secondes pour se remettre du choc. Pendant un instant, il lui sembla entendre de manière très lointaine de la musique classique, venant de quelque part dans la maison. C’était si peu perceptible que Marion se dit qu’elle avait rêvé.

Pour une raison qu’elle n’expliquait pas, elle pensa à l’opération qui l’avait séparée de sa sœur.

Elle jeta alors un œil à son poignet. Le sang avait séché et la blessure avait pris une teinte violacée qui inquiéta la jeune fille. Elle jeta un œil vers l’ouverture dans le mur, et aperçu une partie du corps du chien qui, apparemment, dormait dans la niche. Elle monta alors les marches de l’escalier pour confirmer ce qu’elle savait déjà : la porte menant de la cave était toujours fermée. La seule option qui lui paraissait alors raisonnable était de trouver un moyen de l’enfoncer. Après tout, la porte était vieille et la serrure rouillée ne devait pas être si solide que ça. Marion fouilla alors dans la cave et, dérangeant quelques araignées et autres insectes, elle finit par tomber sur un marteau lourd et imposant à la massue rouillée mais visiblement capable de faire des dégâts.

Marion remonta donc les escaliers, marteau en main. Le premier coup qu’elle donna sur la serrure fut assez timide et ne donna rien. Le deuxième fut déjà bien plus ferme et le choc émis un bruit aigu de métal touchant du métal, ce qui réveilla le chien dans sa niche.

« Rendors-toi, c’est rien » lui lança Marion pendant que le chien grognait de rage et de frustration. Sur ce, elle porta un troisième coup qui rata la serrure mais vint toucher l’une des planches verticale de la porte, qui se détacha partiellement. Etonnée du résultat de son coup, Marion en porta un autre sur la même planche, puis un autre, jusqu’à ce que la planche se détache entièrement et s’étale par terre, sur le carrelage blanc de la grande salle. Marion passa jeta un œil dans l’ouverture qu’elle venait de faire et la lumière argentée aveugla ses yeux habitués à l’obscurité régnant dans la cave. La jeune fille repensa brièvement à son cauchemar, puis démolit une deuxième planche à coups de marteau, sans se soucier du boucan qu’elle et le chien – qui était à présent en train d’aboyer avec colère – faisaient dans la maison. Chacun de coups résonnaient en une série d’écho dans la maison, et Marion s’attendait à voir arriver l’autre maniaque d’un instant à l’autre. L’arme qu’elle avait à présent dans les mains lui conférait une forte confiance en elle, et elle se sentait désormais prête à affronter Mr Tac et à récupérer sa sœur.

S’il ne l’a pas violée et dévorée avant…murmura sa raison.

 

Le dernier coup qui permit à la deuxième planche de tomber à son tour fut aussi le dernier que son arme donnerait. Celle-ci, visiblement trop usée, se cassa sous le choc. Le manche de bois se cassa en deux avec un bruit de déchirure et la tête du marteau tomba, s’étalant sur le carrelage avec bruit. Marion, qui en avait désormais la place, passa à travers l’ouverture et se retrouva dans la grande salle blanche, à nouveau au milieu des poupées qui semblaient, comme dans son rêve, la fixer  Te revoilà enfin…nous t’attendions.

Elle ne prit même pas le temps d’examiner les morceaux de son outil cassé. Le fait d’être de nouveau dans la maison des poupées lui fit prendre conscience de sa vulnérabilité en terrain découvert, et lui sembla évident qu’elle sorte rapidement du secteur de la maison où elle venait de faire un boucan monstrueux. Machinalement, elle alla se faufiler dans la chambre qui était voisine de la grande salle. Au milieu des petits êtres de porcelaine, elle s’accroupit près du lit impeccablement fait et épia l’ouverture menant vers le long couloir où devait encore se trouver Mr Tac. Elle s’attendait à le voir en sortir d’une seconde à l’autre, vu le bruit qu’elle avait dû faire en sortant de la cave, et le chien qui aboyait toujours. Pourtant, rien ne vint. Le vieillard n’était peut-être plus dans la maison.

Ou alors il est trop occupé à jouer avec ta sœur.

A nouveau hantée par le souvenir de Maria enlevée par le monstrueux bonhomme, Marion fut prise d’une volonté soudaine de repartir à la rencontre du vieil homme en traversant à nouveau le couloir. Elle réalisa qu’il lui fallait d’abord s’armer pour cela.

Le marteau étant en morceau, Marion ne chercha pas à le récupérer, et fouilla plutôt dans la chambre, soulevant et déplaçant de nombreuses poupées qui y reposaient. Bien que les poupées étaient tout aussi inertes que tous les autres petits objets de la chambre (essentiellement des accessoires artisanaux de maison de poupées, comme des petits meubles et de la mini-vaisselle), elles donnaient inexplicablement à Marion l’impression d’être dérangées lorsqu’elle les déplaçait. La jeune fille avait le sentiment dément de les embêter, et, pendant un instant, cru discerner une lueur de colère dans le regard des petits êtres qui n’avaient pourtant pas brisé la règle stipulant que les objets ne pouvaient pas avoir de volonté propre. Marion, cherchant à tout prix à rester rationnelle, se dit que son état de panique et de stress expliquait ces fausses impressions.

Rien à faire, cependant. Un frisson désagréable la parcourait chaque fois qu’elle saisissait l’un des petits corps des jeunes filles de porcelaine. Elle n’avait pas l’impression de tenir des objets, mais des êtres bel et bien organiques, comme des bébés.

Comme des jeunes filles…comme ta sœur, comme toi.

Ses fouilles ne se soldèrent pas par la trouvaille d’une arme – Marion supposait pourtant qu’un tel bonhomme devait en avoir planquées quelque part, ne serait-ce qu’un couteau ou un flingue – mais par la découverte d’un petit livret qui semblait être un journal intime. Marion l’ouvrit et découvrit quelques pages rédigées avec une écriture très écolière, à l’encre de chine.  Chaque page était affrétée à une date précise, comme le veut l’usage des journaux intimes. Marion feuilleta quelques-unes puis se rendit compte qu’elles racontaient toutes à peu près la même chose. La dernière, notamment, disait ceci :

 

07/07/2015

Cher journal,

Aujourd’hui, j’ai eu beaucoup de chance. J’ai fait une trouvaille que je n’avais jamais faite auparavant. Deux sœurs jumelles se sont aventurées chez moi et l’une d’elle n’a qu’un seul bras. C’est celle que j’ai pu récupérer pour l’instant, mais l’autre s’est cachée dans la cave. Pas grave. Médor s’en occupera bien si je n’ai pas le temps de le faire. En attendant, je vais m’amuser avec celle qui n’a qu’un bras. Elle est très belle tu sais. En plus, elle a l’air de crier fort. Quand je l’ai mise dans la cage, elle braillait plus qu’aucune autre. Je pense que je vais pouvoir en faire quelque chose de bien. La deuxième attendra. Je te dirai ce soir comment s’est terminée la journée.

Bisous

Alfred Tac.

 

Le reste de la page était resté blanc. Marion referma le livre et, sans se laisser le temps de réfléchir ou d’être effrayée, se leva et sortie de la chambre. En passant la porte, son regard croisa celui de l’une des poupées restée par terre. Marion aurait juré y lire de la mise en garde, mais ne se laissa pas le temps de se pencher sur la question. Il était temps qu’elle et le malade qui s’était « occupé » de sa sœur aient une petite discussion.

 

 

13

  Lorsqu’elle entra dans le couloir, Marion compris immédiatement ce qui avait empêché le malade d’entendre son évasion. Un air de musique classique, que Marion identifia immédiatement comme du Beethoven – la Cinquième symphonie, peut-être – s’entendait de plus en plus distinctement à mesure que la jeune fille avancé dans le couloir jaunâtre. La musique provenait manifestement de l’atelier de Mr Tac et, lorsque Marion en fut assez près, il n’y avait aucun doute possible : le vieillard était en train d’écouter de la musique classique à fond pendant qu’il travaillait sur ses poupons.

Comme elle l’avait fait plutôt avec Maria, Marion se glissa discrètement contre la porte pour espionner le vieillard, qu’elle vit cette fois-ci entièrement de dos, en train de travailler sur…un corps humain.

 

C’était celui d’une jeune fille dont Marion ne distinguait pas le visage mais qui – soulagement – était dotée de ses deux bras. Le vieillard, toujours nu comme un ver et maigre comme un clou, était visiblement en train de lui farfouiller l’intérieur du ventre afin d’en etirer quelques morceaux de tripes et de chair qu’il saisissait à pleine main et plaçait délicatement dans le ventre d’un petit objet que Marion distinguait à peine, mais dont elle devint rapidement la nature : Mr Tac était en train d’introduire de la chair humaine dans le corps d’une poupée.

