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Les baisers de Céline

Céline vampire

Les Baisers de Céline

Chapitre 1 – Joyeux anniversaire
Quand le feu devient froid, qui est là ?
On dirait bien que c’est moi.

« Mais si, fais-moi confiance. Ça va te plaire. »
La voix de Sonia paraissait étrangement confiante et Céline, bien que connaissant par coeur sa petite soeur, avait cette fois-ci du mal à lire en elle.
- Je me demande bien où tu m’emmènes…
- Tais-toi un peu, on y est presque.
- On aurait pu prendre le bus.
- Il n’y a pas de bus qui passe dans ce trou du cul du monde.
Sonia marquait un point. Céline, qui venait ce jour-là d’avoir 23 ans, n’avait jamais été pratiquement surprise des cadeaux d’anniversaire que lui offraient sa soeur. Quand elles étaient plus jeunes, elle lui offrait surtout des cadeaux qui finissaient par lui servir à elle. En tout cas, jamais rien de bien sérieux. C’est pour cette raison précise que Céline avait hâte de découvrir sa surprise cette fois-ci. Le fait de devoir aller dans la campagne à pieds, en pleine nuit, éclairé seulement d’une lampe torche, n’était vraiment pas banal. Bien qu’animée d’une légère appréhension – se pourrait-il que ce soit une blague ? – Céline éprouvait de la joie en voyant que sa soeur s’était donné tant de mal pour elle. L’amour qu’elle lui portait était donc réciproque.
Sonia s’arrêta au milieu d’un champ de maïs.
- On y est, dit-elle.
- Mais il n’y a rien, ici.
- Attends un peu.
Quelques secondes s’écoulèrent.
- Qu’est-ce qu’on attend ? demanda Céline, les yeux toujours rivés sur le champ vide.
Pas de réponse.
 » Sonia ? »
Elle se retourna. Personne. Sonia était partie – avec la lampe-torche. Céline se retrouva alors seule dans un noir presque total. Elle se dit de prime abord qu’il s’agissait d’une blague et que sa soeur allait bientôt surgir pour lui faire peur. Une blague d’anniversaire plutôt « originale », ça oui.
Une minute. Deux minutes. Trois minutes. Rien.
Céline regarda autour d’elle et aperçu une petite lumière blanche au milieu de la route, à une vingtaine de mètres. Elle s’approcha lentement. C’était la lampe de Sonia, gisant par terre comme un animal écrasé. C’est à ce moment-là que Céline réalisa qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une blague.
Elle ramassa la lampe, regarda autour d’elle, appela plusieurs fois sa soeur mais sans réponse. Elle parcourue alors le champ en promenant le faisceau de sa lampe autour d’elle. Elle ne trouva qu’un renard qui s’enfuit en la voyant. Ainsi qu’un petit animal qui s’envola – surement une chauve-souris.
Joyeux anniversaire.
Une voix. Une voix d’homme. Céline se retourna brusquement et vit enfin une autre présence humaine. Hélas, ce n’était pas sa soeur.
C’était un homme d’une trentaine d’année, plutôt beau, avec de longs cheveux blancs qui lui tombaient jusqu’au milieu du dos, habillé d’un manteau noir, affublé d’un chapeau noir, avec deux yeux noirs profonds. Il était extrêmement séduisant, mais Céline ne s’attendait pas à tomber sur une telle personne au milieu d’un champ, en pleine nuit.
- S’il vous plaît, je cherche ma soeur, elle est un peu plus jeune que moi et elle me ressemble, vous ne l’auriez pas…
Avant que Céline ne put finir sa phrase, l’homme disparu instantanément, comme un mirage. Elle sentit alors un souffle chaud derrière elle.
Joyeux anniversaire.
Deux pointes se plantèrent alors dans son cou et Céline sentit une atroce douleur. Un liquide chaud coula sur son dos et sur sa poitrine. Elle comprit très vite qu’il s’agissait de sang et qu’elle était en train de se faire mordre par l’homme qui venait de lui souhaiter un joyeux anniversaire.
Céline se débattit mais la force physique de l’homme noir semblait de loin supérieure à celle d’un homme ordinaire. Il n’eut aucun mal à la tenir immobile, pendant qu’il lécher le sang qui lui sortait de la nuque avec une langue qui avait une texture étonnement lisse.
Céline sentit alors sa conscience la quitter rapidement…Elle eut le temps de voir une dernière chose avant que l’obscurité n’envahisse complètement ses yeux. Elle sentit également quelque chose.
Mais…Tu…

Chapitre 2 – Embrasse-moi, vampire !
Et les cauchemars sont bons, si bons…
Papa avait raison
Il disait que les cauchemars étaient bons.

Ce matin-là, Céline ne se réveilla pas dans son lit comme elle l’aurait voulu, ni dans un champ comme elle s’y serait attendu mais sur un banc, en plein centre-ville de Limoges – la ville où elle habitait -, devant la fnac. Une couverture couleur-crème, visiblement neuve se trouvait sur son corps et Céline avait extrêmement chaud. Bien plus chaud que si elle était dans son propre lit, avec sa propre couverture. Elle s’assit sur le banc pour reprendre ses esprits. Sa tête tournait et elle sentait une douleur en deux points de sa nuque. Elle se souvint alors de ce qui s’était passé la nuit de son anniversaire…Non, c’était impossible. Ça n’arrive que dans les films.
Céline était une grande amatrice de films d’horreur, depuis qu’elle avait vu Urban Legend III à la télévision étant petite. Elle en avait vu une bonne cinquantaine depuis et connaissait bien les histoires de vampires. Elle savait tout sur eux, du moins, elle croyait tout savoir jusqu’à présent. L’une des choses dont elle était sure, c’est qu’ils n’existaient pas. Et pourtant…
Perdue à essayer de se souvenir, et probablement sous l’emprise du choc, Céline mit un certain temps à comprendre pourquoi la couverture qu’on lui avait laissé était si chaude. La texture ne faisait pas penser à du tissu, ni la couleur. Il s’agissait plus de…peau humaine ?
Céline, dégoûtée, jeta la couverture sur le sol et s’enfuit vers son appartement. Elle devait raconter tout ça à son copain mais…le croirait-il ? Qui croirait une telle histoire ? Non…A lui, elle pouvait lui faire confiance, elle le savait. Il n’avait jamais trahit sa confiance. Il la croirait certainement.
Arrivée chez elle, Céline connu un instant effroyable quand elle ne trouva pas ses clefs. Pourtant, elle était certaine de les avoir prises avec elle la nuit dernière. Les lui aurait-on volées ? Il y avait tant de scénarii possibles. Ne les trouvant pas, elle appela son copain au téléphone…pas de réponse. Elle réalisa alors quelque chose.
Sonia.
Elle ne savait toujours pas ce qu’elle était devenue. S’était-elle faite attaquer, elle aussi ? S’était-elle faite mordre ? Etait-elle en vie ? Au Diable son appartement, il fallait qu’elle retourne dans cette satanée campagne pour retrouver sa soeur.
« C’est ça que vous cherchez ? »
Céline regarda sur sa droite. Un jeune homme métisse aux cheveux frisés d’une vingtaine d’année. Il avait une démarche un peu étrange et ne se tenait pas droit. Ses yeux étaient très sombres. Céline remarqua qu’il lui ressemblait un peu.
Il lui tendit un trousseau de clef. C’était le sien.
- Vous l’avez fait tomber. J’ai pensé que vous en aurez besoin.
- Merci, dit Céline en prenant le trousseau.
Le jeune homme changea de trottoir et se dirigea vers la fac de sciences qui devait se trouver 500 mètres plus loin.
Céline put enfin rentrer chez elle.

Chapitre 3 – La mère du soupir
Mater Suspiriorum

- Salut !
- Salut, qu’est-ce que tu fais là ?
- Tu m’as donné les clefs, rappelle-toi. Comme je n’ai pas pu le fêter avec toi hier à cause du boulot, je suis venu te le souhaiter aujourd’hui. Bon an…
- Ma soeur a disparu !
Engueran, le copain de Céline, la regarda d’un air surpris et interrogateur. Elle s’apprêtait à poursuivre, quand, tout à coup, une vive douleur lui traversa la nuque, puis l’épaule, et se répendit dans tout son corps. Céline s’affala sur le sol. En plus de la douleur, elle avait soif.
« Céline ! Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Céline toussait de manière incontrôlable pendant qu’Engueran se précipita sur elle pour essayer de la relever.
« Céline…Tes yeux… »
Mais Céline n’entendit pas ce qu’il disait. Son corps semblait étrangement lourd et sa conscience se faisait de plus en plus floue. Elle n’aurait su l’expliquer avec des mots mais elle se sentait de plus en plus comme un animal. Un animal affamé.
« Céline…Tes dents… »
Céline soupira. Elle saisit le torse du jeune homme d’une main terminée par cinq griffes de chat et le jeune homme poussa un cri de douleur. Sans effort, Céline se releva, sans lâcher son copain. Elle ouvrit une bouche béante et…
« Céline… »

Quand Céline se réveilla, elle ne se souvint d’abord ni d’avoir vu Engueran, ni même de l’incident de la nuit précédente. Seulement que Sonia avait disparu. La vue du cadavre ensanglanté qui gisait sur le sol de son appartement, et dont les deux chats de Céline faisaient leur repas, lui rafraichit la mémoire.
« Non…Ça ne peut pas être vraie…C’est un cauchemar… »
Pourtant, ce qui se trouvait devant elle n’avait rien de factice. L’appartement était sans dessus-dessous. Visiblement, le jeune homme s’était débattu. Les murs et le sol avaient été décorés de perles rouges vives et le cadavre se tenait par terre, immobile, deux énormes trous dans la gorge. C’était la première fois que Céline voyait un mort.
C’est moi qui ai…
La jeune femme éclata en sanglot. Elle ne se souvenait pas avoir été si malheureuse depuis l’accident de scooter de Sonia, deux ans auparavant. Elle avait retenu cet évènement comme le pire souvenir de sa vie…mais là…L’une des personnes qui lui était la plus chère venait de mourir…sous sa lame. Elle venait de commettre un meurtre. Comment vivre avec ça ? Et puis, sa vie était finie. Elle allait passer le restant de ses jours en prison. C’était surement ce qu’elle méritait.
Céline s’approcha du mort, déposa un baiser sur ses lèvres et continua à pleurer.
Ne m’oublie jamais. Ne me pardonne jamais.

