Court-métrage – Confession

Court-métrage tourné en été 2015.

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Texte – Par la fenêtre

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Par la fenêtre

  Une goutte de pluie s’écrase sur ma fenêtre, puis ses sœurs, par centaine, l’imitent. J’aimerais qu’elles caressent ma peau juvénile, mais cela demeure un songe. Mon cœur n’est en aucun cas destiné à gouter l’air frais de ce monde qui m’est inconnu. Seul dans ma pièce obscure, j’existe sans vivre, rêvant d’êtres à chérir, rêvant de m’évader de ce cube infini où je reste corps et âme cloîtré jour après jour.

  Parfois, mon regard s’attarde vers ce monde mystérieux. Et je songe des heures durant à ce bonheur que j’aperçois dans les yeux de ces enfants, jouant tous ensembles, ignorant mon existence. Car plus qu’une simple fenêtre me sépare d’eux. Je brûle d’autres flammes.

  Alors je les observe, dans ce cube de glace qui est devenu ma malédiction. Par cette ouverture rectangulaire, j’observe chacun de leurs gestes. Et je rêve de pouvoir un jour briser les chaînes de ma solitude.

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Nouvelle – J’ai tué ma fille

 

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J’ai tué ma fille

  Quelque part, dans les brumes immaculées sillonnant les rues d’une ville oubliée par le temps, se dessine une silhouette au cœur sombre et au passé meurtri. Puis, cette ombre devient homme. S’il était parmi nous, nous l’appellerions Fred Carpentier. Seulement, c’est uniquement au milieu de nos rêves les plus agités qu’il est possible d’apercevoir cet homme assaillit par le temps.

Se frayant un chemin entre les nuages de brouillard, Fred le mélancolique s’approche du fleuve qui traverse la ville, où il a passé le plus clair son enfance. Des moments qui ne sont aujourd’hui que des souvenirs perdus dans la brume.

Accoudé à une barrière de fer, regardant mélancoliquement le trajet tranquille du fleuve, Fred songe à son passé.

« « C’est une fille », paraît-il. Fallait s’y attendre… ‘Toute façon, un garçon aurait peut-être été pire. Enfin, c’est fait, c’est fait…On baisse le rideau. Je pense que j’ai bien fait de me salir les mains. Prendre une vie est un choix légitime si on le fait pour en sauver d’autres. »

Fred s’avance un peu plus vers le fleuve pour y voir son reflet, mais il peine à reconnaître la personne qu’il distingue entre les vaguelettes.

-         Et si je me suicidais ? se demande-t-il à voix haute.

-         Pourquoi vous feriez ça ? demande la voix d’une femme sortie de nulle part.

Fred, surprit d’entendre quelqu’un alors qu’il se croyait seul, se retourne et découvre une jeune femme séduisante vêtue d’une robe bleue marine, aux cheveux d’un blond éclatant et aux yeux verts perçants.

-         Vous venez de perdre vos parents dans un accident de voiture ? Ou vous vous êtes ruiné en pariant sur le mauvais coureur ? C’est souvent pour ce genre de truc que les gens viennent se laisser mourir dans le fleuve, non ?

-         Rentrez chez vous, mademoiselle.

-         Je suis chez moi.

-         Hein ?

-         Je passe mes journées devant le fleuve, en essayant d’oublier que je vis dans cette ville. Parfois, ça marche.

-         Vous ne vous ennuyez jamais à rester seule toute la journée ?

-         Il y a des états pires que l’ennui.

La jeune femme s’assoit à côté de Fred, devant les flots.

-         Et vous ? demande la jeune femme.

-         Si je m’ennuie ? Même si c’était le cas, ce serait le moindre de mes soucis…

-         Vous avez l’air d’avoir fait quelque chose de très mal…on le lit dans votre regard.

-         Qu’est-ce que vous en savez ?

-         Je viens de vous le dire…on le lit dans votre regard.

-         J’ai tué ma fille.

-         Elle vous l’avait demandé ?

-         Non… elle ne parlait pas encore. Elle est née aujourd’hui.

-         Félicitations.

-         Pour…l’avoir tuée ?

-         Non, parce que vous êtes devenu papa aujourd’hui. C’est la première fois ?

-         Non, j’ai déjà eu deux filles auparavant.

-         Elles n’ont vécu que quelques heures, elles aussi ?