Marion, qui se sentait bizarrement plus fascinée que dégoûtée par la scène à laquelle elle assistait, observait attentivement le travail du vieil homme qui, avec une minutie étonnante, accomplissait une prouesse physiquement impossible en introduisant l’ensemble du système digestif d’un être humain dans le minuscule ventre d’une poupée de porcelaine de 30cm de haut. L’ouverture que cette dernière avait au milieu du ventre ne semblait tout simplement pas avoir de fond, et le vieil homme y faisait délicatement entrer les longs intestins du cadavre avec facilité.

C’est alors que le regard de Marion tomba sur une autre poupée qui lui fit oublier tout le reste. Si, dans un premier temps, son cerveau ne fit pas toutes les connexions nécessaires pour admettre ce qu’elle avait devant les yeux, elle n’en fut pas moins prise d’une véritable euphorie qu’elle tâcha de rendre la plus silencieuse possible – même si, avec Beethoven hurlant ses notes dans l’atelier, il y avait peu de chance que Mr Tac ne remarque sa présence.  Elle se mit à rire pratiquement aux éclats quand son cerveau réalisa enfin ce qui était posé au bout de la table de travail de Mr Tac. Marion ne se l’expliquait pas. Elle avait plutôt envie d’éclater en sanglot, de hurler de désespoir, mais au lieu de cela, elle persistait à rire. A rire de plus en plus fort. Comme si son esprit n’était pas suffisamment préparé à accepter  ce qu’il était amené à voir, et que la seule réaction qu’il avait trouvé à avoir dans le feu de l’action était simplement d’en rire.

 

Au milieu d’une dizaine d’autres poupées entassées sur le coin de la table de travail de Mr Tac, l’une d’elle n’avait qu’un bras. Elle était affublée de vêtements du XIXe siècle dans la même gamme de couleur que ceux de Maria, bleus et blancs.

Non, pas Maria, ça ne peut pas être toi…

La poupée avait bel et bien les traits de visage de Maria – et de Marion – et regardait la jeune fille de chair et de sang d’un air désolé. Ses yeux ressemblaient tellement aux yeux de Maria qu’on aurait dit qu’ils étaient greffés sur la porcelaine. Et puis…Ne venaient-ils pas de bouger ?

Non, tout cela est une mascarade, ressaisi-toi. On ne peut pas transformer un être humain en poupée, ce n’est pas possible. Ce vieux fou a simplement sculpté sa poupée en prenant modèle sur les traits de Maria. La voilà l’explication. Rien de plus. Tu te fais juste des idées parce que tu as vécu une journée difficile. Maintenant, tu vas te débarrasser de ce type, récupérer ta sœur enfermée quelque part, et fuir ce lieu maudit. Après ça, toi et ta sœur, vous le dénoncerait à la police et…

Les yeux de la poupée avaient bougés ! Elle en était sure cette fois-ci ! Ils regardaient à présent Mr Tac qui était en train de recoudre le ventre de sa dernière création.

Vas-t-en avant qu’il ne soit trop tard. Tu l’as vue maintenant…tu ne peux plus rien pour elle.

Mais sa sœur n’était pas morte…ses yeux bougeaient. A peine…mais ils bougeaient, c’était certain. Il y avait peut-être encore quelque chose à faire…

  Tournant perpétuellement en rond dans des réflexions qui ne la menaient à rien, Marion vit trop tard que Mr Tac était en train de se retourner. Un mauvais réflexe l’amena à fermer brusquement la porte qu’elle venait d’ouvrir. Réalisant qu’elle venait de révéler sa présence, Marion s’enfuit alors à toute jambe le long du corridor pour regagner la grande salle. Sans se retourner, elle se dirigea vers la porte brisée de la cave, et sursauta lorsque le chien en sortit. Elle ne prit pas le temps de se demander comment il était entré dans la cave, et, réagissant avant même que le monstre ne commence à lui courir après, elle fonça vers la chambre. Elle se cacha alors sous le lit, au milieu de vieilles poupées démembrées, dont les moignons se terminaient par une croûte rougeâtre.

Le chien, quant à lui, arrêta sa course juste devant l’entrée de la chambre. Marion l’entendit grogner un peu, puis s’éloigner de quelques mètres en marchant et enfin s’allonger sur le carrelage. Marion s’interrogea puis le soupçonna son maître de lui interdire l’accès à sa chambre.

Comme s’il avait lu dans les pensées de la jeune fille et s’était senti appelé, son maître entra dans la pièce. De sous le lit Marion ne voyait que ses jambes et ses pieds nus marchant d’un pas calme qui ne rassurait pas la jeune fille. Il s’approcha lentement – prudemment ?  – du lit et Marion saisit la seule chose qu’elle avait sous la main, un bras de poupée, pour s’armer. Elle savait qu’il n’y avait pas énormément de cachette dans la chambre et qu’il ne fallait pas être un génie pour se deviner où elle était.

Ses suppositions se révélèrent rapidement exactes car dans la seconde qui suit, le vieillard souleva le lit avec une facilité étonnante vu ses bras maigrelets, se retrouvant ainsi nez à nez avec Marion.

 

14

  Sa survie, Marion ne l’attribua qu’à une chose : le fait d’avoir empoigné le bras de porcelaine avant de se faire découvrir par son poursuivant. En effet, à peine le vieillard avait soulevé le lit et s’était rendu compte de la présence de la jeune fille que celle-ci lui lançait déjà son arme en pleine tête, l’atteignant droit dans les yeux. Mr Tac laissa alors retomber le lit et se prit le visage dans les deux mains. Marion en profita pour sortir de sa cachette et vit alors que le vieil homme saignait abondamment au niveau d’un sourcil. La vue de ce sang, comme un signe prouvant que ce croque-mitaine était bien humain et bien mortel en fin de compte, déclencha une véritable furie chez la jeune fille qui, ne cherchant même plus à fuir, saisit l’une des poupées par son unique jambe restante et se jeta sur Mr Tac. Moins animé par un désir de vengeance que de survie, elle le roua de coups sur la tête avec son arme-poupée et le vieil homme, confronté à une situation nouvelle, ne parvenait à se défendre qu’en portant ses mains près de sa tête et en donnant des coups dans le vide. C’était sous-estimer la rage de Marion qui ne voulait rien savoir. Ignorant les gémissements plaintifs du vieillard, elle ne cessait de frapper son crâne dégarni avec le poupon, dont des morceaux de porcelaines volaient en éclat à chaque coup. Elle ne le su jamais, mais pendant qu’elle procéder à cet acte vengeresse, Marion riait aux éclats.

La  poupée vola entièrement en éclat lors d’un ultime coup porté sur le front de Mr Tac. Son crâne fragile saignait en plusieurs endroits et faisait décidément peine à voir. Le liquide écarlate se mêlait à sa barbe qui perdait progressivement sa couleur blanche. Marion laissa tomber son morceau de poupon et empoigna le vieil homme à l’aide de ses ongles, qu’elle planta sur ses deux joues. L’homme grimaça et Marion en fit autant au contact de sa chair molle et  flasque dans laquelle ses doigts s’enfonçaient avec une effrayante facilité. Elle griffa alors sérieusement le vieillard en faisant descendre ses mains vers sa nuque, où elle enfonça avec davantage de force encore ses ongles trop longs. Les cris de Mr Tac devinrent de plus en plus étouffés. La jeune fille resserra son étreinte sanglante avec insistance et fit pénétrer ses pouces dans la trachée âgée de sa victime, d’où jailli une quantité impressionnante de sang que Marion ne manqua pas de recevoir en pleine figure.

 

Les yeux du vieil homme se levèrent vers le plafond puis ne montrèrent plus que leur blanc recouvert de veines sanglantes, pendant que ses gémissements étouffés se faisaient de plus en plus faibles. Marion sentait du bout de ses doigts son pouls de plus en plus lent et irrégulier.  Elle voyait à peine ce qu’elle faisait ni l’état de l’homme à qui était en train de donner la mort, le sang lui bouchant la vue en dégoulinant de ses cils. Elle avait néanmoins parfaitement conscience de ce qu’elle était en train de faire à Mr Tac, et cela continuait de la faire rire aux éclats. Elle finit par desserrer son étreinte lorsque sa victime ne manifestait plus aucun signe de résistance. Le vieux sac d’os se détendit et s’affaissa lentement sur le sol en tremblant et en donnant des petits moulinets dans le vide avec les bras, ainsi que de légers coups de pieds sur le carrelage qui ressemblaient à des spasmes. Sans le regarder, Marion sortit de la pièce pour se rendre dans la grande salle, où elle retrouva la massue détachée de son marteau. Elle la saisit à pleine main et se précipita jusqu’au corps blessé de Mr Tac qui rampait dans sa chambre. Elle l’acheva d’un coup de massue bien placé qui fit jaillir sa cervelle sur le sol.