Chapitre 4 – La mère des larmes
Mater lacrimarum

Après avoir déposé le corps dans son lit, recouvert d’une couverture, et avec des fleurs posées sur son corps – Céline n’avait pu mettre que ce qu’elle avait trouvé, des tournesols – la jeune femme était en train de faire son deuil. Elle n’arrivait pas à réaliser qu’elle venait de tuer celui qui lui avait donné tant d’amour, bien plus que son père, et qu’elle ne l’avait jamais vraiment remercié. Elle aurait voulu remonter le temps et écrire une lettre à la petite fille qu’elle était 10 ans auparavant pour lui dire comment ne pas faire d’erreur, comment rembourser sa dette envers les autres et surtout comment éviter ce qui était arrivé. Elle savait qu’elle n’arriverait pas à dormir pendant des semaines, des mois – peut-être plus jamais – à se questionner sur comment changer le passé. Étrangement, pourtant, c’est la situation inverse qu’elle s’imaginait. Elle voyait une petite fille, une Céline de 12 ans lui remettre une lettre lui demandant de sourire, de ne pas oublier comment être heureuse, et à la fin de la lettre il y aurait écrit « Je prie pour ton bonheur, future-moi. » Pourquoi s’imaginer un tel scénario ? Bref…
Après avoir estimé avoir fait son deuil – mais serait-il un jour terminé ? – Céline se dit qu’elle avait deux choses à entreprendre : se soigner de cette « maladie » – car la voilà vampire, ne l’oublions pas-  et retrouver sa sœur. A vrai dire, elle n’avait aucune idée de comment résoudre l’un ou l’autre des problèmes et la seule personne à qui elle pouvait se confier venait de périr sous ses crocs.
La seule ? Non. Il y avait une personne qui la comprendrait peut-être, elle était jeune mais…
NON !
Elle ne pouvait pas prendre le risque de tuer un autre proche, surtout pas son petit frère. En fait, elle ne devait plus voir personne, ni sortir de chez elle. C’était beaucoup trop dangereux. Il aurait suffit qu’elle ait encore faim ou soif…ou quoi que ce soit.
Céline avait besoin de se reposer. Elle s’allongea sur son canapé et mit un temps déraisonnable à s’endormir, après toutes ses émotions. Plusieurs questions se bousculaient dans sa tête : Engueran allait-il se réveiller et devenir un vampire lui aussi ? Et elle, qu’allait-elle devenir ? De quoi allait-elle se nourrir ? De sang d’animaux ? Et surtout, est-ce que Sonia était un vampire, elle aussi ?
Au bout de plusieurs heures, Céline aurait pu s’endormir et l’aurait fait si ça ne s’était pas produit. Alors qu’elle sombrait dans les bras de Morphée, elle sentit, presque imperceptiblement, quelque chose bouger…quelque chose…dans son ventre.

Chapitre 5 – La mère des Ténèbres
Mater Tenebrarum

1
Céline sauta hors de son canapé. Non…Elle avait rêvé…C’était impossible. Impossible. Impossible. Impossible.
Elle resta sans bouger 10 bonnes minutes, attentive au moindre mouvement dans son corps. Au bout d’un quart d’heure, ça bougea à nouveau. Un coup de pied ? De poing ? D’autre chose ? Céline éclata de nouveau en sanglot. Comment cela était-il arrivé ? Etait-ce l’homme en noir ou, pire encore, avait-elle…
Non.
Que faire ? Si ses déductions étaient exactes, non seulement elle allait bientôt avoir faim, mais en plus, elle allait devoir nourrir cette…chose.
A moins que…
Céline se précipita dans sa cuisine et en sortit une grande paire de ciseaux. Elle pointa la double lame vers son ventre, pris une grande inspiration et…
Tu n’oseras jamais…
D’où venait cette voix ? Céline l’avait entendu dans sa tête, mais ce n’était pas la petite voix avec laquelle elle pensait d’habitude.
Tu n’es qu’une lâche…
Céline lâcha les ciseaux et prit sa tête dans ses mains, y enfonçant ses nouvelles griffes jusqu’à se faire saigner. Elle avait presque oublié qu’elle était désormais dotée de griffes. Il fallait qu’elle se voit. Dans les films, les vampires n’ont pas de reflet dans un miroir. Elle devait le vérifier par elle-même.
Elle couru jusqu’au miroir de la salle de bain et supposa que certains faits qu’on voit dans les films étaient des inventions car elle pu se voir…mais eu énormément de mal à se reconnaître. Ses yeux étaient aussi rouge que du sang, ses canines étaient plus longues que celles d’un chat et sa peau était blanche comme celle d’un albinos. Etrangement, elle se trouvait presque plus belle qu’avant.

C’était décidé, elle allait appeler quelqu’un. N’importe qui. La police. Les pompiers. L’hôpital. Il fallait qu’on l’aide. De toute façon, on la croirait en voyant ses canines, ses yeux et son tain.
Céline sortit de la salle de bain et sortit son téléphone de la poche de son jean. Lorsqu’elle commença à composer le 15, elle sentit une atroce douleur dans son ventre, qui lui fit lâcher le téléphone et s’affaisser sur le sol. Elle cracha du sang.

2
« Je peux vous aider, mademoiselle ? »
Céline ne savait pas trop quoi répondre. C’était la première fois qu’elle faisait ce genre de chose. Elle avait peur.
- Oui, vous auriez une cigarette, s’il vous plait ?
- Bien sûr, répondit le jeune homme blond qu’elle avait trouvé devant la fac de sciences.
Il lui tendit une cigarette que Céline alluma et fuma. Peut-être que ça suffirait à tuer le bébé-vampire, se dit-elle.
- Si je peux me permettre, reprit le jeune homme, pourquoi portez-vous des lunettes de soleil en pleine nuit ? Il pleut, en plus.
- J’ai les yeux très sensibles…vous venez chez moi ?
- Pardon ?
- J’habite à deux pas d’ici…Venez chez moi, s’il vous plait, j’ai quelque chose à vous dire.
Le jeune homme blond était un garçon de petite taille, avec des lunettes et qui était visiblement puceau. Comprenant tout de suite ce que voulait dire la proposition de Céline, il accepta assez rapidement. Céline le guida sans dire mot jusqu’à son immeuble.
- Vous vivez seule ? finit par demander le garçon dans l’ascenseur.
- Maintenant oui.

Céline s’approcha alors lentement du garçon qui semblait ne demander que ça. Il s’approcha également d’elle. La jeune femme, de sa main, balaya le visage du garçon pour découvrir sa nuque et mordit de toutes ses forces. Elle sentit ses dents pénétrer dans la chair du jeune garçon et, de sa langue, lécha le liquide qui jaillissait.
Le garçon anonyme hurla, mais pendant un très court laps de temps. Céline absorba assez de sang pour le tuer en un temps record. C’était la deuxième fois qu’elle tuait.
Le garçon s’écroula par terre. Céline enleva ses lunettes de soleil et finit le travail en buvant tout ce qu’elle pouvait.