Fred pousse un soupir de tristesse et se met de nouveau à regarder le fleuve.

-         Non, elles sont encore en vie… et en parfaite santé.

-         Pourquoi la petite dernière n’a pas eu cette chance ?

-         Je ne voulais pas qu’elle devienne comme Elles.

-         Ca aurait été si peu flatteur ?

-         Si vous saviez…

-         Je ne sais rien sur Elles, c’est vrai…mais je suis sûre que vous aviez de bonnes raisons.

-         Vous êtes facile à convaincre…

-         C’est vous qui n’avez pas l’air méchant.

-         Passer pour un méchant n’a plus vraiment d’importance…j’ai fait mon devoir. Les autres peuvent penser ce qu’ils veulent à présent.

-         Et qu’en penses la maman ?

Fred soupire.

-         Elle n’était pas très emballée par mon initiative de corriger le tir avec cette nouvelle enfant…j’ai dû la convaincre en faisant ce que la plupart des maris n’ont pas à faire.

-         Elle est au fond le fleuve avec votre fille, n’est-ce pas ?

-         On ne peut rien vous cacher, à vous…

-         Quand on vit près du fleuve, on s’habitue à en voir des vertes et des pas mures.

-         Je vous en ai beaucoup dit, en tout cas…

-         Ça veut dire que vous allez vous débarrasser de moi aussi.

-         Non…mes mains sont déjà trop sales. Mais moi, par contre, je ne sais rien de vous.

-         Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

-         Dites-moi quelque chose…

-         Hmm…je n’aime pas les miroirs

-         Pourquoi ? Vous êtes pourtant superbe.

-         Oui, mais je préfère me voir dans l’eau du fleuve. Elle ne se brise pas quand je la frappe. Les miroirs, eux, se brisent toujours.

Les deux êtres regardent silencieusement leurs reflets dans l’eau calme.

-         Je peux vous poser une question indiscrète ? reprend la jeune fille.

-         Au point où j’en suis…tu peux tout me demander.

-         Comment sont vos deux filles ? Celles qui sont en vie…

-         Tu n’aimerais pas les connaître.

-         Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

-         Elles sont mauvaises.

-         A ce point-là ?

Fred saisit la jeune femme par les épaules et commence à s’emporter.

-         Ce sont des monstres, tu m’entends ? Ce ne sont pas mes enfants…ce sont ceux du Diable. J’ai laissé partir la première loin de chez moi, en espérant que la deuxième resterait au moins dans le droit chemin. Mais elle est devenue encore pire. Je les ai chassées toutes les deux…non, elles sont parties de leur plein gré.

Il s’apaise légèrement et lâche la jeune femme.

-         Où sont-elles maintenant ? demande-t-elle

-         Que sais-je ? Loin d’ici, certainement.

-         Vous n’avez vraiment aucune affection pour Elles ?

-         Qui pourrait être fier de deux démons, sinon le Diable lui-même ?

-         Votre troisième fille…vous l’avez tuée à cause de ça, n’est-ce pas ? Vous aviez peur qu’elle devienne un troisième monstre…

Au lieu de répondre, Fred se met à sangloter.

-         Qui es-tu ? il demande.

-         Je ne suis que Moi…rien d’autre pour l’instant.

Fred continue de sangloter.

-         Vous ne saviez pas quoi faire, n’est-ce pas ? Et même quand vous aviez pris votre décision, vous n’étiez pas sûr de vous.

-         Tu devrais rentrer chez toi…je veux dire, dans ta maison. Laisse un vieil homme méditer sur l’acte atroce qu’il vient de commettre.

-         Vous êtes sûr que vous voulez être seul ?

-         Laisse-moi, s’il te plait.

La jeune femme approche son visage de celui de Fred.

« Mais je suis chez moi. » dit-elle.

Fred, dont les yeux sont toujours baignés de larmes, tente de regarder la femme. A l’instant où sa vision se fait nette, il s’aperçoit avec horreur qu’un morceau du visage de son visage s’est détaché d’elle, comme un morceau de peau d’orange qu’on aurait commencé à éplucher.

Fred laisse échapper un cri d’effroi. Le morceau de peau tombe du visage de la jeune femme, qui commence à s’éplucher de lui-même en divers endroits. Un rictus large et comme un croissant de lune se dessine également sur ses lèvres, et Fred pense alors au Chat de Cheshire, dans Alice au Pays des Merveilles.