Après avoir réduit Mr Tac au silence, Marion se rendit dans l’atelier et tua toutes les jeunes filles prisonnières dans les cages. Puis, elle récupéra sa sœur, trouva de la mort au rat qu’elle donna au chien et prit congé de la vieille maison près de la plage.

 

 

Chloé

Epilogue

 Deux ans s’étaient écoulés depuis que Marion avait perdu sa sœur. Sa vie avait pris une nouvelle tournure suite aux évènements qui l’avaient amenée à commettre son premier meurtre. Le musée de poupées qu’elle avait fait de la maison de Mr Tac connaissait maintenant un succès inespéré. Connu dans tout le pays, le Musée des Poupées que dirigeait à présent Marion attirait des visiteurs venant parfois de l’autre bout de l’hexagone. Les quelques 2987 poupons qui y étaient exposés et mis en ventes ne cessaient de troubler les visiteurs par leur énigmatique regard et l’inexplicable impression de vie qu’ils donnaient. Des collectionneurs asiatiques et américains venaient régulièrement acheter les exemplaires les plus singuliers de la collection de Marion, qui n’hésitaient pas à céder ses trophées pour des prix très élevés qui ne dissuadaient aucun acheteur. Aujourd’hui, tout le monde rêve de posséder les poupées de Marion. Deux d’entre elles, cependant, ne sont pas à vendre et ne le seront jamais.

Ce sont les plus belles pièces du musée, exposées au milieu de la grande salle et gisant éternellement dans leur cage de verre. L’une représente une poupée affublée d’un seul bras et ayant les traits de Marion. L’autre, assez intrigante, ressemble à un vieil homme barbu et dénudé.

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Nouvelle – Les petites filles du pensionnat

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Les petites filles du Pensionnat

1

 

  Marie s’était toujours demandé comment Carrie, sa sœur ainée, faisait pour ne jamais avoir peur dans le noir…avec tous ces bruits glacials tout au long de la nuit. Certes, Carrie était plus âgée. C’était même, avec ses 13 ans la fille la  plus âgée du pensionnat (bien que Marie, 11 ans, avait toujours été considérée comme très mature pour son âge, peut-être autant que sa sœur) mais elle devait bien entendre les Choses. Et c’était pareil pour les autres filles du Pensionnat. Pourtant, personne n’y faisait jamais allusion, et Marie craignait de passer pour une détraquée si elle parlait des Choses aux filles ou à Madame Lagrange.

Ces Choses, Marie les entendit dès la première nuit où elle et sa grande sœur devinrent internes dans le Pensionnat de leur nouvelle école. L’école où le Diable a appris à lire, disaient les mauvaises langues du CP… Cette première nuit, Marie la passa loin de sa sœur. Pour la première fois, elle dormait seule.

Ou presque.

  Dès le couvre-feu, Marie trouvait sa chambre individuelle bien trop sinistre pour elle. Une affreuse odeur de vieux bois y régnait. Les murs se terminaient par des planches qui les reliaient au plafond, et qui semblaient sur le point de se briser et de dégringoler à tout moment. Mais ce qui maintint Marie éveillée, c’était le bruit étrange de succion qui passait et repassait dans le couloir, à l’extérieur de la chambre. Un bruit trahissant les déplacements de quelque chose de bien plus gros qu’un  homme. Quelque chose de rampant, de gluant.

  Marie pensa alors aux histoires que sa sœur lui racontait pour l’effrayer quand elles étaient plus jeunes. Mais à cette époque, leurs parents étaient là pour la rassurer et pour gronder Carrie. Marie se rendit alors compte avec tristesse que ce bon vieux temps appartenait définitivement au passé, et que la cour des grands lui tendait les bras.

  Marie finit par s’endormir durant les quelques courtes heures qui précédaient l’aube, et fut terriblement soulagée, en se réveillant, de constater que la Bête qu’elle avait entendu n’était pas venue la dévorer durant son sommeil. Elle passa la journée qui suivit à redouter la nuit suivante, sans laisser paraître quoique ce soit devant sa sœur ou devant les autres filles.

2

  Lors des nuits suivantes, aux bruits que faisait la Bête allant et venant s’ajoutèrent ceux des enfants qui riaient dans le plafond. Marie les entendait toujours au-dessus d’elle à un moment ou à un autre, et elle avait la vague conviction que si elle avait pu allumer la lumière de sa chambre, elle aurait pu voir les ombres fantomatiques des enfants flotter au-dessus d’elle comme des courants d’air vivants. De temps à autres, l’un d’entre eux pleurait. Ça ne durait jamais bien longtemps, et Marie repensait alors à l’époque où elle se faisait mal au genou en tombant, puis se remettait à courir après quelques larmes versées. Parfois aussi, ils murmuraient malicieusement des paroles que Marie ne comprenait pas. Elle avait l’impression qu’une cours de récré s’était installée dans sa chambre, à ceci près que ces cris d’enfants paraissaient étrangement lointain, comme s’ils appartenaient à un autre monde, où qu’ils n’étaient que les vestiges d’un souvenir enfouit.

3

  Naturellement, Marie ne dormait pratiquement plus la nuit. Les autres filles eurent bien vite fait de remarquer sa fatigue continuelle au cours des longues journées d’école, durant lesquelles Marie luttait contre le sommeil…et parfois échouait. Ainsi, il n’était pas rare que Carrie la surprenne en train de somnoler, voire de roupiller sur son bureau, et la réveille pour éviter qu’elle ne se fasse gronder par l’institutrice. Marie acceptait d’être réveillée, et remerciait même souvent sa sœur. Elle savait qu’être surprise en train de dormir en classe lui équivaudrait un aller simple au bureau de Mme Lagrange, ce qui l’effrayait peut-être encore plus que le crépuscule qui annonçait la venue de la prochaine nuit. Marie avait peur des adultes. Ça avait toujours été un problème chez elle que Carrie – qui au contraire n’avait pas de difficulté à s’adresser aux grandes personnes – essayait de l’aider à corriger. De ce fait, Mme Lagrange, avec son air hautain et sa tenue vestimentaire stricte, l’effrayait au plus haut point. Quand elle parvenait à dormir, Marie rêvait parfois de Mme Lagrange. Elle était au tableau avec elle, et, exhibant ses longues dents pointues de monstre, lui aboyait des ordres incompréhensibles.

  Le dimanche, Marie dormait toute la journée. C’était le moment de la semaine qu’elle attendait avec un intérêt biblique. Elle savait que sa sœur et les autres filles s’inquiétaient pour elle et s’imaginaient divers scénarios en la voyant rester au lit des heures durant. Mme Lagrange elle-même était venue lui poser quelques questions. Marie, terrorisée par l’air sévère de l’institutrice, parvint vainement à articuler qu’elle était simplement fatiguée de sa semaine de travail. Ce plaisir divin était néanmoins très éphémère. Lorsque la nuit tombait de nouveau, les Choses revenaient tourmenter la petite fille.

4

  Ce n’est qu’au bout d’une semaine de nuits cauchemardesques que Marie se décida à parler à sa sœur de la Chose du couloir et des voix dans sa chambre. Elle prit cette décision en pleine nuit, après s’être endormie puis réveillée par un pleur d’enfant venant du plafond, quelque part au-dessus d’elle. Marie se promit qu’elle se confierait à Carrie le lendemain. Les Choses étaient maintenant bien trop présentes, et Marie commençait à se convaincre que la Bête du couloir n’allait pas tarder à entrer dans sa chambre la dévorer. A quoi pouvait ressembler cette Bête ? Marie n’osait pas l’imaginer. Elle la voyait vaguement comme une limace massive et visqueuse, bavant des quantités de salive blanche sur le sol et qui se traînait péniblement pour se déplacer. Marie, qui n’entendait plus ni la Bête, ni les enfants depuis quelques heures, somnola encore un peu.