Chapitre 6 – Les femmes viennent de Vénus, les vampires de l’Enfer
« Non merci, je ne bois jamais…de vin. »

Céline s’était habituée à sortir avec des lunettes de soleil. Quand on lui demandait pourquoi, elle n’osait jamais dire qu’elle était aveugle, ça ne serait pas passé, mais il lui arrivait souvent de répondre qu’elle avait les yeux sensibles à la lumière et que les lampadaires lui agressaient la vue. Quant aux gants pour cacher ses griffes, il lui suffisait de dire qu’elle avait froid.
La vie de monstre lui paraissait incroyablement solitaire. Cependant, elle commençait à se complaire au petit jeu qu’elle avait mit en place chaque nuit. Le but était simple : ramener des personnes chez elle et les dévorer. Certes, massacrer des innocents était mal, mais puisqu’elle était obligée de le faire pour survivre, autant y trouver de l’amusement. Généralement, elle invitait un homme chez elle, parfois une femme. Avant de passer aux choses sérieuses, elle lui plantait sa paire de ciseaux dans le ventre et léchait le sang qui jaillissait. Parfois, elle variait un peu : elle mordait directement, ou bien elle utilisait un couteau qu’elle passait sous la gorge de la malheureuse victime. Elle avait besoin de tuer en moyenne une personne tous les trois jours, avant d’avoir de nouveau soif. Elle cachait les corps en pleine nuit, au fond de la poubelle de son immeuble, après les avoir découpés en morceaux et mis dans un sac-poubelle. Ce n’était pas si dur de tuer de parfaits inconnus. En revanche, Céline ne pouvait se résoudre à tuer ses chats.
Deux choses l’inquiétaient toujours, cependant : sa soeur et la chose qu’elle portait en elle. Chaque nuit, après avoir pris des « forces » elle se rendait à la campagne où elle avait disparu pour essayer de retrouver Sonia, en vain. Elle avait lancé un avis de recherche à la police, mais cela faisait une semaine qu’elle attendait leur appel. Mais…avait-elle toujours une raison de s’inquiéter pour sa soeur maintenant qu’elle était elle-même en Enfer ?
La deuxième chose était tout aussi problématique, et Céline ne pouvait l’ignorer. La créature, quelle que soit son apparence, grandissait dans son ventre, elle le sentait. Visiblement, c’était bien plus rapide que pour un bébé humain. A quoi allait-il ressembler ? Aurait-il les yeux rouges lui aussi ? Aurait-il plusieurs têtes ? Ressemblerait-il à une araignée ? Et pourquoi se posait-elle toutes ces questions ? Se pourrait-il qu’elle ait développé une forme d’affection pour ce parasite ?
Alors qu’elle était en train de ranger les bras de sa dernière victime – un homme d’une quarantaine d’années – dans un sac poubelle, elle entendit la sonnette de sa porte retentir…à 3h00 du matin. La police ?
Céline sentit l’angoisse montait en elle. Ça y est, c’était fini. Elle allait finir ses jours en prison, ou pire…
Elle hésita un long moment avant d’ouvrir, mais se dit qu’elle ne pourrait fuir bien longtemps. Autant affronter la réalité dès maintenant. Elle mit ses lunettes et ses gants et ouvrit.
« Bonsoir, Céline. »
L’homme en noir. Celui qui l’avait attaqué cette nuit-là. Céline le reconnut tout de suite car il avait exactement la même apparence que la dernière fois, comme si aucun laps de temps ne s’était écoulé depuis qu’elle était devenue vampire.
« Tu peux enlever tes lunettes et tes gants. »
Céline ne savait pas comment réagir devant cette visite inattendue. Que devait-elle faire ? Lui claquer la porte au nez ? Le tuer ? Lui dire de rentrer au cas où il avait quelque chose d’important à lui révéler ? Elle se souvint alors qu’il était responsable, en plus de sa descente aux Enfers (et donc indirectement de tous ces meurtres), de la disparition de Sonia. La colère monta alors dans le coeur de Céline, et ses yeux devinrent encore plus rouges. Ses crocs s’allongèrent. Sa peau vira à un blanc semblable à de la porcelaine. Sans qu’elle ne s’expliqua pourquoi, elle se mit à quatre pattes et adopta une posture animale – semblable à un lézard. Ses griffes des mains et des pieds s’enfoncèrent dans le plancher. Elle était prête à bondir.
« C’est ça…Laisse échapper ta rage. L’objet de ta haine est sous tes yeux. Je te sens envieuse d’assouvir ta vengeance. »
Céline avait pour la première fois une envie de meurtre sans pour autant avoir soif. Elle ne se reconnaissait plus mais c’était clair, elle voulait que ce monstre paye. Elle bondit sur lui telle une grenouille à ressort. L’homme en noir arrêta son élan d’un seul mouvement de main, sans le moindre effort.
« Tu es encore faible. Ça changera avec le temps. »
Céline sentit sa rage l’abandonner après avoir été arrêtée si rapidement, puis sa colère revint brusquement. Elle donna de toutes ses forces un coup de poing à l’homme en noir qui, cette fois-ci, ne chercha pas à se défendre. Du sang coula de sa bouche.
« C’est tout ce dont tu es capable ? »
Céline donna un autre coup de poing. Même résultat.
- Bref, arrêtons ce petit jeu et discutons un moment, si tu le veux bien, dit l’homme en noir.
- Qu’est-ce que vous me voulez ?
- Te parler. Tu m’offres une tasse de…café ?
Céline regarda l’homme d’un air interrogateur et se dit qu’elle devait peut-être écouter ce qu’il avait à lui dire. C’était surement important, et ça lui permettrait peut-être de retrouver sa soeur.
- Entrez.
- Merci.
Céline ne lui offrit ni une tasse de café, ni une tasse de quoi que ce soit, mais l’invita à s’assoir. Elle n’avait qu’une hâte, c’était d’en finir.
- Alors, comment ça va, ces temps-ci ? commença-t-il.
- A votre avis ?
- Je sais. Il va te falloir un peu de patience pour que tu t’habitues et y prenne du plaisir…mais…n’as-tu pas commencé à y prendre goût ? Je veux dire, au meurtre.
- Non, mentit Céline.
En vérité, même si elle ne pouvait l’admettre – car il faut avouer que c’était une vérité difficile à s’expliquer – elle avait commencé à se prendre au jeu. Séduire des hommes et des femmes pour les assassiner était certes un jeu cruel et macabre, mais un jeu quand même.
- Vous devez savoir que…commença Céline.
- Oui, je sais. Il sortira dans environ deux mois, et il sera bien plus meurtrier que toi.
- Comment je peux arrêter ça ?
- Tu ne peux pas.
Céline avait envie de pleurer. Alors, elle ne pouvait rien faire pour empêcher le monstre qu’elle portait de naître ?
- Et si j’avortais ? s’essaya-t-elle à demander.
- Il survivra. Et il essaiera de t’en empêcher en te faisant mal. Tu as bien dû sentir cette horrible douleur quand tu as voulu t’en débarrasser…Si tu essaies de le tuer, il te tuera. Il sortira alors prématurément, fragile mais en vie. Il n’a pas besoin d’une mère pour grandir. Juste d’un ventre pour naître.
Céline sentit les larmes couler de ses yeux rouges.
- Parfois je le sens…commença-t-elle.
- C’est normal de le sentir bouger.
- Non, je veux dire…pas dans mon ventre. Dans ma tête. Je l’entends. Il me parle.
- Et que dit-il ?
- Qu’il a soif. Que je ferais mieux de faire ce qu’il dit.
- Alors tu sais ce qu’il te reste à faire.
- Pourquoi moi ?
- Les choses sont ainsi faites, il ne nous est pas toujours donné de raisons à notre calvaire. Une personne ayant un cancer se demandera aussi « Pourquoi moi ? » mais personne ne saura lui répondre. Ta maladie à toi, c’est l’enfant que tu portes. N’as-tu pas la moindre affection pour lui, malgré tout ?
Céline réfléchit avant de répondre.
- Je…n’en sais rien, dit-elle.
- Si, tu en as. Sinon, tu ne le nourrirais pas. Tu te serais laissé mourir malgré la douleur en vous privant tous les deux de sang. Tu le sais.
- Qui est-il ?
- Un enfant de la nuit. Non, un enfant de l’Enfer. Ton enfant.
- A quoi ressemblera-t-il ?
- Je n’en sais rien. A quoi voudrais-tu qu’il ressemble ?
- A un être humain.
- Pour ça tu repasseras.
- Je le tuerai quand il naîtra.
- Pourquoi tant de haine ? Tu n’as pas besoin de lui en vouloir pour ce qu’il est. C’est déjà très dur d’être un monstre. Tu le sais depuis quelques jours, et la solitude est en train de t’user…Mais tu connais le bonheur d’être normale. Imagine ce que lui, qui vivra toujours dans la différence et dans la solitude, pourra ressentir.
- Tu m’embrouilles…

 

Chapitre 7 – Vampire ? Vous avez dit vampire ?

Cinq jours.
C’est le nombre de jour pendant lesquels Céline s’était privée de sang. Elle avait résisté aux demandes tortueuses de l’enfant avec une bravoure exemplaire. Elle ignorait jusqu’alors qu’il était possible de ressentir pareille douleur – à quoi ressemblerait, dans ce cas, l’accouchement ?
La jeune femme ignorait également combien de temps elle allait encore tenir jusqu’à la mort de l’enfant…ni même si elle aurait la volonté de tuer celui ou celle qu’elle portait. Elle remarquait cependant que celui-ci avait de moins en moins de force. Les attaques dans son ventre étaient de moins en moins violentes, la voix dans sa tête, menaçant de la tuer si elle continuait, était de plus en plus faible. Peut-être allait-elle remporter la bataille.
Des changements apparaissaient sur son corps également. Elle paraissait de plus en plus épuisée, son teint avait maintenant quelque chose de maladif et surtout, ses yeux étaient devenus bleus ciel. Elle n’avait donc plus besoin de les cacher, c’était déjà ça. Mais elle n’allait pas pouvoir continuer longtemps comme ça, car elle avait terriblement soif. Elle n’arrivait pas à se résigner à se laisser mourir et voyait cette épreuve de force comme une bataille de volonté : lequel des deux tiendrait le plus longtemps ? Plus le temps passait, moins la douleur physique la dérangeait. Au moins, elle se sentait vivante, elle qui était, en quelque sorte, morte.