« Et c’est aussi chez toi, maintenant, papa. »

 

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Texte – Le parc

Parc

Le parc 

  Sous les restes d’un soleil agonisant dans un flot de mélancolie, d’aucuns peuvent apercevoir les vestiges d’un lieu où régnait la joie. Approchez, si vous l’osez ! Et vous découvrirez alors la carcasse du Parc d’Attraction qui faisait le bonheur des petits et grands. Admirez, tant que le soleil vous l’autorise encore, le cadavre de la Grande Roue, où chacun d’entre vous venez passer une bonne journée avant que la Mort ne s’installe dans le lieu maudit. Vous souvenez-vous des manèges ? Ils ne sont plus que cendres. Vous rappelez-vous du clown qui amusait tant de petites têtes naïves ? Vous rappelez-vous des tours qu’il faisait pour peindre tous ces gloussements sur nos jeunes visages ? Il n’est ce soir plus que poussière flottant dans un air qui en a pris l’odeur fétide.

 Vous rappelez-vous encore des sourires ? Disparus à jamais.

  Pourquoi ? Pourquoi tout cela n’est que souvenir ? Pourquoi au lieu d’enfants sautillant joyeusement je ne vois plus que ces insectes déments tournoyant dans l’air, se régalant de l’Odeur de la Mort qui y règne ? Pourquoi au lieu de rires, je n’entends plus que les gémissements du squelette de ce qui avait été le Parc d’Attraction ? Pourquoi même le soleil pleure et disparaît à l’horizon, me laissant seul avec le cadavre du Géant. Jadis fort et en bonne santé, ce colosse est à présent à l’image de ma tendre enfance : mutilé, agonisant.

  Je fais désormais perd avec cet endroit meurtri, attendant impatiemment que l’obscurité balaye le souvenir de ce qu’avait été ma jeunesse.

 

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Texte – Lueur obscure

Lueur obscure

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  Réduit à l’état de corps sans vie flottant dans l’obscurité, mût uniquement par les vestiges d’une volonté agonisante, je me dirigeais vers le balcon. Mes pas lents et nonchalants m’amenèrent jusqu’à une brise nocturne qui vint caresser mon visage meurtri par les cicatrices du passé. Mes yeux noircis par la haine s’élevèrent vers le maigre croissant de lune qui semblait  sourire avec sarcasme, se moquant de mon sort avec une fascination morbide. Comme Eux.

  Eux, qui m’ont poussé jusqu’à mes plus noirs retranchements, Eux qui ont peint mon présent avec des couleurs sombres, Eux qui ont dévoré mon cœur pour n’en laisser qu’une carcasse pourrissante…Eux qui ont fait naître en moi la volonté de jeter mon corps sans vie par la fenêtre de ce balcon de marbre.

  Sentant les derniers retranchement de ma volonté de vivre capituler, je me penchai vers le vide lorsqu’une lueur à peine perceptible attira mon regard. Cette lueur blanche, loin d’être celle de l’astre lunaire, s’était formée dans le ciel bleu marine qui me faisait face. Puis, cette étrange lumière se mit à grandir. Elle semblait se rapprocher. Elle semblait se rapprocher de moi.

« Comment ? Au moment même où mon âme capitule, quelqu’un ou Quelque chose, dans l’infini univers, reconnaît mon existence ? Se pourrait-il que je compte pour quelques personnes ? Ou est-ce simplement la Mort venant me chercher à point nommé ? Serait-ce cette fameuse lumière avant la Mort, dont tout le monde parle, sans jamais l’avoir vue ? Ou, plus vraisemblablement, serait-ce mon esprit meurtri qui se met à voguer vers quelques délires nocturnes, laissant ma raison quitter mon corps et disparaître avant que mon corps ne fasse le grand saut ? »

 

  La lumière devint une créature ailée et continuait de se diriger vers moi, rependant son aura blanchâtre dans l’air lourd. Elle atteint mon balcon et me tendit la main.

 C’est auprès de cette Lumière Obscure que je quittai ce Monde Perdu.