  Elle se réveilla en sursaut lorsque la poignée de la porte de sa chambre commença à bouger, faisant un bruit de grincement trahissant la venue d’un intrus. Marie, qui n’avait aucune idée de l’heure qui l’était et qui ne savait donc pas si l’aube allait bientôt se montrer, se réfugia sous sa couverture, paniquée. Elle osa cependant regarder de nouveau, et vit la porte s’entrouvrir légèrement. Un rayon de lumière blanchâtre en sortit. Pendant un instant, Marie crut voir sa propre mort en face d’elle.

Mais il ne s’agissait que de sa sœur, Carrie, tenait une lampe-torche à la main. Marie crut d’abord à une farce, mais le visage terrorisé de Carrie lui fit comprendre qu’elle n’était pas la seule à passer de mauvaises nuits.

« Tu vois des monstres, toi ? » demanda simplement une Carrie apeurée.

Les deux sœurs se regardèrent quelques instants, et Marie comprit que Carrie était réellement sous le choc.

-         J’entends les Choses, répondit Marie.

-         Je les ai entendu moi aussi.

Sur ce, Carrie fondit en larme et, bien qu’elle était la plus jeune, Marie la prit dans ses bras pour la réconforter.

-         Depuis quand ? demanda Marie.

-         Je les ai vues cette nuit. J’ai tout de suite compris pourquoi tu ne dormais plus… Oh, c’était horrible !

-         De quoi ça avait l’air ?

-         De grosses araignées ou je ne sais pas quoi…avec des visages d’homme.

-         Non ? Elles étaient dans ta chambre ?

-         Il y en avait partout…elles avaient la taille d’un paquet de céréales et grouillaient sur les murs et au plafond. Il y en a même une qui est tombée du plafond, s’est remises sur pattes, et s’est précipitée sous mon lit…Et je crois que j’en ai aperçu une bien plus grosse, dans un angle de mur, mais je n’ai pas bien regardé… J’avais trop peur ! J’ai pris ma lampe torche et j’ai couru dans le couloir…je ne veux plus jamais retourner dans cette chambre !

Marie cherchait les mots pour rassurer sa sœur, mais elle n’avait pas réellement de bonnes nouvelles à apporter. Sa chambre à elle n’était pas un lieu sûr non plus étant donné les bruits, et puis il y avait cette Bête dans le couloir que Carrie a eu la chance de ne pas rencontrer lors de son escapade. C’est le travail des adultes, se dit Marie, de rassurer les enfants. Ils ne devraient pas essayer de se rassurer tout seuls.

-         Tu crois qu’il y a des monstres dans toutes les chambres ? demanda finalement Carrie.

-          Non, sinon les autres filles en auraient vu aussi. Je crois qu’ils en veulent seulement à nous deux, répondit Marie, légèrement fière d’être dans cette position supérieure vis-à-vis de sa sœur ainée.

-         Tu veux bien que je reste ici cette nuit ? Je suis sûre que les araignées m’attendent toujours dans ma chambre. Toi, tu les entends depuis une semaine et tu es toujours en vie.

-         Je n’ai jamais rien vu. J’entends seulement des choses et ça m’empêche de dormir.  J’ai peur de celle qui rôde dans le couloir.

  Les deux petites filles s’installèrent alors dans le lit, après avoir minutieusement vérifié qu’elles étaient les seuls êtres dans cette chambre, en regardant notamment sous le lit. Elles parlèrent pendant tout le reste de la nuit, sans parvenir à s’endormir.

Dans le couloir, la Bête se promenait toujours.

5

  L’aube arriva et les deux sœurs se préparèrent sans échanger mot. Elles restèrent très taciturnes durant le reste de la journée, et Marrie soupçonnait que les autres filles commençaient à les prendre pour des folles. Les deux sœurs durent expliquer à Madame Lagrange que Carrie avait fait un cauchemar et qu’elle avait eut besoin de sa sœur pour la rassurer. Madame Lagrange, bien que légèrement étonnée de voir une fille de 13 ans se réfugier auprès de sa petit sœur de 11 ans, accepta cette version. Les deux filles décidèrent de ne pas parler des évènements de la nuit précédente à qui que ce soit. Carrie, après les cours, passa une partie de l’après-midi à effectuer des recherches sur l’histoire du pensionnat dans la bibliothèque. Les livres qu’elle dénicha, expliquerait-elle à Marie, ne disaient rien de particulier à propos des fondations du lieu. C’était visiblement un pensionnat tout à fait ordinaire.

-         Il doit forcément y avoir quelque chose ! déclara Marie.

-         Rien. Vraiment, rien du tout…Tu sais, c’est peut-être nous qui déraillons…

-         C’est pas possible !

-         Alors, on nous cache quelque chose…

Le soir tomba. Le couvre-feu approchait. Marie alla se coucher seule, puis sa sœur ne manqua pas de la rejoindre assez tôt.

-         Tu es sure que c’est prudent de venir tous les soirs en passant par le couloir ? demanda Marie. Je veux dire, même si tu es assez discrète pour que personnes ne t’entende te lever, n’oublie pas le mons…

-         Je ne veux  pas revoir les araignées, répondit simplement Carrie.

6

Les deux filles s’occupèrent à dessiner un peu, éclairées par la lampe-torche de Carrie, puis s’installèrent dans le lit. Carrie voulait garder la lampe allumée, mais Marie proposa de l’éteindre tout en la gardant à portée de main, afin d’économiser les piles.

  Un bruit de couinement se fit très distinctement entendre entre les quatre murs qui les confinaient. Marie, alertée, fit promener la torche sur les murs et les deux filles entendirent un deuxième petit couinement, ressemblant à un cri suraigu de bébé animal.

« Là ! » s’écria Carrie lorsque Marie révéla, avec la lumière de la torche, une ombre humaine s’enfuir sur un mur de la chambre.

Les deux filles gardèrent les yeux braqués sur le mur de bois, puis se regardèrent. Elles avaient bien vu la même chose. Malgré le choc produit par le phénomène auquel elle venait d’assister, Marie se sentit aussi très rassurée de constater qu’elle n’était pas folle et qu’elle n’était plus la seule à vivre cette situation. Quelque part, cela la rapprochait de sa sœur et elle se sentait désormais plus courageuse, plus propice à faire face aux Choses cachée dans la nuit.

  Aucune autre Chose ne se manifesta durant le reste de la nuit. Marie se demanda si cela n’était pas dû au fait qu’elle était à présent avec sa sœur. Peut-être qu’à deux, elles étaient plus fortes, peut-être qu’elles repoussaient les Choses sans le savoir. Elle s’endormit.

La nuit passa, puis la journée suivante. Puis, le moment que Marie et Carrie redoutaient approcha à grand pas.

7

  Le crépuscule balaya toute trace de la courte journée au Pensionnat, et l’obscurité s’installa de nouveau. Marie et Carrie retournèrent chacune dans leur chambre respective, après s’être mis d’accord sur l’heure à laquelle Carrie s’échapperait discrètement de sa chambre pour rejoindre celle de sa sœur.

  Lorsque Carrie entra, Marie remarqua que quelque chose avait changé dans son regard. Elle avait dans les yeux une lueur bien plus froide et bien trop adulte pour une jeune fille de 13 ans. Elle semblait étrangement troublée, sans que cela ne soit assimilable à de la panique, et pendant quelques secondes, Marie ne reconnut pas sa sœur qui avait pris tout à coup 10 ans de plus. D’aucuns auraient crus voir une enfant battu ou violée par quelques maniaques pervers, mais tout cela était encore étranger à Marie. Cette dernière comprit néanmoins que sa sœur avait rencontré quelque chose dans le couloir, peut-être bien la Bête, mais Marie savait d’instinct que sa sœur ne lui raconterai pas cette rencontre.

  A nouveau, les deux fillettes s’éclairèrent de leur torche après le couvre-feu et s’occupèrent en dessinant sur des feuilles de papier, accroupies sur le plancher de bois. Marie dessina ses parents, Carrie dessina les araignées. Puis, les deux filles dessinèrent chacune une hypothèse de l’apparence des enfants qui riaient, pleuraient, ou criaient parfois dans le plafond. Les filles échangèrent ensuite de vieux souvenirs d’une enfance plus jeune, plus lointaine…et parvinrent à oublier les Choses durant un moment. Marie, qui enfin ne pensait plus aux bruits menaçants et aux ombres qui s’envolaient dans les profondeurs de la nuit, retrouva une certaine sérénité et rit chaleureusement en partageant ces instants éphémères avec sa grande sœur, qui avait cependant toujours quelque chose de différent dans le regard. Marie accepta le fait qu’elle ne saurait jamais ce qui s’était passé, mais compris aussi que quelque chose avait changé définitivement chez Carrie. Elle était moins petite fille et avait quelque chose qui la rapprochait désormais davantage du monde des adultes. Marie se rappela alors que sa sœur avait deux ans de plus qu’elle et se dit que c’est peut-être ça, le début de ce que les grands appellent l’adolescence.