Une idée germa dans son esprit. Rien ne l’obligeait à affronter cette épreuve seule. Et si elle en parlait ? Allait-on l’aider ? Certes, personne n’allait croire qu’elle était un vampire – du moins, tant que ses yeux resteraient bleus – mais après des radios, ou bien une échographie, on comprendrait que ce qu’elle portait était une abomination et on l’aiderait à l’extirper. Et là, elle en serait enfin débarrassée. Rien, absolument rien, ne l’obligeait à révéler qu’elle avait un quelconque lien avec tous ces meurtres – ou plutôt ces disparitions. Il lui suffirait de dire qu’elle était enceinte et qu’elle avait besoin de radio. Le reste viendrait tout seul. Si tout se passait comme prévu.
Céline se rendit donc à la clinique la plus proche de chez elle, après avoir maintes fois répété son texte.
- Il me faudrait une rad…une échographie. Je suis enceinte de…7 mois. Mère célibataire.
- Euh…oui, quand les voudriez-vous ?
- Tout de suite ! C’est que…j’ai l’impression que quelque chose ne va pas. Ça me rassurerait.
- Avez-vous vu votre médecin traitant ?
- Il est…en vacances.
Céline l’avait mangé une semaine auparavant.
- Qui est-ce ?
- Monsieur… (le nom d’un autre médecin dans la région, vite !) monsieur Briancha.
- Et vous dites qu’il est en vacances ?
- Oui…je crois…
- Il ne me semble pas. Je vais lui téléphoner pour vérifier.
Céline sentit l’angoisse monter instantanément en elle. C’était fichu. Il allait répondre et dire qu’il ne connaissait aucune Céline Argento.
- Hmm…Il ne répond pas. Bon, on va quand même vous faire cette écho. Installez-vous en salle d’attente.
- Merci.
Céline attendit une bonne demi-heure. Contrainte à ne rien faire, elle était perdue dans mille pensées. Elle ne savait pas à quoi ressemblerait l’enfant, mais elle devinait quelle serait leur réaction quand ils le verraient. Dégoût, peur, cris. Peut-être était-ce le seul moyen de s’en débarrasser. Et après ? Elle resterait très certainement un vampire, elle était condamnée…Mais combien de temps allait-elle pouvoir continuer à tuer avant que la police ne découvre son génocide ? Allait-elle devoir voyager de ville en ville pour échapper à la loi ? Avec quel argent ? Et pour combien de temps ? Non, c’était irréaliste, elle s’en rendait bien compte. La meilleure chose à faire était de se rendre. Elle pouvait leur prouver qu’elle était vampire. Il lui suffisait d’un peu de sang et ses yeux s’embraseraient de nouveau, ses crocs et ses griffes s’allongeraient. Et là, on saurait qu’elle était dangereuse, mais si elle arrivait à prouver qu’elle n’était pas responsable de ses actes, qu’elle n’était pas foncièrement mauvaise, peut-être qu’ils essaieraient de l’aider. Dans le meilleur des cas, ils la garderaient dans un centre et lui donneraient du sang d’animaux. Peut-être même que certaines personnes, fascinés par l’existence des vampires, lui feraient des dons de sang. Eh puis…
« Mademoiselle Argento ? On va y aller. »
Céline sentit l’appréhension qu’elle avait accumulé depuis la prise de sa décision exploser. Il n’était plus possible de reculer. La femme-vampire suivit donc l’infirmière dans un couloir qui lui parut interminable, jusqu’à une petite salle avec une grosse machine. On lui dit de s’allonger.
- C’est la première fois ?
- Oui.
- Détendez-vous.
La faim mêlée à l’angoisse faisant trembler la jeune vampire. Elle savait que ça faisait mauvais genre, mais elle ne pouvait s’empêcher de trembler. L’infirmière étala un liquide visqueux sur son ventre, semblable à de la confiture. Puis, elle y fit promener un petit appareil.
Lorsque les images apparurent, Céline ne su comment les interpréter. Tout ce qu’elle voyait était une masse informe grisâtre bougeant sur un fond noir. Où était la tête ? Les bras ? Les jambes ?
- Détendez-vous, madame, dit l’infirmière, votre bébé semble en parfaite santé. Il est un peu gros pour sept mois mais ce rien de grave. Vous voyez ? Là c’est la tête…
- Non, écoutez-moi, il n’a rien de normal ! C’est un…
- Calmez-vous. Je sais que…
- C’est un monstre ! Vous devez m’écouter ! Il faut que vous me l’enleviez ! Enlevez-moi ça !
- Qu’est-ce que vous dites ?
- Ecoutez, je vais donner naissance à un monstre ! Je suis un vampire !
- Vampire ? Vous avez dit vampire ?
L’infirmière regarda Céline d’un regard qui fit comprendre à la jeune femme qu’elle était prise pour une folle, ce qui l’étonna guère.
« Je sais ce que vous pensez, dit-elle, mais… »
Un homme entra dans la pièce. Céline le reconnu aussitôt. C’était l’homme qui l’avait mis au monde.
« Papa ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
« Céline…Il faut qu’on parle… »
« Et plus que tu ne le crois…Sonia a disparu. »
« Tous ces gens, tu les as… »
 » Ma soeur a disparue et je crois qu’elle est morte ! »
« Céline…tu es fille unique. »
L’infirmière poussa un cri d’effroi en regardant l’image de l’échographie.
« Est-ce que Sonia va bien ? »

FIN

Par Anthony Auzy

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Nouvelle – Les yeux blancs

oeil blancs

 

LES YEUX BLANCS
Par Anthony Auzy

Chapitre 1 – Retour vers le passé
Auriane se sentait prête pour cet examen. Elle n’aimait pas spécialement travailler – il lui fallait au moins une pause toutes les 45 minutes pendant ces révisions – mais elle n’avait jamais eu besoin de redoubler d’efforts pour suivre le rythme du lycée, et encore moins de la fac. Aussi, elle était assez confiante quant à la réussite de cette interrogation écrite de chimie. Auriane adorait la chimie. Elle trouvait fascinant de pouvoir comprendre comment fonctionne la matière, de quoi elle était faite. Comment peut-on vivre sans savoir ? se disait-elle parfois. Elle, en tout cas, ne le pouvait pas. Etudiante en Licence à la fac de sciences, elle avait quitté le lycée deux ans auparavant et était restée à Limoges pour la suite de ses études, dans l’espoir de poursuivre un Master à Grenoble.
« Salut, tu peux me prêter un stylo, s’il te plait ? »
Auriane se retourna sur sa droite. C’était un jeune garçon métisse, mal rasé, aux cheveux bouclés qui était assis à côté d’elle. Elle se dit qu’il devait être quelqu’un de discret, pour être passé inaperçu depuis qu’elle était installée.
« Bien sûr » dit-elle en lui tendant un stylo noir. Il la remercia. Auriane remarqua qu’il avait une voix assez aiguë pour un jeune homme qui avait dépassé l’adolescence.
Mais déjà, le prof distribuait les copies.
Comme Auriane s’y attendait, le sujet était facile. Il portait comme d’habitude sur l’atome, le plus simple. La jeune femme le termina au bout de 45 minutes. Elle remarqua, en sortant de l’amphithéâtre, que le jeune garçon à côté d’elle rendit sa copie pratiquement au même moment, ce qui fait qu’ils étaient les deux premiers à finir.
En sortant dehors pour se diriger vers sa voiture, Auriane entendit à nouveau cette voix stridente si reconnaissable, qui venait de derrière elle.
- Hé…attends…heu…Tu as réussi ?
- Oui, je crois. C’est pas trop dur, la chimie.
- Moi j’ai galéré…
- Pourtant, tu as fini en avance.
- Parce que je ne savais rien faire de plus, ça servait à rien de rester à attendre la fin et…pour être honnête, j’attendais que tu finisses. Tu as une certaine réputation, on dit que tu es bonne élève, spécialement en chimie.
- On dit ça ?
- Oui, et justement, je cherche quelqu’un pour m’aider. J’ai vraiment besoin de réussir mon année.
- Ah, je vois…Eh bien, je n’ai pas vraiment le temps de…
- Je te paierai.
Auriane prit quelques secondes pour réfléchir, chose qu’elle n’arriva pas à dissimuler.
- C’est d’accord.
- Super Auriane, euh…je peux prendre ton numéro, s’il te plait ?
- Bien sûr.