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Texte – Solitude

Solitude

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Les cigales chantent, un bruit retentit. C’est celui d’une créature de la nuit. Son aura noircie par la solitude pénètre dans l’obscurité, là où même la clarté de la lune ne peut la débusquer. Au cœur du sous-bois humidifié par les pleurs d’un ciel morne, la Chose de la nuit se déplace en silence jusqu’à un lac endormit. Elle s’adresse alors au reflet immaculé d’une lune argentée, rompant avec le silence régnant dans ce lieu secret. Dans les ténèbres, ses murmures torturées retentissent et donnent à peu près ceci :

« Bien morne est le cœur d’une femme anéanti par la solitude. Tout mon être n’est qu’une coquille vide et inerte. Jour après jour, je laisse passivement la douleur m’envahir. A contrecœur, je lui ouvre la porte de mes songes et elle infeste mon esprit. Cette souffrance issue du passé est l’héritage de mon enfance, lorsqu’il faisait encore jour dans mon âme. A présent, la nuit éternelle s’y est installée, et il n’y a plus que dans le noir que j’y vois clair. »

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Nouvelle – Terreur nocturne

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Terreur nocturne

 

  Vous savez, je n’ai encore jamais raconté cette histoire à personne. Je ne saurais dire pour quelle raison j’ai préféré garder tout ça pour moi. Peut-être qu’une partie de moi considère que ça ne regarde que moi et personne d’autre. Peut-être que c’est parce que j’ai toujours ce doute léger – mais réel – que mon esprit a simplement inventé cette histoire sous l’effet de l’alcool…Quoiqu’il en soit, je pense que je peux m’en remettre en me contentant de l’écrire. Lorsque j’aurais terminé, je me sentirai surement beaucoup mieux. Comme libéré ! Ensuite, je n’aurais aucune raison de garder ses pages avec moi, et je les laisserai dans le grenier. Comme ça, il n’y aura aucun risque que ma mère ou que mon frère ne les découvre. Elles seront peut-être trouvées par la personne qui occupera la maison après nous, une fois que nous aurons déménagé. Cette personne me prendra peut-être pour un fou, ou peut-être me croira-t-elle. Je n’aurai de toute façon aucun moyen de le savoir.

Bref, commençons.

  C’est arrivé par une nuit sombre d’été. Une nuit sans lune. J’étais jeune conducteur et, ayant reçu ma voiture quelques jours avant, je m’étais empressé de l’utiliser pour me rendre chez un ami afin de d’évoquer quelques souvenirs de l’époque où nous étions au lycée, et de bavarder de choses et d’autres. Nous avions donc passé la soirée ensembles, chez lui. Ses parents lui avaient laissé la maison pour la semaine et nous l’avions donc pour nous tout seul. La soirée passa tranquillement. Nous parlions notamment des derniers films que nous étions allé voir, chacun de notre côté, et nous échangions quelques rumeurs sur nos connaissances communes.

  Puis, il était temps pour moi de repartir chez moi, dans ma belle saxo bleue. J’étais très fier d’avoir reçu cette voiture. Bien que d’occasion, elle semblait avoir peu servie et roulait sans le moindre problème. Mes parents avaient fait une excellente affaire et m’avaient réellement rendu heureux avec ce cadeau. Je n’avais cependant pas de quoi être fier de moi étant donné les quelques verres alcoolisés que j’avais vu chez mon vieil ami. Je ne prenais donc pas le volant sobre et priai pour ne pas tomber sur quelques policiers patrouillant en ville ce soir-là…ce que je fis.

   Ils furent d’ailleurs la seule voiture que je croisai en ville pendant mon retour – il faut dire qu’il était quand même 1h00 passée. Quand je me rendis compte de leur présence, un frisson d’angoisse me parcouru si brusquement que je sentis mon rythme cardiaque s’accélérer à vive allure. Ils étaient arrêtés à un angle de rue, et je fus partiellement rassuré en m’apercevant qu’ils avaient déjà arrêté quelqu’un – un autre jeunot dans une petite voiture blanche – et qu’ils se préoccupaient plus volontiers de cette personne que des autres voitures circulant dans la rue.  Je poursuivi mon chemin le plus sagement possible et commençai à m’éloigner de la ville pour me diriger vers la campagne. Vers chez moi. Vers l’obscurité.