-         Tu rêves encore, toi ? lui demanda subitement Carrie.

-         Quand j’arrive à dormir, oui. Je sais que je rêve beaucoup, mais je n’arrive pas à me souvenir.

-         Moi non plus, mais c’est bizarre, ce n’est plus comme avant.

Un silence passa, puis Carrie reprit.

-         J’aimerais de nouveau rêver. J’ai l’impression que je ne rêve plus. Avant, je me souvenais de tout.

-         Tu deviens grande, dit Marie avec un sourire.

Carrie ne lui rendit pas son sourire. Elle semblait plutôt triste.

-         Tu crois que papa et maman nous prendraient pour des folles ? demanda-t-elle.

Carrie attendit quelques secondes avant de répondre, les yeux fixés sur les dessins.

-         Non, ils nous croiraient, eux.

-         Quand on sortira du pensionnat, on leur racontera.

Carrie se tourna brusquement vers sa sœur.

-         Mais oui, tu as raison…il faut qu’on s’échappe de ce lieu maudit et qu’on rentre chez nous !

-         Ca risque de pas être facile, Mme Lagrange me fait peur, tu le sais…si elle nous attrape ?

-         Tu préfères te faire attraper par les Choses ?

-         Au moins, elles ne peuvent pas être pires que Mme Lagrange en colère…

-         Ah, tais-toi, il faut qu’on s’échappe.

-         Je veux bien, mais…

Le regard de Marie se figea vers le sol où était posée l’une de ses feuilles de dessin. Celui-ci, représentant son père, s’était mis à bouger. Elle en était certaine.

-         Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Carrie, apeurée.

Le regard de Marie balaya les nombreuses feuilles de dessin éparpillées sur le plancher et les vit s’animer un par un. Les reproductions des parents des fillettes se mirent à danser en arborant un sourire diabolique, tandis que les divers chiens, chats chevaux et moutons qu’elles avaient dessiné devinrent enragés et se mirent à s’en prendre les uns aux autres, s’entretuant avec cruauté et laissant se répandre de véritables gouttes de sang sur le papier et sur le plancher.

« Marie ? »

Le sang des animaux giclait sur le sol.

« Marie ? »

L’un des dessins devint un autodafé où les êtres humains formaient une joyeuse ronde diabolique autour d’un feu où se consumaient des cadavres de chevaux. Marie vit de la fumer s’échapper lentement du dessin, et sentit l’affreuse odeur de chair brûlée.

« Marie ? »

  Avec la conviction d’une véritable folle, Marie se jeta sur les dessins et les déchira nerveusement en des dizaines de papier qui saignèrent abondamment, recouvrant les mains de Marie de jus écarlate. Le plancher était désormais recouvert de rubis rouges éparpillés autour d’une flaque sanglante plus large que le lit de Marie. Des perles rouges ornaient aussi les murs de la chambre. Marie se retourna vers sa sœur, qui ne voyait manifestement pas le sang, et qui n’avait probablement pas vu les dessins prendre vie non plus.

« Ils sont là. » dit Marie.

  Sur ce les deux filles eurent un frisson d’horreur les obligeant à se retourner en sursaut vers la porte d’entrée de la chambre de Marie qui où était désormais gravé une large spirale d’une couleur blanche phosphorescente.

  Marie pensa à ses feutres avec lesquels elle faisait des dessins qui brillaient dans le noir.

  Les deux fillettes restèrent figées et Carrie était au bord de la panique hystérique. Elle se reculait à quatre pattes de la porte, se réfugiant au pied du lit. Marie eut le sentiment, sans vraiment comprendre comment, que sa sœur ne voyait pas la même chose qu’elle.

  Elle remarqua la substance jaunâtre purulente et poisseuse qui s’écoulait de la serrure et se répandait sur le sol, et pendant un instant, aperçu presque la brute du couloir qui était maintenant dans la pièce.

  Carrie hurlait. Marie avait l’impression que quelque chose était maintenant dans la pièce. Quelque chose que seule Carrie voyait. La Chose invisible qui s’approchait d’elle la fit oublier toute discrétion et elle commença à appeler à l’aide. Marie, impuissante, essaya en vain de la calmer. Son regard se détourna néanmoins de sa sœur lorsqu’il se tourna vers le miroir de la chambre. Marie comprit alors ce qui arrivait à Carrie. Le reflet dans le miroir lui permettait de tout voir. La Chose du couloir était bien entrée -  sur le reflet, la porte d’entrée était ouverte – et s’approchait de Carrie. C’était une bête informe, rappelant vaguement un humanoïde très musclé, dont le corps aurait été fusionné avec celui d’une sorte d’animal qui se traînait avec difficulté sur le plancher, étendant ses membres difformes en tâtonnant le sol. Sa tête, dépourvue d’yeux mais possédant néanmoins une bouche béante aux dents aiguisées, cherchait sa proie. Sa langue traînait sur le sol et laissait une trainée de bave. Sa peau rappelait celle d’un être humain mais ses innombrables membres larges et poisseux qui se traînassaient lentement empêchaient quiconque d’avoir une idée précise de la forme de la Bête.

  Derrière la Chose, une petite fille fantomatique en pyjama, aux cheveux et aux yeux plus noirs que la nuit se tenaient debout, sans bouger, le bras et le doigt tendu vers Carrie, comme si elle ordonnait la Chose de l’attaquer.

  Marie criait à sa sœur de venir vers elle au lieu de rester planter là, au pied du lit, mais se rendit compte grâce au miroir qu’elle ne le pouvait pas. Une main squelettique aux doigts griffus sortait du sol et lui agrippait le bras afin de l’empêcher de s’enfuir.

  Ce qu’elle fit alors, Marie ne put jamais l’expliquer. Perdant toute notion de panique et de terreur, elle se leva, et, avec une allure de somnambule, se dirigea vers la porte de sa chambre, ignorant l’écœurante substance jaune qui s’échappait maintenant de tous les murs et recouvrait le plancher, se mélangeant ainsi aux tâches sanglantes. Elle ouvrit la porte et sortit de la chambre en ne se retournant qu’une seule fois, assistant ainsi aux derniers instants de sa sœur qui, hurlant toujours, disparut sous le lit. Marie ne le su jamais, mais elle était en train de sourire en voyant cela. Elle referma la porte et s’endormit dans le couloir.

  En s’abandonnant au sommeil, Marie se dit qu’elle préférait rester une petite fille aussi longtemps qu’elle le pouvait. C’est ainsi qu’elle ne revit plus les choses.

 

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Court-métrage – Le fruit du désir

Travail de mise en scène réalisé avec l’ESRA. 2015

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Court-métrage – Le Rêve de l’escalier

Court-métrage réalisé avec l’ESRA. 2015.

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Nouvelle – L’homme qui avait des boutons

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Nouvelle : L’homme qui avait des boutons

 

Vous savez, j’avais très peu d’acné quand j’étais plus jeune. Mon meilleur ami ressemblait à une pizza pas fraiche avec ses croutes rougeâtres, mais de mon côté, j’ai toujours conservé un tain clair, avec seulement quelques boutons de temps à autres. Je crois que j’ai vécu une adolescence plutôt satisfaisante, avec plusieurs petites amies et de bons résultats scolaires. J’ai eu mes diplômes d’art du premier coup et je suis devenu peintre. J’expose mes peintures dans des musées ou des expositions dédiées à l’art contemporain, et je n’ai pas à me plaindre de ce qu’elles me rapportent. J’ai ainsi toujours pu nourrir ma femme et mon gosse, et même si nous ne roulons pas sur l’or, nous avons le nécessaire. Je crois que je n’ai pas à me plaindre de ma famille non plus : une femme magnifique, aimable et fidèle, quoiqu’un peu impulsive par moment, et un gamin de onze ans en bonne santé qui aime faire du sport. Oui, j’estime avoir plutôt bien réussi. Je n’aurais néanmoins jamais prévu ce nuage qui allait passer au dessus de nos têtes et changer nos vies –MA vie. Un nuage dont personne n’aurait pu prévoir l’arrivée. Maintenant que je retranscris cette histoire sur une machine à traitement de texte, elle en paraît presque comique, pour qui a l’esprit suffisamment ouvert. A présent, laissez-moi vous raconter l’histoire de ce nuage qui a obscurcit mon existence vie et celle de ma famille.