Après cette brève rencontre avec un individu qu’Auriane n’aurait su qualifier, la jeune femme pu enfin rentrer chez elle. Pendant le trajet en voiture, elle se remit inexplicablement à repenser à Noémie.
Noémie avait été la jeune professeure d’italien d’Auriane au lycée et, pour une raison qui lui échappait toujours, elle était tombée follement amoureuse d’elle, dans le plus grand secret bien entendu. Ses sentiments s’étaient tournés vers l’obsession pendant trois longues années, avant que quelques séances chez le psychiatre et la rencontre avec son copain ne l’aide à oublier cette idolâtrie. Cependant, comme de tels sentiments ne s’effacent jamais complètement, il lui arrivait parfois d’y repenser…brièvement.
Ce soir-là, pourtant, elle y repensa pendant plusieurs heures. Même pendant le dîner – qu’Auriane partageait avec sa mère, son père vivant dans un autre quartier de Limoges – elle ne pouvait la chasser de son esprit. Certes, ce n’était pas aussi intense que les heures passées à rêver d’elle pendant la période lycée, mais quand même, la jeune femme avait l’impression qu’elle reculait de plusieurs pas. C’était comme un poison qui s’emparait peu à peu d’elle…Non, comme un parasite qui avait planté ses griffes en elle. Auriane se demandait la raison d’un tel retour en arrière. La rencontre avec l’étrange garçon, peut-être ?
Noémie – ou Nono, comme Auriane avait l’habitude de l’appeler à l’époque – était une femme d’une trentaine d’année, plutôt mince, assez belle et visiblement plutôt intelligente. Auriane ne su jamais pour quelle raison elle était tombée amoureuse d’elle. Il n’y avait aucune logique scientifique derrière cela et les 3 psychologues qu’elle avait vu n’avaient pas vraiment su l’éclairer. Pire encore, elle n’avait jamais rencontré personne dans le même cas. Elle n’avait donc personne à qui se confier, personne qui était capable de la comprendre, de ressentir ce qu’elle ressentait. Avant de la rencontrer, les relations gays et lesbiennes avaient toujours laissé Auriane indifférentes. « Ils ne peuvent pas faire comme tout le monde ? » se disait-elle parfois en les regardant ce bécoter. Lorsque cela lui tomba dessus, ce fut un véritable choc pour elle qui se croyait insensible à ce genre de chose. Eh puis…
Auriane nourrit ses deux chats – Myrtille et Paillette, respectivement rousse et noire et blanche – tenta de réviser un peu ses cours sur lesquels elle avait énormément de mal à se concentrer, et alla se coucher tôt, pour plonger dans un sommeil qu’elle devinait agité. Noémie était très souvent apparue dans ses rêves. Mais ça, c’était avant, pourtant…

Chapitre 2 – Je ne l’ai pas fait exprès

Auriane mit plusieurs heures avant de s’endormir, Myrtille dormant sur ses jambes. Elle essayait de penser à son copain, Noha, aux travers de films imaginaires, de mises en scène qu’elle tentait de transformer en fantasmes, mais il n’y avait rien à faire. Noémie s’interposait toujours. Elle ne faisait rien, à part la regarder droit dans les yeux, mais cela suffisait à lui faire perdre ses moyens, et surtout à chasser l’image de Noha – s’il savait…Eh puis, il y avait cet étrange garçon. Quelque chose n’allait pas chez lui. Elle s’était remise à penser à Nono juste après l’avoir rencontré. Pourquoi ?
« Salut, tu peux me prêter un stylo, s’il te plait ? »
Avant de sombrer dans les bras de Morphée, Auriane cru voir deux petits yeux blancs luire dans le noir, fixant les siens.
Le matin, Auriane s’extirpa très progressivement du sommeil. Elle avait l’impression d’avoir dormit des jours. Retrouvant peu à peu sa conscience, elle se demanda pourquoi son réveil ne sonnait pas et regarda l’heure….11h30 ?! Elle était censée être en cours depuis au deux heures et demi ! Quatre appels manqués, dont un de Noha. Elle lui expliquerait plus tard, le temps pressait. Comment avait-elle pu dormir autant ? Elle se souvenait juste d’avoir rêvé de Noémie nue – et notamment de seins protubérants – ainsi que d’un objet, mais elle ne se souvenait pas ce que c’était. En revanche, elle se souvenait avoir mal aux jambes.
Bref, l’heure était à la vitesse. Elle avait cours jusqu’à 13h, elle serait en retard, mais elle avait peut-être une chance d’avoir une absence de moins si elle se dépêchait. Pas le temps de prendre une douche. Ses vêtements. Ses chaussures. La voiture.
La jeune femme, tout en conduisant, réalisa qu’elle ne pensait plus à Nono. Le cauchemar semblait terminé. Ce devait être une crise passagère. C’était cela, rien de plus.
Une fois arrivée à la fac et descendue de son véhicule, elle ne comprit d’abord pas ce qu’elle voyait. Un grand nombre d’élèves étaient rassemblés devant la porte d’un amphithéâtre – l’amphi Duchaigne, ou Dugland comme ils aimaient tous l’appeler – et regardaient quelque chose. Auriane devait aller en cours, mais la curiosité était bien trop forte pour ignorer ce mouvement de foule. Elle se fraya un chemin dans le groupe de jeunes et découvrit ce qui les avait amenés à se rassembler : un couteau planté dans un pigeon mort, cloué à la porte. Avec du sang, était inscrit la phrase « Je ne l’ai pas fait exprès. »

Chapitre 3 – Le lettre

Un professeur arriva et demanda à tout le monde de retourner en classe. Les élèves ne se bousculèrent pas trop pour quitter les lieux et le professeur dû se répéter plusieurs fois avant que l’espace devant l’amphithéâtre ne se vide. Il était midi. Auriane alla en salle de cours et s’excusa de son retard, déclarant qu’elle n’avait pas entendu le réveil. L’explication passa et elle s’installa. Difficile, cependant, de se concentrer sur ce que disait le professeur après ce qu’elle venait de voir – mais elle ne devait pas être la seule, tout le monde discutait de ce qu’ils avaient vu le matin en arrivant en à la fac. Auriane ne se sentait pas vraiment effrayée mais plutôt offensée. Oui, offensée était le mot juste. Quelqu’un était venu l’extirper de son train-train quotidien en chamboulant l’ordre établit par sa fac. C’était difficilement acceptable.
« Hé ! Tu me prêtes une feuille ? »
Auriane se retourna. Encore ce garçon. Comment avait-elle fait pour ne pas le voir ? Il était assis à côté d’elle !
- Oui bien sûr, murmura-t-elle…mais comment tu t’appelles déjà ?
- Anthony.
Auriane lui tendit une feuille blanche. Il la remercia en la regardant d’un air qui semblait vouloir lui faire comprendre quelque chose, mais elle ne saisit pas ce qu’il voulait dire.
Le cours fut interminable pour tout le monde, visiblement. Personne ne prêtait attention à ce que disait l’enseignant, qui semblait guère s’en étonner. Les conversations tournaient autour des soupçons de chacun envers telle ou telle personne. Seul Anthony ne parlait pas.
A la fin du cours, tout le monde se précipita vers la porte accidentée de l’amphithéâtre Dugland mais la police était déjà passée retirer les pièces à conviction. Auriane imaginait le coupable comme un clochard un peu fou qui avait eu envie d’effrayer des jeunes gens. C’était cela, rien de plus.
Elle reçu un SMS : « Retourne-toi »
« J’aurais besoin que tu fasses quelque chose pour moi. »
Auriane se retourna. Anthony à nouveau.
- Oui ? Quoi ?
- J’ai une amie à qui il faudrait que tu remettes cette lettre aujourd’hui. Il n’habite pas loin. 3 place des Jacobins. C’est marqué sur l’enveloppe.
- Pourquoi tu n’y vas pas toi-même ?
- Je ne peux pas. Ma mère veut que je rentre. Tu es la seule personne à qui je parle dans  cette fac alors je ne peux m’en remettre qu’à toi.
- Bon bon…d’accord. Qui est cette amie ?