  J’allumai mes feux de routes et commençai à rouler à grande vitesse sur une longue route droite et monotone. Seuls les traits blancs où la lumière de mes phares se réfléchissait me permettaient de suivre le tracé de la route. Il n’y avait plus aucun éclairage public autour de moi, et j’avais dès lors l’impression d’être le héros d’un de ces Roads movies, solitaire roulant indéfiniment vers l’inconnu. A la radio, The Cramberries chantaient d’étranges paroles à propos de la guerre, et l’ambiance générale qui régnait autour de moi, associé à l’obscurité pesante, faisait naître en moi une étrange sensation, ni agréable ni négative, de liberté solitaire. Je voyageais au fil du temps, seul avec ma voiture, accompagné des chansons mélodieuses provenant de stations lointaines, quelque part, dans le noir.

    Brièvement, je fus suivi par quelques voitures, qui disparurent les unes après les autres en prenant des directions diverses, tandis que je poursuivais obstinément mon chemin, toujours tout droit, vers ma demeure. Puis, alors qu’un indescriptible et – c’est le mot – oppressant calme régnait, je fus suivi par une autre voiture. Tout d’abord, je crus à une moto ou bien à un scooter. Je ne voyais en effet qu’une unique lumière blanche intense et aveuglante, semblant surgir de nulle part – comme si son conducteur avait attendu d’être assez près de moi pour l’allumer. Puis, j’aperçu le deuxième œil de la bête de métal qui se trouvait derrière moi. Celui-ci était visiblement bien fatigué, car il éclairait bien moins intensément que son voisin de droite, lequel commençait déjà à me taper sur les nerfs avec sa lumière aveuglante.

  Très vite, je trouvai que cette voiture me suivait de trop prêt. Elle m’avait rattrapé à vive allure et, alors que nous prenions un virage large et dangereux au milieu des bois, me collait au point que j’eu réellement l’impression que j’allais être touché à l’arrière. Lorsque la route redevint une ligne droite au milieu d’une forêt dense de conifères, la voiture borgne me suivait toujours d’aussi près. Rapidement, je me sentis mal à l’aise, et peut-être même un peu en colère. A peine avais-je commencé à conduire seul qu’on commençait déjà à m’emmerder en pleine nuit ! Et sur une route que personne ne prend d’habitude…

  Car, je le réalise à présent, ce n’était pas seulement le fait d’être suivi de près par une voiture qui n’avait qu’un phare fonctionnel, qui m’angoissait le plus. C’était surtout le fait qu’elle continuait à me suivre alors que j’arpentais des chemins extrêmement peu fréquenté, surtout à une heure pareil. Nous étions au milieu de nulle part. Au milieu des bois. Habitant au fin-fond de la campagne, j’ai besoin de passer par ces routes isolées pour rentrer chez moi, et il était bien rare que quelqu’un d’autre ait besoin d’y passer. Surtout que je n’avais croisé pratiquement personne durant mon trajet. Même en ville. Le comportement de cette voiture était donc sérieusement suspect.

  La singularité des évènements, associé au stress d’être encore un conducteur expérimenté, pas très sûr de lui, et jamais à l’abri d’un accident, rendait la situation particulièrement inquiétante pour moi. J’avais beaucoup de mal à regarder devant moi. Mon attention était continuellement fixée sur la voiture qui était en train de jouer à mon ombre. A chaque changement de direction, je testais ses réactions pour vérifier s’il était réellement en train de me suivre ou s’il allait juste dans la même direction que  moi – c’était possible, après tout…c’était très peu probable, très rare même, mais pas impossible. Dans un premier temps, je mettais mon clignotant tardivement, attendant de voir s’il comptait le mettre avant moi. Bien sûr, il ne l’activait qu’après que j’eusse indiqué ma direction. Naturellement, sa direction était toujours la mienne. J’omis ensuite délibérément d’indiquer ma direction. Mon suiveur en fit autant. Il se contentait de m’imiter comme un miroir.

  Je savais donc qu’il n’avait aucun moyen de savoir où j’habitais vu qu’il lui fallait attendre de savoir quelle était ma direction pour choisir la sienne. J’entrepris donc de faire un détour au lieu de rentrer directement chez moi. Cette conclusion était loin de me rassurer. Je pris alors volontairement la mauvaise direction, et le Borgne me suivit.