  C’était en Novembre 2011. Je venais de vendre une peinture à un collectionneur que j’avais rencontré lors d’une exposition et qui était très intéressé par l’abstrait. C’était une bonne affaire. J’avais décidé de fêter ça par quelques ébats amoureux avec ma femme, la nuit du jour où il m’avait payé. Le lendemain, j’étais levé de bonne heure. Partit pout me doucher, je pris les vêtements que je prévoyais de mettre ce jour-là (un costume bleu et une cravate noire), et je filai sous la douche. C’est amusant de voir comme il faut quelques secondes au cerveau humain pour se rendre compte que quelque chose a changé dans ce que l’on revoit à l’identique chaque jour. C’est ce qui m’est arrivé quand j’ai commencé à frotter mon corps et lorsque ma main enduite de gel douche a commencé à heurter une masse lisse et reptilienne accrochée à ma hanche. Surpris, je baissai la tête et vit une sorte de bestiole verdâtre, effectivement accrochée à ma hanche et faisant saigner abondamment celle-ci. Je mis quelques secondes avant de réagir, puis poussai un cri aigu. Mon premier réflexe fut de décoller la chose d’une gifle, mais celle-ci resta accrochée, sans me procurer la moindre douleur – en vérité, je ne la sentais pas. Puis je tirai dessus de toutes mes forces, et la Chose resserra son étreinte. Elle commença à me faire mal. D’abord ce ne fut qu’un petit élancement, puis, au fur et à mesure que je tirai plus fort, je sentis une horrible brûlure et ma hanche saigna plus abondamment encore. Paniqué, j’appelai ma femme. « Charonne ! Charonne, viens m’aider ! »

  Charonne et notre fils Louis que je devais avoir réveillé en même temps entrèrent tous les deux dans la sale de bain. Je réalisai alors que je n’avais rien mis pour me couvrir et que j’étais nu comme un ver mais je ne suis même pas sûr que Louis l’ai remarqué. Tous deux virent en effet dès la première seconde la Chose gluante en forme de champignon qui était agrippée à mon corps et poussèrent en cœur un long cri de dégoût. Charonne ordonna alors à Louis d’attendre dans le couloir qui permettait d’accéder à la salle de bain, et ferma la porte. Nous étions alors tous les deux. Charonne me demanda prestement ce qu’était cette chose et je lui répondis que je n’en savais rien, que je l’avais découvert en me douchant.

-Mais quel genre d’animal fait ce genre de chose ? Oh mon Dieu, regarde tout ce sang !

-Je sais, je sais ! Maintenant, passe-moi les ciseaux, vite !

Elle trouva une paire de ciseaux dans l’armoire à pharmacie et me la donna. Je m’empressai de la planter dans la Chose qui, pour riposte, resserra douloureusement son étreinte ce qui me fit hurler. Je sentais qu’elle avait enfoncé quelque chose sous ma peau, une sorte de griffe qui me pénétrait de plus en plus, et qui m’injectait surement du venin provoquant cette sensation de brûlure. Charonne me regardait, impuissante. Je ne pouvais pas vraiment lui demander de faire quelque chose, car je ne savais absolument pas quoi faire. La bestiole en forme de champignon était probablement en train de me sucer le sang et de m’injecter je ne sais quoi et je ne pouvais la retirer de force.

-Va chercher ma hache dans la cave ! arrivai-je à articuler.

-Oui !

Elle partit. Je l’entendis parler à notre fils qui demandait des explications. Elle lui dit de rester ici, que tout allait s’arranger. De mon côté, j’essayais de réfléchir à un moyen d’arrêter l’hémorragie, mais chaque force exercée sur la Chose me causait une atroce brûlure. Je finis par me calmer et je me mis à la contempler. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? A quel moment me suis-je retrouvé avec une espèce de sangsue géante tout droit issue d’un film d’horreur sur la peau ? Je la regardais, et, bien que je n’en sois pas totalement certain, je crois bien avoir vu des petits yeux au niveau de la base du monstre.

  Ma femme revint avec –Dieu merci- la petite hache. Je la saisis et donnai un coup sec sur la Chose qui fut tranchée nette. Un liquide vert-forêt jaillit de son corps, et vint s’écraser sur le miroir de la salle de bain, avant d’être remplacé par mon sang qui giclait beaucoup trop abondamment à mon goût –cette chose avait dû m’injecter une espèce d’anticoagulant. Je sentis son étreinte se desserrer lentement. La bête se décollait. Je regardai ma femme qui me renvoya le même regard plein d’inquiétude, avec également une certaine tristesse dans les yeux prêts à se remplir de larmes. Puis, sentant émerger une rage soudaine, et voyant que la Chose était plus qu’affaiblie, je l’arrachai d’un coup sec, révélant un inquiétant trou sanglant dans ma hanche. Dans ma main, le morceau de bestiole se débattait et il me semble même qu’elle poussait de petits cris aigus, tout en crachant son propre sang vert. Je la jetai par terre et elle vint s’écraser sur le carrelage, dans un angle de mur, où elle chercha désespérément à s’agripper à quelque chose avec sa ventouse rosée au milieu duquel se trouvait effectivement un long dard de forme courbée, rappelant une griffe. La main posée sur ma blessure pour freiner l’hémorragie, je frissonnai à l’idée qu’une chose d’une telle longueur avait été enfoncée dans mon corps. Charonne s’empressa de sortir les compresses et me les donna. Je les mouillai et les appliquai sur la blessure avec énergie. La Chose, qui avait d’abord réussi à s’accrocher au mur de carrelage à quelques cm du sol, céda et relâcha de nouveau son emprise, se débattit une dernière fois, puis succomba. J’avais gagné le combat mais j’étais loin d’être sortit d’affaire. Ca, j’en avais parfaitement conscience.

  Le docteur me prescrivit quelques médicaments à prendre trois fois par jour ainsi qu’une pommade à appliquer quotidiennement sur ma blessure. Il avait conclut que j’avais été agressé par une espèce de sangsue, dont le poison n’avait rien de dangereux et c’était contenté d’empêcher mon sang de coaguler. Aujourd’hui, je regrette de ne pas lui avoir montré les deux morceaux de la Chose, que nous avions fait l’énorme ânerie de jeter à la poubelle. A vrai dire, je regrette d’avoir été voir un médecin et non un sorcier, mais n’allons pas trop vite. Louis avait cherché sur internet ce que pouvait bien être cette bestiole. Il avait cherché parmi les différentes espèces de sangsues, d’amphibiens, de poissons, et de tout ce qui avait l’habitude de sucer le sang, mais rien ne ressemblait à ce qui m’avait attaqué, pas même la plus laide des lamproies. Je me suis dit que c’était sans importance, qu’à présent, la priorité était la guérison de cette plaie au plus vite. Malgré cela, nous reprîmes rapidement une vie normale. Je me suis remis à peindre, ma femme, qui faisait du baby-sitting à ses heures rapportait de quoi faire un peu d’argent de poche à Louis et de quoi faire quelques courses. Lorsqu’elle invitait des amies, elle racontait cette étrange histoire et me demandait de venir montrer mon gros pansement. Toutes nos voisines le contemplaient bouches bées avec une expression de dégoût et de fascination, puis me martelaient de question du genre « Ca faisait mal ? T’as été malade ? ». Je trouvais ça naturel, bien que profondément ennuyeux.

Ce n’est que trois semaines après que les pustules apparurent.

  J’étais en train de retirer mon pansement pour en ajuster un autre par-dessus, comme tous les matins, dans ma chambre. Ma femme se pomponnait dans la salle de bain. Je décollais lentement le scotch puis retournais la masse blanche de coton quand je vis que ma plaie était désormais bouchée par des renflements bulbeux rosâtres, de la taille de petits raisins, disposés les uns sur les autres sur un rayon d’environ 10 cm, telle une colonie de petit champignons. Autour de la masse bulbeuse, ma peau était rouge et je ne tardai pas à sentir de vives démangeaisons maintenant que ces pustules étaient à l’air libre. Tâchant de rester calme, j’entrai dans la salle de bain et demandai à ma femme de sortir. Elle baissa les yeux sur ma hanche et poussa un cri de surprise en voyant les boutons. Contrairement à ce que j’aurais pensé, elle quitta la salle d’eau sans que j’eu besoin de renouveler ma demande. Je pu ainsi me mettre au travail.