Chapitre 4 – Noémie

Auriane décida d’aller à pied à l’adresse indiquée, voir cette Noémie. Quelle coïncidence, quand même…Bien sûr, la mention d’une personne de ce nom avait fait ressurgir ses démons et elle y repensait à nouveau, peut-être plus intensément encore. Elle devait en parler à Noha. Ça lui ferait peut-être de la peine. Non, ça lui ferait certainement de la peine, mais elle ne pouvait pas garder cela à l’intérieur plus longtemps.
Au bout de 10 minutes de marche, Auriane arriva à l’endroit indiqué, et fut surprise de voir qu’il s’agissait du cirque de monstres de Limoges. Auriane connaissait son existence, mais elle ne savait pas où il se trouvait. Elle ne se serait jamais imaginé qu’il était si près de sa fac…
« Freak Show » indiquait l’enseigne, suivi du sous-titre « Venez voir la monstrueuse parade ! ». Auriane hésita longtemps avant d’entrer, de peur d’y faire des rencontres inattendues. Cette Noémie serait-elle..?
« Je peux vous aider ? »
Un homme d’une quarantaine d’année. Il avait bien un nez, une bouche, deux yeux. Rien d’anormal, excepté son regard accusateur.
- Oui, j’ai une lettre à remettre pour une certaine Noémie. Il n’y a pas de nom de famille – Auriane se dit qu’elle aurait dû le demander, quelle idiote – mais c’est de la part d’un étudiant à la fac de sciences qui s’appelle Anthony.
- Ah oui, je vois, elle est dans sa loge, au fond du chapiteau.
Auriane prit son courage à deux mains – après tout, ce n’étaient que des gens au physique différent, rien de plus – et entra dans le chapiteau. Elle ne pu empêcher ses yeux de dévisager tous les monstres qui s’y trouvaient. Un homme avec des mains ressemblant à des pinces de homard, une femme avec trois seins – et une « quéquette » d’après ce qu’elle disait à son interlocuteur, un petit homme aux bras atrophiés – et Auriane aperçu aussi deux petits lilliputiens. La jeune femme se dit qu’elle avait bien de la chance d’être née avec un physique relativement avantageux, et de ne pas être obligée de gagner sa vie en se donnant en spectacle dans ce genre d’endroit.
Arrivée aux loges, Auriane frappa à une porte au hasard et tomba sur deux soeurs siamoises, absolument identiques. Elles n’avaient qu’un corps mais deux têtes.
- Oui ? dirent-elles en choeur.
- Excusez-moi, je cherche la chambre d’une certaine Noémie.
- Ah, je crois que c’est la porte de droite, c’est ça, Marie-Agathe ?
- Bien sûr que non, Marie-Lucie, tu sais bien que c’est la porte de gauche !
- Ah oui, c’est ça. La porte de gauche, donc.
- Merci.
Auriane ferma donc la porte des siamoises, qui étaient les seuls monstres depuis son entrée dans le cirque qui ne la dégoûtaient pas, et entra donc dans la loge de gauche.
Auriane ferma les yeux, mais seulement au bout de quelques secondes. Cette Noémie était en train de prendre sa douche. Auriane eut le temps d’apercevoir son corps, qui était franchement magnifique. Les courbes étaient parfaites, superbement proportionnées, et tout semblait naturel. La jeune femme avait rarement vu un corps aussi beau. Elle n’eut cependant pas le temps de voir son visage.
- Excusez-moi, vraiment, je ne voulais pas, dit Auriane, je vais vous laisser finir.
Auriane ferma la porte sans attendre de réponse. Elle se demanda, pendant les cinq minutes qui suivirent, ce qu’une femme aussi belle faisait dans un cirque de monstres. Pire encore, elle imagina une chose épouvantable…et si Noémie avait le visage de…Noémie. Si elle ouvrait de nouveau la porte et voyait le visage de son ancienne prof d’italien, comment allait-elle réagir ? Allait-elle s’évanouir ? Non, ça n’aurait aucun sens qu’elle ait la même tête. C’était stupide. Comment pouvait-elle imaginer une chose aussi stupide ?
« J’ai fini, vous pouvez entrer. »
Auriane prit son courage à demain, ouvrit la porte et regarda Noémie dans les yeux. Elle fut, pendant une première fraction de seconde, rassurée. Puis, dégoûtée et effrayée.
Le jeune femme ne ressemblait pas du tout à la Noémie qu’elle connaissait. C’était même plutôt l’inverse. Son visage était peut-être la chose la plus repoussante qu’elle ait jamais vu. La pauvre femme était complètement défigurée. Ses yeux étaient complètement blancs – avec des pupilles à peine visibles et Auriane se demanda si elle n’était pas aveugle – et sa bouche était toute déformée, avec une langue visible et une dentition irrégulière. En outre, le visage paraissait bien plus vieux que le corps.
« C’est pourquoi ? »
Quelle belle voix…
- Euh…votre ami Anthony m’a demandé de vous remettre cette lettre.
Un filet de bave, qu’Auriane fit mine de ne pas voir, coula de la bouche de Noémie. Elle tendit une très belle main pour saisir la lettre. Auriane dû s’approcher pour la lui donner.
- Merci…tu – je peux te tutoyer ? – tu  es à la fac de sciences, toi aussi ?
- Oui. Et oui, tu peux me tutoyer.
- J’ai entendu dire qu’il s’y était passé quelque chose aujourd’hui.
- Oui, enfin, cette nuit apparemment. Quelqu’un a tué un pigeon avec un couteau et l’a cloué sur la porte d’un amphi.
- Je vois. Tu as une idée de qui a fait ça ?
- Je n’ai aucune preuve mais je suis presque sure que c’est un clochard qui a voulu nous faire peur, ou bien un voisin de la fac qui n’aime pas les jeunes parce qu’il doit en avoir marre du bruit. Un truc comme ça, rien de plus.
- Surement.
- Bon, ce fut un plaisir, mais je dois rentrer. Ma mère m’attend.
- Je comprend. Passe le bonjour à Anthony.
- Je n’y manquerai pas, dit Auriane en sortant.
Au moment où elle commençait à refermer la porte, Noémie murmura quelque chose à son attention.
« Le coupable n’est pas un homme. »
Auriane arrêta son mouvement.
- Pardon ? dit-elle
- Non, excuse-moi, je me parlais à moi-même. Ça m’arrive souvent. Au revoir !
- Au revoir.
Auriane ferma la porte. Elle avait bien entendu ce qu’avait chuchoté Noémie et elle était presque sure qu’elle s’était adressée à elle. Une autre chose la perturbait. Noémie était en train d’ouvrir la lettre au moment où Auriane partait. Le coup d’oeil fut bref mais elle aurait juré que la lettre était vierge.

Chapitre 5 – La deuxième nuit

Ce soir-là, Auriane alla se coucher tôt. Elle avait quitté la table avant de finir de manger, au grand étonnement de sa mère. A nouveau, elle essayait de chasser Nono de son esprit, mais c’était plus fort qu’elle. Pensait à elle lui faisait trop de bien, et penser à Noha n’y faisait rien. Elle s’était promis de le voir et de lui parler demain.
Le passage dans ce cirque de monstres et la rencontre avec cette autre Noémie trottait également dans son esprit. Pourquoi Anthony lui aurait fait apporter une feuille vierge ? Qu’attendait-il vraiment d’elle ?
Le coupable n’est pas un homme.
Une idée germa dans l’esprit d’Auriane. Et si c’était cette fille ? Après tout, qui était-elle pour clamer son innocence, elle qui en savait tellement ? Oui, mais il y avait un os…Pourquoi lui avoir révélé cette information qui la trahissait. Voulait-elle être arrêtée ?
Sur ces réflexions, Auriane commença à s’endormir. A nouveau, elle vit deux yeux blancs la fixer dans sa chambre, alors qu’elle était à moitié en train de rêver.
Deux yeux blancs.
Elle rêva à nouveau de la femme qu’elle avait aimé, mais cette fois, le rêve se passait clairement chez elle.

Chapitre 6 – Un visiteur

Avec un effort considérable, Auriane se leva à 7h30. Elle était fatiguée comme jamais elle ne l’avait été. Elle hésitait réellement à aller en cours ou se reposer, mais cela reviendrait à avoir des absences de plus. La jeune femme s’extirpa donc de son lit, remarquant que Myrtille avait également passé la nuit dans sa chambre et qu’il grattait la porte pour sortir.
Elle sortit de sa chambre et vit alors sa mère la regarder d’un air malheureux.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
En guise de réponse, sa mère dirigea son regard vers le sol. Auriane le suivit, jusqu’à tomber une longue trainée de sang qui menait au cadavre de Paillette, sauvagement éventré. Auriane poussa un hurlement.
« Tu as une idée de ce qui s’est passé ? » demanda sa mère.
Auriane fit « non » de la tête sans quitter des yeux le cadavre du pauvre chat.
« Je crois que nous ne sommes plus en sécurité, poursuit la mère d’Auriane. Cette nuit j’ai cru entendre la porte d’entrée s’ouvrir. Je me suis levée pour voir ce qui se passait mais la maison était vide. C’est du moins ce que j’ai cru, mais visiblement, quelqu’un est entré. Regarde. »
La mère d’Auriane pointa son doigt vers la fenêtre du salon, qui était ouverte. Les deux femmes savaient qu’elle était fermée le soir précédent.
- C’est surement la même personne qui a mutilé le pigeon à la fac, dit Auriane.
- Oui, je crois aussi. Je pense qu’on va appeler la police. En attendant, va à la fac, je m’en occupe.
- Tu es sure, maman ?
- Vas-y. Et je vais devoir prévenir ton père aussi.
A ses mots, Auriane se figea. Elle aimait son père, mais elle en avait également peur, pour une raison qu’elle n’expliquait pas. Depuis toujours, elle se méfiait de lui. En sa présence, il lui arrivait souvent d’angoisser. Sa mère était au courant, mais elle avait préféré ne pas lui en parler à lui. Elle aurait beaucoup aimé savoir ce qui était à l’origine de cette peur incontrôlée d’un membre de sa famille.
- Je sais ce que tu penses, repris sa mère, mais je dois lui en faire part. Allez, va en cours, tu vas être en retard.
Auriane finit de se préparer et sortit. Devant le portail de la maison, elle fut à moitié surprise de voir Anthony qui semblait l’attendre.
« Salut ! »
C’était parfait. Auriane avait un tas de questions à lui poser.
« J’ai raté mon bus, reprit-il, alors comme on habite pas loin, je me suis dit que, peut-être, tu pouvais m’amener en voiture. »
Auriane accepta et les deux jeunes gens grimpèrent dans la voiture. Pendant le trajet, une conversation qu’Auriane aurait voulu plus longue commença.