  Il me suivit sur les routes les plus sinueuses et les plus reculées de la campagne. Très vite, nous nous enfoncions dans un milieu où la nature semblait avoir presque entièrement gardé le contrôle. Cette pensée m’effleura l’esprit lorsque je commençai à attendre les cigales chanter et les chouettes hurler dans les profondeurs du sous-bois. Comme alerté par ces cris nocturnes, j’augmentai ma vitesse comme je le pouvais afin de semer mon assaillant qui continuait sa course sans me laisser le distancer un seul instant.  La terreur s’empara réellement.

  La terreur s’empara réellement de moi lorsqu’un volatile, surgit de nulle part, percuta mon pare-brise et y resta collé pendant de longues secondes. C’était un chat huant que je venais de percuter et dont les yeux d’un noir sinistre semblaient me regarder d’un air accusateur. Regarde la route, mon petit. Tu conduis n’importe comment.

  Le volatile au regard surnaturel se détacha de mon pare-brise et alla s’étaler sur le bord de la route. Blessé ? Mort ? Je ne le su jamais.

  Nous arrivâmes alors au niveau d’un champ, et quelque chose d’incroyable se produisit. Je ne puis dire à quel moment cela a commencé, mais je ne roulais plus sur une route goudronnée. Ma voiture glissait sur une route d’ossements – visiblement humains étant donné l’allure des cranes. Horrifié, je voulu m’arrêter mais la présence du borgne me collant toujours aux basques me dissuada même de ralentir. Le bruit atroce de craquement des os sous mes pneus retentissait dans mes oreilles et je sentis que je n’allais pas pouvoir supporter la comédie pendant bien longtemps. J’entrepris alors de quitter ce chantier constitué de vieux os apparus comme par magie, mais à chaque changement de direction, il se passait quelque chose d’inexplicable. Sans que je ne la vois bouger, la route suivait mon mouvement, comme si les ossements avaient lu dans mes pensées et savaient comment se disposer pour que je suive toujours leur route.

C’est pas possible…c’est un rêve.

  J’envisageai un instant l’option de saisir mon téléphone et d’appeler mes parents malgré l’heure tardive – il devait bien être 2h – mais, bizarrement, je n’osais pas. Je pense que j’avais peur que ça me fasse ralentir ou bien avoir un accident. J’étais tellement peu expérimenté et peu à l’aise avec la conduite que le simple fait de lâcher le volant d’une main était un défi pour moi, surtout en de pareilles circonstances.

Ce bruit de craquement…cet horrible bruit.

  Je vis alors que j’étais en train de me diriger vers quelque chose qui brûlait. Un point lumineux faisait varier son intensité devant moi, à quelques centaines de mètres. J’étais encore trop loin pour distinguer de quoi il s’agissait, mais c’était visiblement assez gros. Plus gros qu’un homme. Je fonçais comme un fou vers cette unique source de lumière qui se présentait devant moi.

  Peu à peu, la forme de l’objet incandescent se dessina. Lorsqu’il fut à 200 mètres, je reconnus une voiture. A 100 mètres, je reconnus ma voiture. Je finis par identifier le conducteur : il s’agissait de moi. Du sang coulait de ma tête et j’étais inconscient. Non, j’étais mort.  J’avais mon propre cadavre en face de moi, et il s’agissait d’un accident grave que je venais d’avoir.

Subitement, mon suiveur accéléra.

  Je mis plusieurs minutes à me réveiller. A mi-chemin entre la torpeur et la conscience, je constatais progressivement que j’étais toujours dans ma voiture – et non dans mon lit comme je l’aurais espéré. J’ouvris les yeux et balayai mon environnement du regard. Je me trouvais juste devant le portail de ma demeure. Il faisait toujours nuit et un regard sur mon téléphone m’indiqua qu’il était déjà quatre heures du matin. Je voulu redémarrer mais quelque chose m’en empêcha. Je ne pouvais plus toucher au volant. J’avais l’impression qu’une force surnaturelle me l’interdisait, avant de réaliser que c’était la peur qui m’en empêchait.

  Je dû réveiller mes parents pour qu’ils puissent garer la voiture dans notre propriété. Je me contentai alors de leur dire que j’avais simplement un peu forcé sur l’alcool. Il m’était impossible d’en raconter davantage. Je peux en tout cas vous dire que, depuis ce soir, je ne me suis jamais plus assis sur le siège avant d’une voiture. Jamais.