  Percer la première pustule fut extrêmement douloureux. A peine eu-je rapproché mes deux pouces de part et d’autre de la masse bulbeuse qu’une brûlure que je croyais ne plus jamais ressentir me parcouru. Bien décidé à en finir rapidement, j’insistai cependant et pressai de toutes mes forces la pustule jusqu’à ce qu’un liquide vert semblable au sang de la Chose en sortit. Je grimaçai, moins de dégoût que de douleur, puis j’essuyai de la main le répugnant liquide qui coulait sur ma cuisse.

  Je connu un des moments les plus douloureux de ma vie lorsque je dû presser une par une chacun de ces  boutons géants. A la fin, alors que j’avais décoré notre salle de bain de liquide visqueux et que j’étais venu à bout de toutes les pustules, je m’écroulai dans la baignoire, les larmes aux yeux à cause de la douleur, et de mes mains dégueulasses, je commençai à faire couler l’eau du robinet.

  Une fois lavé, je pu enfin connaître un sentiment de soulagement. Les cadavres de mes pustules éclatées étaient toujours sur ma peau et ressemblaient à d’horrible morceaux de peau arrachée, mais c’était toujours mieux que les dragibus que je portais sur moi dix minutes avant. Ma femme frappa à la porte.

-C’est bon, tu peux entrer.

-Alors ? Fais voir !

Elle regarda d’elle-même sans que j’eu besoin de bouger.

-Mais c’est horrible !

-Tu as vu comment c’était tout à l’heure ? Je suis déjà bien content de les avoir tous éclatés. T’imagines même pas à quel point ça faisait mal…

-Je sais, nous t’entendions hurler.

Un silence. Je ne m’étais même pas rendu compte que j’avais hurlé.

-Louis est parti au bahut ? Demandai-je

-Oui. Il s’inquiète beaucoup pour toi, tu sais…et moi aussi.

-Vous n’avez aucun souci à vous faire, mentis-je, je vais retourner voir le docteur aujourd’hui et il me donnera quelque chose pour soigner ça. En attendant passe-moi le désinfectant, que je nettoie un peu tout ça.

Elle me le donna. Je vaporisai timidement le produit sur ma peau endolorie, puis le reposa.

-Peux-tu sortir deux minutes, s’il te plait ?

-Henry, qu’est-ce qu’il y a ? On dirait que tu ne veux pas que je t’aide…

-Si, si, tu m’as déjà bien aidé…Et tu m’aiderais davantage en me laissant seul 5 minutes.

-S’il y a quelque chose d’autre, tu n’as pas besoin de me le cacher, tu…

-Sors, j’ai dit !

Je me rendis compte que j’avais un peu trop élevé la voix et le regrettai aussitôt.

«…s’il te plait. »

  Elle semblait blessée et je vis dans son regard qu’elle m’en voulait d’avoir été agressif. Je m’en voulais également. Elle sortit néanmoins de la salle et j’attendis patiemment de l’entendre s’éloigner pour pouvoir vomir dans les toilettes. J’avais une épouvantable nausée.

  Peu de temps après, j’étais en route pour le cabinet médical. Je conduisais la boule au ventre, ne pouvant m’empêcher de penser que ce que j’avais était réellement grave et que j’allais devoir endurer pas mal de galères avant d’être sorti d’affaire. Si j’en sors un jour, ajouta quelque saloperie vivant dans ma tête. Une fois garé, j’entrai dans le cabinet pour retrouver la secrétaire de mon médecin traitant.

-Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous avec le docteur Zitbag, s’il vous plait.

-Oh, je suis désolé, le docteur est en arrêt maladie.

-…pardon ?

-Il a attrapé une sorte de maladie de peau apparemment transmise par un de ses patients. Comme cette maladie n’est pas répertoriée, il est parti se faire examiner dans un centre médical spécial. Je ne peux pas vous en dire plus, je suis désolé.

J’avais 100 jurons au fond de ma bouche, prêt à s’échapper, mais je me contentai de répondre « Merci ».

Une maladie de peau.

  De retour chez moi, je voulu me changer les idées et me mis à peindre. J’avais pratiquement achevé un nouveau tableau représentant –selon moi – une autoroute dans une autre galaxie, une toile abstraite assez sombre peinte avec un large pinceau. Il ne me restait plus que les finitions à effectuer avec le pinceau fin. Pendant les deux heures qui achevaient la matinée, je pus oublier mes traquas et m’évader dans cette Autre Monde que seuls les peintres connaissent. Alors que ma femme était partie faire les courses, j’entrepris de retourner dans la salle de bain et voir au miroir comment avait évolué ma plaie…mais je ne le fis pas. A l’heure où j’écris ces pages, il me paraît évident qu’une partie de moi savais que ça ne pouvait qu’empirer, et que cette même partie avait peur de découvrir comment les choses avait évolué sur ma hanche. Cependant, je manquais de recul ce jour-là pour en arriver à cette conclusion, et je me dis que je n’avais aucun besoin de reluquer ma blessure tant que je ne pouvais pas me rendre chez mon médecin. Ce n’est que le soir même, dans ma chambre que je me décidai à soulever mon t-shirt. Ma femme m’avait plusieurs fois demandé si ça allait mieux, et je m’étais contenté de répondre que rien n’avait changé, mais j’étais loin de me douter ô combien j’avais tord.

  Le choc fut direct. Les pustules étaient revenues. Plus grosses – elles ressemblaient maintenant à des gros raisins, voire à des petites prunes. Plus nombreuses. Plus étendues. La colonie s’était répandue sur un rayon bien plus vaste et atteignait cette fois mon ventre et touchait presque mon caleçon. Je n’en croyais pas mes yeux. Comment était-ce possible que ces choses s’étaient développées en une journée et que je ne les avais pas sentis ? Je savais ô combien il serait douloureux de les faire éclater de nouveau, à la main. Pour vérifier si c’était vraiment compromis, je mis mon doigt sur l’une des pustules, et un cri strident s’échappa de mon gosier. Jamais je n’avais eu aussi mal de toute ma vie. Conscient de la souffrance que j’allais devoir endurer quelque soit le traitement que je devrais suivre, je plongeai ma tête dans mes mains.

  Ma femme, était allé chercher mon fils au lycée – ce bougre avait raté son bus. Ils ne seraient pas à la maison avant une demi-heure. Je me mis sur l’ordinateur de mon fils et tapai « maladie pustuleuse de peau » sur internet. Je lu quatre ou cinq article sur d’étranges maladies tropicales, mais aucune ne ressemblait à l’effroyable renflement qui se développait sur ma peau. Je laissai s’échapper un « Pourquoi ? » puis décidai d’appeler les urgences. Je réussi tant bien que mal à expliquer mon problème à une femme peu aimable au téléphone, qui m’envoya une ambulance. Je n’eu pas le temps de demander dans combien de temps elle serait chez moi que la vieille bique avait déjà raccrochée. Pendant que j’étais au téléphone, des vertiges commençaient à m’assaillir, et à peine l’eu-je posé que ma tête tourna dangereusement. Les meubles et la télé dansaient autour de moi et j’eu même, pendant un court instant, eu l’impression de voir mon tableau prendre vie.

« De l’eau… » murmurai-je.

  Je titubai vers la cuisine en essayant de marcher le plus droit possible, mais mes entrechats devaient être comiques tant ma démarche était saccadée. Le mal de tête et les vertiges semblaient empirer à chaque seconde et le seul moyen de ne pas tomber fut de me retenir au mur. La cuisine et son robinet n’était qu’à quelques mètres, mais même le mur ne fut pas suffisant et mon corps se baissa naturellement pour s’accroupir contre le sol. J’avais effroyablement mal à la tête. Je finis de m’écrouler complètement sur le carrelage froid de la salle à manger, et soulevai mon t-shirt. Les pustules – qui semblaient avoir encore grossi – avaient une teinte foncée, presque violette, et ma peau était rouge-sang. Tout à coup, les démangeaisons commencèrent. Contrôlables, tout d’abord, elles devinrent incommensurablement agressives au bout de quelques secondes, et tout en sachant que j’allais énormément souffrir, je ne résistai pas à l’envie de gratter. A la seconde où mes doigts passèrent sur les pustules, une vive douleur m’assaillit. Machinalement, sans en avoir réellement conscience, j’entrepris de me lever en m’agrippant à l’angle du mur, laissant de superbes traces de doigt dessus. Je me rendis alors compte que je gémissais de douleur.

  Ce n’est qu’une fois sur pied que je sentis quelque chose gigoter au niveau de ma hanche. Craignant le pire, je soulevai prestement mon t-shirt et vit, par transparence, que quelque chose remuait dans la plus grosse de mes pustules – elle avait maintenant la taille d’un œuf. Et tel un œuf qui s’apprête à éclore, elle bougeait.