Chapitre 7 – Le secret

- Bon écoute, j’ai des choses à te dire et des choses à te demander.
- Je t’écoute, Auriane.
- Dis-moi la vraie raison pour laquelle tu étais devant chez moi ce matin.
- Je te l’ai dit, j’ai raté mon bus et je ne connaissais que toi qui…
- Bon, on va présenter les choses autrement. Je suis allé au cirque de monstres hier et j’ai remis ta lettre à Noémie.
- Je te remercie. Elle allait bien ?
- Oui, surement. Bref, elle sait des choses sur ce qui se passe.
- Sur le pigeon mort ?
- Et l’un de mes chats ! Ne fais pas le mec qui ne sait rien, je suis sure que tu as quelque chose à voir avec tout ça. C’est toi qui est entré chez moi cette nuit et qui a tué mon chat ! Ou bien c’est elle…mais tu l’as forcément aidée.
- J’ignorais pour ton chat, je suis désolé. Mais tu te trompes, je n’y suis pour rien et elle non plus.
- Tu mens !
- Que t’a-t-elle dit pour que tu penses ça ?
- Elle a dit que le coupable n’était pas un homme.
- Je vois.
- Donc c’est une femme et je ne vois qu’elle.
- Qui te dit que c’est une femme ?
- Il n’y a que des hommes et des femmes dans ce monde !
Auriane commençait à sérieusement s’énerver.
« Oui, je suppose que tu as raison…On est arrivé. »
Effectivement, ils étaient au parking de la fac. Ils sortirent tous deux de la voiture.
« Laissons de côté cette question pour l’instant, rajouta Auriane. Je n’ai aucun moyen de prouver que c’est toi qui est derrière tout ça, mais si tu fais quelque chose d’autre, ou que tu l’aides à faire quelque chose d’autre, je te dénonce aux flics. »
Anthony s’apprêtait à dire quelque chose mais se ravisa. Il se contenta d’ajouter un « Bonne journée, Auriane ! » qui sonnait extrêmement faux, avec sa voix toujours plus aigüe.
- Tu…tu ne vas pas en cours ?
- Non, je sèche pour aller rendre visite à Noémie. J’ai encore une lettre à lui remettre.
Auriane le laissa partir, en réalisant un peu trop tard qu’elle avait oublié de le questionner à propos du papier vierge.

Chapitre 8 – Noha
Auriane commença la journée par ce qu’elle préférait : les TP (Travaux Pratiques) de chimie. Plus que tout, elle adorait manipuler. Sa servir de ses mains était une vraie source d’épanouissement, qu’elle qualifiait presque d’artistique. Un de ses pires songes était qu’on lui enlève cette joie.
Ormis cette première heure et demie, la journée de cours fut extrêmement longue, principalement parce qu’Auriane savait qu’elle retrouverait Noha juste après. Cette idée chassait peu à peu les tourments des nuits et des journées précédentes, et arrivait même à chasser, un peu, l’image de Noémie. Noha saurait la comprendre, et il l’aiderait. C’était certain. Il l’avait toujours comprise. Il était toujours intervenu pour la soutenir. Auriane tenait autant à sa vie qu’à la sienne.
A la fin du dernier cours, Noha l’attendait devant l’amphithéâtre. Le simple fait de le voir, de voir son sourire, balaya en un instant ses craintes et ses peines. Noémie, d’un coup, paru loin. Très loin.
« Salut, dit-il, tu voulais me parler, on va s’asseoir dans le parc et tu me racontes tout ? Ça avait l’air grave au téléphone. »

Auriane raconta tout, dans les moindres détails, sans oublier son penchant pour Noémie – la prof d’italien, pas la bête de foire – qui ressurgissait. Auriane en avait déjà fait mention à Noha auparavant, mais sans jamais entrer dans les détails, de peur de le blesser. A présent, c’était chose faite. Elle avait déballé son sac, ouvert son coeur…Elle attendait maintenant une réaction.
- C’est une sacrée histoire que tu me racontes-là…
- N’est-ce pas ?
- Comment puis-je t’aider ?
- Je n’en sais trop rien…Mais j’aimerais que tu restes à la maison cette nuit, au cas où ils reviendraient.
- Sans problème. Si ça peut t’aider, je resterai même éveillé toute la nuit pour monter la garde. Aucun son ne m’échappera !
Auriane se dit dans sa tête « Sois remercié. »

Chapitre 9 – La troisième nuit

La mère d’Auriane raconta à Noha et à sa fille la venue de la police chez eux. Ils pensaient, eux aussi, qu’il y avait un lien entre les deux évènements qui s’étaient produits récemment. Il était en réalité évident que l’agresseur était le même. Hélas, ils n’avaient aucune piste. Auriane avait demandé à Noha de garder secrète son enquête personnelle pour le moment, en attendant d’en savoir plus. Ainsi, aucun des deux amoureux n’ajouta quoi que ce soit. Auriane n’en pensa pas moins, cependant. Elle explorait dans son esprit tous les scénarios possibles…y compris…non, ça, c’était impossible.
L’heure de se coucher arriva bien vite. Auriane discuta un peu plus longuement avec Noha de tout ce qui s’était passé mais rien de ce qu’ils dirent ne fit avancer davantage l’enquête. Ils décidèrent de se reposer. La jeune femme avait insisté pour que Myrtille, le seul chat qui lui restait, dorme avec eux.
Auriane, aux côtés de Noha, ne pensa pas à Noémie…jusqu’à ce qu’elle s’endorme et vit à nouveau les deux yeux blancs. Ceux-ci brillaient avec encore plus d’intensité que lors des deux nuits précédentes, et leur présence dura plus longtemps. S’ensuit alors un rêve atroce dont Auriane se souviendrait toujours. Elle se vit en train de découper Noha en morceaux avec un hâchoir. D’abord les bras, puis les jambes. Elle se vit ensuite entailler son ventre et en extirper les tripes, avec lesquels elle l’étrangla. La rêve devint alors encore plus malsain lorsqu’Auriane embrassa le cadavre et commença à entamer une sorte de séance de sexe nécrophile…et à aimer ça.
« Auriane ! »
La voix venait de loin, mais c’était celle de Noha.
« Auriane ! Réveille-toi ! »
La jeune femme sentit deux mains la secouer par les épaules, dont une recouverte d’un liquide assez chaud.
« Réveille-toi ! »
Ça y est, elle ouvrit enfin les yeux. Elle vit alors Noha, les yeux remplis de panique. Elle baissa les yeux et remarqua une blessure au niveau de son ventre.
« Lâche-ça, je t’en prie. »
C’est seulement alors qu’Auriane se rendit compte qu’elle tenait un hachoir dans la main. Il était ensanglanté. Auriane le jeta par terre comme si c’était une araignée qui gigotait dans sa main. Elle réalisa alors qu’elle avait du liquide autour des lèvres et un goût de sang dans la bouche.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demanda-t-elle, bien que devinant l’inadmissible réponse.
- Je…Je crois que tu es somnambule, répondit Noha. Je me suis endormit alors je ne sais pas ce qui s’est passé au début mais tu as dû te lever pour chercher ce hachoir dans la cuisine. Et quand tu es revenu, tu m’as réveillé en me le plantant dans le ventre. Je crois que la blessure n’est pas profonde. »
- Mon Dieu…fais voir !
La blessure, effectivement, n’avait pas l’air profonde, mais nécessitait de désinfecter et de coller un pansement rapidement.
« Je vais te chercher ce qu’il faut ! »
Auriane se précipita jusqu’à la salle de bain, et passa devant la porte de la chambre de sa mère. Elle entendit toquer avec insistance.
- Maman ?
- Auriane, j’ai entendu du bruit alors j’ai voulu sortir mais la porte est fermée. Ouvre-moi !
Auriane se souvint alors, dans son rêve, avoir fermé une porte à clef. Elle ouvrit à sa mère.

Chapitre 10 – Explications

Auriane et Noha racontèrent tout à la mère de la jeune femme, depuis la rencontre avec Anthony. La dame n’en revenait pas.
- Donc, c’est toi depuis le début…Tu es somnembule, dit-elle.
- Non, je ne crois pas que ce soit seulement ça, intervint Noha. Je pense plutôt à de l’hypnose. Cette femme défigurée aux yeux blancs vient chez toi avec l’aide de cet Anthony et t’hypnotise par je ne sais quelle magie pour t’ordonner de faire toutes ces choses.
- Mais Noha, dit Auriane, tu te rends compte de ce que tu dis ? Tu parles de magie…
- Je sais ce que tu penses…mais il y a des choses qu’on ne comprend pas toujours, répondit-il.
- Il faut prévenir la police, déclara la mère d’Auriane.
- Oui !
- Oui !
La mère d’Auriane alla décrocher le téléphone et composer le numéro pendant que Noha alla soigner sa blessure dans la salle de bain. En attendant, Auriane cogitait. Elle avait manqué de tuer l’une des personnes qu’elle aimait le plus au monde…On lui avait prit l’une des choses qui lui étaient le plus précieuses : son corps, son libre arbitre. On avait capturé son esprit pour s’en servir comme d’une marionnette. Jamais elle ne pourrait pardonner cela. Quel était le but ? Pourquoi faire des choses aussi atroces ?
Ses os étaient épuisés et la jeune femme essayait tant bien que mal de rester éveillée. Si elle s’endormait, ça risquait de recommencer.
Ne pas s’endormir.
Les lumières s’éteignirent. Une coupure de courant ?
Ne pas s’endormir.
Les deux yeux blancs apparurent.
Ne pas…

Chapitre 11 – La nuit la plus longue
Le matin approche. Je me réveille dans le noir, me demandant ce que j’ai fait. Je sors peu à peu de l’illusion. Mes os épuisés. Du sang sur mes mains. Sur mes lèvres. Les yeux blancs ont disparu. Est-ce le présent ? Suis-je morte ? Ai-je ouvert ton crane ? Ai-je dansé sur sa ta tombe ?

Lorsque Noha et la mère d’Auriane revinrent dans le salon, la jeune femme avait disparu. Elle fut introuvable dans l’ensemble de la maison – bien que le hachoir dans sa chambre avait également disparu – et toutes les portes et fenêtres étaient fermées. Noha voulu sortir pour la retrouver et remarqua alors quelque chose : la porte d’entrée était fermée de l’extérieur. Auriane était donc bel et bien sortie par là. Il comprit qu’elle s’était faite à nouveau hypnotisée, et qu’elle était armée. Il dit à sa mère de rester à la maison au cas où sa fille reviendrait, puis sortit par la fenêtre.

Dans sa loge, Noémie dormait paisiblement. Elle avait effrayé pas mal de personnes durant le spectacle de ce soir, et elle en était plutôt satisfaite. C’était amusant d’effrayer les gens. Noémie y avait toujours pris du plaisir, puisque, de toute façon, c’était tout ce qu’elle pouvait faire. C’était disait-elle, sa seule manière d’interagir avec le commun des mortels. De toute façon, elle n’était pas seule, il y avait ses amis-monstres. Elle savait à quel point leurs liens étaient soudés.
Elle fut révéillée par le bruit de grincement de la porte de sa loge.
« Y a quelqu’un ? » demanda-t-elle.

Noha refusa d’attendre la police et se lança en voiture au cirque de monstres pour y retrouver Noémie, Anthony et bien sûr Auriane. Il n’avait pas l’intention de la laisser commettre un meurtre et finir en prison. Il savait qu’elle n’était pas responsable de ce qui se passait. Il avait bien vu ses yeux blancs et sans vie qui ne pouvaient pas être les siens, pendant qu’elle essayait de le tuer. Il serait injuste qu’elle soit condamnée. De plus, il devait empêcher qu’un drame n’arrive. Tout cela était la faute de cette Noémie et de son complice. Il devait les arrêter.
Il arriva très rapidement au cirque et couru jusqu’aux loges. Il réveilla plusieurs monstres, jusqu’à tomber sur une loge où gisait le cadavre d’une femme nue. Elle avait été égorgée et sa chemise de nuit déchirée. Elle présentait également des traces sanglantes au niveau du pubis. Noha regarda son visage. Pas de doute, c’était Noémie. Comment cela était-il possible ? Noémie n’avait pas pu hypnotiser Auriane pour lui demander de la tuer, cela n’avait pas de sens…
Un cri, venant de l’extérieur, retentit. C’était le cri d’un homme. Noha sortit du chapiteau tandis que les monstres réveillés se précipitèrent autour de la dépouille de leur amie.

Je me ballade dans la nuit, du soir au matin, jetée dans le noir pour de noirs desseins. Mon âme est capturée et envoyée dans un endroit au delà de la conscience. Ça fait mal, mais je souris et je me sens libre.

« Calme-toi, Auriane, je ne te veux aucun mal ! » s’écria Anthony pendant que la jeune femme donnait des coups de hachoir dans le vide, au milieu de la nuit, près du chapiteau.
« Auriane ? » appela Noha en arrivant. « C’est moi ! Il faut que tu reprennes tes esprits. »
Mais la jeune femme ne semblait pas l’entendre. Elle n’avait plus rien d’humain et  grognait comme un animal sauvage. Noha se tourna vers Anthony.
- C’est toi qui l’a rendu comme ça, c’est de ta faute ! s’écria-t-il.
- Non, répondit Anthony. J’essayais seulement de l’aider.
- Tu es entré par effraction chez elle !
- Oui mais pour l’aider ! Je savais qu’elle était en danger, Noémie me l’avait dit ! Alors j’ai fait en sorte qu’elles se rencontrent pour qu’elle puisse la prévenir mais…
Auriane se jeta sur Anthony et lui planta le hachoir dans la poitrine. Le garçon poussa un gémissement et s’écroula pour rendre son dernier soupir.
La jeune femme se tourna alors vers Noha, arracha le hachoir du corps d’Anthony et se lança à la poursuite de son copain.
« Auriane, je sais que tu m’entends..Tu peux résister ! Reviens-moi ! »
Auriane ne semblait pas entendre ce qu’il disait. Elle réussi à rattraper le jeune homme et lui porta un premier coup au niveau de la jambe. Noha s’écroula par terre. Il ne restait qu’un coup à donner pour l’achever.
« Auriane… »
La jeune femme semblait hésiter.
« Auriane, je sais que tu ne vas pas me tuer…Sinon, tu l’aurais déjà fait ! Ça se serait passé comme dans ton rêve mais j’ai à peine été blessé. Alors je sais que la vraie Auriane est encore en toi ! Je sais qu’elle peut m’entendre ! »
Auriane semblait paniquer. Un duel intérieur paraissait exploser en elle. Prise d’une rage nouvelle, elle changea le hachoir de main et se donna nerveusement plusieurs coups à elle-même, sur son propre bras droit, jusqu’à le couper complètement. Noha hurla devant ce spectacle atroce.
L’étudiante hypnotisée reprit alors ses esprits, comme si la douleur avait le pouvoir de la ramener à la réalité.
« Auriane ? »

Chapitre 12 – Papa

Auriane ouvrit les yeux et reconnu sa chambre, puis les visages de son copain, de sa mère et…de son père. Ils avaient tous l’air affligés. Il y avait aussi un inconnu qui devait être médecin. Auriane voulu bouger et sa rendit alors compte qu’elle ne sentait plus son bras droit. Elle se souvint alors du rêve atroce qu’elle avait fait, et se rendit compte que tout était réel. Mais non…C’était impossible. Elle n’avait pas pu commettre des meurtres…Et elle ne pouvait pas avoir perdu un bras. Elle ne pourrait donc plus jamais manipuler ? Plus jamais vivre comme une personne normale ? Et sa vie, elle allait donc la passer en prison ?
Auriane éclata en sanglot avant que ses proches n’aient pu dire quoi que ce soit. Ils la regardèrent avec désolation.
« J’aimerais parler seul à seul avec ma fille…Pourriez-vous nous laisser cinq minutes, s’il vous plait ? » dit le père.
Tout les autres sortirent. Seul Myrtille resta sur les genoux de la jeune femme. Celle-ci n’appréciait guère l’idée de rester dans la même chambre que l’homme qui lui faisait peur depuis toujours.
- Alors ? Comment tu te sens ?
- J’ai connu mieux.
- Je comprend. Il y a quelque chose qu’il faut que tu saches, à propos de…
- Quoi ? Quoi ?! C’est toi qui est derrière tout ça, c’est ça ? C’est toi qui m’a fait faire toutes ces choses ? Nous avons suivi une fausse piste, j’ai tué deux innocents ! Maintenant, je ne vois que toi qui…
Deux yeux blancs. Ils ne venaient pas de l’obscurité, cette fois, mais des yeux de…Myrtille. Le chat regardait la jeune femme droit dans les yeux et ses deux pupilles blanches devinrent deux lumières éclatantes.
Alors…depuis le début…
La main gauche d’Auriane s’éleva toute seule et saisit la paire de ciseaux qui avait servit à bander son moignon. La jeune femme se leva en fixant son père.
« Non…Auriane…attends ! »

Chapitre 13 – Les yeux noirs
Auriane donna un grand coup de ciseaux qui fit une vilaine entaille sur la main du vieil homme. Lorsqu’elle s’apprêta à donner le coup de grâce, sa bouche laissa s’échapper un « NON ! » et elle se planta les ciseaux dans un oeil, puis dans l’autre.
Noir.
Auriane reprit alors ses esprits. La voilà aveugle, mais libre de toute hypnose. La jeune femme se sentit à la fois effondrée et soulagée.
- Auriane…tu as…
- Oui. Maintenant, débarrassons-nous de ce chat.
Quelqu’un toqua à la porte de la chambre. Puis, sans attendre de réponse, on défonça la porte.
Les monstres…

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