  Impuissant, je regardais cette chose palpitante s’agiter, craignant qu’il en sorte une nouvelle monstruosité qui allait en finir avec moi. J’eu néanmoins, à mon grand étonnement, la présence d’esprit de finir mon trajet et d’atteindre le lavabo de la cuisine que, malgré ma vision tourbillonnante, je pu actionner et faire couler un peu d’eau fraiche. Je m’en induisis le visage –sans réel résultat-, et essayai tant bien que mal d’en asperger sur mon flanc meurtri. Comme si l’eau avait pu en déclencher l’éclosion, quelque chose commença à sortir de la pustule géante. Tout d’abord, je vis une petite griffe noire transpercer la membrane violette, puis en sortit toute une patte…non, un ver. Ca ressemblait à un ver avec une griffe. La petite bête sorti alors ce qui semblait être sa tête, et je reconnu la couleur verdâtre de la sangsue qui m’avait attaqué en premier, et par laquelle tout avait commencé. Je ne fus pas long à comprendre que cette Chose avait tout simplement pondu sous ma peau. J’étais devenu, pendant deux jours, sa mère porteuse. La  petite chose qui sortait de moi lui ressemblait vaguement, en bien plus petit, avec un corps plus allongé et tubulaire – impossible de la comparer à un champignon, on aurait plutôt dit une limace épaisse comme un gros doigt – et une seule patte griffue. Sans me laisser le temps de réagir – j’étais probablement trop choqué pour ça – la bestiole bondit hors de sa tanière, et alla se coller en haut du placard qui me faisait face, laissant vide la pustule qui lui avait servi de placenta, et d’où coulait maintenant du jus vert. Je compris que je n’allais pas survivre à cette nuit lorsque je me rendis compte que la plupart des autres pustules avaient déjà entamé leur éclosion, et s’agitaient tandis que des petites griffes commençaient à en sortir. A sortir de moi. Une partie de moi pria pour que tout ceci ne soit qu’un rêve, que des Choses n’étaient pas en train de sortir de ma peau, que j’allais me réveiller trempé de sueur au côté de ma femme et que nous allions tous les deux l’emmener au lycée comme nous le faisions autrefois. Oui, une partie de moi voulait retrouver ce qui lui rester d’humanité et vivre de nouveau une vie de famille normale. Mais la réalité me faisait face et déjà, mes bébés dégageaient tout leur corps de leurs œufs visqueux et bondirent de mon corps pour venir s’accrocher au plafond, sur la table, sur le réfrigérateur…Impossible de les compter mais il commençait à en avoir un peu partout, et je vis sur mon flanc que ça continuait…et que déjà, de nouvelles pustules faisaient surface sur mon torse…sur mes bras, sur mes cuisses. J’en sentais même au niveau de l’entrejambe. L’idée de mettre moi-même fin à ce supplice me traversa l’esprit à la vitesse d’une fusée et je me souvins qu’un revolver était planqué dans notre chambre. Je me demandai si j’arriverais à atteindre cette pièce située à l’autre bout de la maison, puis je vis des lumières de phares par la fenêtre de la cuisine. Il y avait aussi des lumières bleues qui clignotaient. Une ambulance ! J’avais complètement oublié qu’ils devaient venir. Et ma femme et notre fils ne devaient pas tarder à arriver non plus. J’imagine que j’aurais dû être soulagé mais, dans la position dans laquelle je me trouvais, il me parut évident qu’aucun traitement n’allait pouvoir me sauver et que j’étais condamné à être un incubateur humain. Les monstres continuaient de sauter hors de moi tels des grenouilles cauchemardesques, et, de nouveau, je pouvais apercevoir leurs yeux qui me dévisageaient amoureusement. De plus, une partie de moi ne voulaient pas être soigné, ne voulait pas être vu dans cet état par d’autres humains, et surtout pas par ma famille. Si je devais y rester –et je savais que j’allais y rester –  je tenais à ce qu’ils conservent de moi le souvenir d’un homme, d’un homme normalement constitué et en bonne santé, et non pas du monstre purulent que j’étais en train de devenir – les pustules recouvriraient bientôt tout mon corps, je le savais, elles en avaient déjà conquis les trois quart.

  J’entendis sonner à la porte. Sans comprendre, sur le moment, pourquoi je me comportais ainsi, je n’allai pas ouvrir. Je restai d’abord immobile, dans la cuisine, au milieu des bébés que je venais de mettre au monde. Puis, de ma démarche titubante et probablement franchement comique, je me déplaçai vers la porte de derrière. Je marchais assez vite, selon moi, pour une Chose dans mon état. En allant vers l’arrière de la maison, je dû passer par le salon où se trouvait un miroir en pied, mais je me refusai à y jeter même un coup d’œil. Je n’en avais pas besoin.

« Monsieur Martin ? »

La voix de l’autre côté de la porte d’entrée me paraissait lointaine comme si elle provenait d’un autre monde. Un monde qui, il n’y a pas si longtemps, avait été le mien.

« Monsieur Martiiiiin ? »

De plus en plus loin.

« James ? »

A quelques mètres de la porte de derrière, je me stoppai net. C’était la voix de ma femme. Bien qu’elle provenait de l’autre bout du monde, je savais que c’était elle.

« Papa ? »

  Louis…Ils avaient dû arriver peu après l’ambulance. Peut-être même en même temps.

  Je me demandai alors à quel moment j’avais bien pu fermer la porte d’entrée à clef. Je n’avais aucun souvenir de l’avoir fait. Je me souvins en revanche que ma femme avait un double, et qu’ils n’allaient pas tarder à entrer. Je repris ma marche et me retrouvais devant la porte de derrière au moment où celle de devant s’ouvrit et où ma famille et quelques infirmiers entrèrent. Ils ne pouvaient me voir et je ne pouvais les voir mais ils se rapprochaient du salon où je me trouvais. J’ouvris la porte  de derrière. Ils m’appelaient. Je sortis de la maison. Quelqu’un s’est exclamé « qu’est-ce que c’est que ces choses ? » et me femme cria.

  Je refermai la porte derrière moi. Mon fils cria « Oh mon Dieu ! »

  Ce fut la dernière fois jusqu’à présent que j’entendais la voix de Charonne et celle de Louis. Après m’être enfuit lâchement de chez moi, laissant mon ancienne vie de monstre déguisé en humain au milieu d’autres monstres déguisés en humains derrière moi, j’ai trouvé une vieille ferme où un vieux paysan élevait des moutons et des chevaux. Avec beaucoup de regret, j’ai dû tuer ce brave fermier la nuit dernière pour pouvoir élire domicile dans sa ferme pendant quelques temps. En ce moment-même, il nourrit mes petits. En visitant sa maison, je suis tombé sur une vieille machine à écrire poussiéreuse, mais visiblement en état de marche, et j’en ai profité pour écrire ces pages. J’espère que quelqu’un les trouvera un jour et qui que vous soyez, sachez que je ne vous en voudrais pas si vous ne comprenez pas ma démarche. Toujours est-il que mes petits ont grandit, et que j’en attends encore beaucoup d’autres. Toute mon ancienne peau a disparu et les œufs de ma future progéniture recouvrent à présent chaque centimètre de mon corps. J’ai pu me regarder dans un miroir finalement, et vous pouvez me croire quand je vous dis que je n’ai absolument plus rien d’humain. C’est sans importance. La priorité pour moi, maintenant, c’est de trouver de nouveaux corps humains pour nourrir les nouveaux arrivants lorsqu’ils auront éclos. J’ai essayé de livrer aux anciens des cadavres d’animaux, mais ils préfèrent visiblement la chair humaine. Soit, ça n’est plus un problème pour moi. Avant de m’atteler à la besogne, j’aimerais retourner voir mon ancienne famille une dernière fois. Ils ont occupé une part importante dans mon ancienne vie et je n’ai même pas eu l’occasion de leur dire au revoir. De plus, je voudrais leur montrer à quoi je ressemble maintenant, pour qu’ils ne soient pas trop surpris en découvrant ce qu’ils vont devenir dans quelques jours. Ils se sont fait féconder, j’en suis sûr, je leur ai laissé mes premiers petits en repartant. Il faut que je leur décrive ce qu’ils vont ressentir, pour éviter qu’ils aient trop peur. Il faut aussi que je leur dise ce qu’il va advenir de leur monde dans peu de temps, de leur espèce dont le règne touche à sa fin, maintenant que nous sommes là pour les remplacer.

Non, en fin de compte, je crois que ça, je vais les laisser le découvrir eux-mêmes.

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