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Trois courtes nouvelles

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Châtiment

  Je n’ai jamais aimé la nuit. Un jour qui se termine est toujours source de déprime pour le veuf solitaire que je suis. C’est en effet à partir de la tombée de la nuit que ma demeure perd son masque de maison accueillante, pour révéler son visage sinistre. Dix années durant, j’ai vécu mes nuits seul dans ce lieu répugnant, à essayer désespérément de retrouver un sommeil perdu.

   Seul ? Pas tout à fait…C’est même lorsque la lune s’éveillait que je recevais les visites les plus régulières. Si d’autres à ma place auraient mis en doute leur santé mentale, j’ai de mon côté toujours été certain de la présence des deux esprits frappeurs qui ont juré ma mort : ces deux êtres qui avaient été mes filles, et que j’ai noyé sans compassion 10 ans auparavant. Mon motif ? Je préfère le taire, vous ne me croirez pas.

  S’infiltrant dans mon esprit, s’incrustant dans mes rêves les plus intimes, elles criaient vengeance et exigeaient la punition de leur tortionnaire de père…et ce, sans répit, jusqu’au lever du soleil. M’en débarrasser ? C’était aussi impossible que de réparer mon acte. Inutile de sortir mon revolver pour tirer dans les miroirs ou sur les murs où je les voyais apparaître…Dieu sait qu’on ne peut tuer ce qui ne vit pas. J’ai déjà essayé.

  Cette nuit, mon esprit capitula. Oubliant toute tentative de résistance, j’attendis la venue des deux Démons, conscient du châtiment qui m’attendait et prêt à le récolter. Le sort qu’elles me réservaient allait cependant au-delà de toutes mes craintes. Très vite,  je ne fus plus qu’un pantin enchaîné à son propre corps, impuissant et privé même de la parole. Elles finirent par me poser sur la table du salon et je me retrouvais alors en face du miroir par lequel elles repartirent, m’adressant un sourire cruel de satisfaction.

  Désormais à jamais seul face à moi-même, je médite sous les rayons argenté de la lune moqueuse,  regrettant de ne pas pouvoir atteindre le revolver qui aurait pu me libérer à jamais.

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Expériences

  Il y a des passions, des pratiques ou des passe-temps qu’il ne nous appartient pas toujours de choisir. C’est ce que je me suis dit lorsque j’ai découvert le sadomasochisme. Ma copine n’étant pas un modèle d’ouverture d’esprit, c’est par le biais de l’infidélité que j’ai pris goût à cette pratique. Rapidement après avoir pris conscience de mes propres pulsions, je multipliai les aventures secrètes avec des maîtresses débordantes d’imagination. Nuit après nuit, je devenais, durant quelques heures, le jouet de ces déesses nocturnes qui faisaient de moi leur objet de plaisir…et ce pendant presque un an.

  Jamais satisfait cependant, je continuais de partir à la recherche d’expériences toujours plus torrides et interdites  avec des filles de joie. Il n’était d’ailleurs pas rare que je récolte quelques souvenirs sanglants m’obligeant à inventer d’innombrables bobards à ma femme, qu’elle gobait sans difficulté. On finit par me parler d’un lieu entièrement consacré aux pratiques masochistes, à un degré bien plus au élevé que tout ce que j’avais connu jusqu’à présent. Avec un intérêt quasi-morbide, je m’empressai de m’y rendre pour découvrir que le lieu en question n’était qu’un vieux puits menant vers les égouts, et dont l’accès se faisait en empruntant une longue échelle. Convaincu d’avoir été victime d’une plaisanterie de mauvais goût, je rebroussai chemin.  A peine avais-je fait  quelques pas qu’une douleur vive et féroce m’assaillit au niveau du tendon d’Achille. Je gémit puis trébuchai sur le sol rocailleux de la rue. Je constatai en me retournant qu’un crochet ressemblant à un imposant hameçon s’était salement planté dans mon tendon droit, rendant tout mouvement du pied atrocement douloureux. Je suivi alors du regard l’épaisse chaîne attachée au crochet pour découvrir qu’elle trouvait son origine dans le puits qui menait vers les égouts. C’est alors que le crochet, comme animé d’une volonté propre, il s’enfonça davantage et la douleur me fit pousser un cri perçant d’enfant-martyre. La chaîne se tendit comme si une Chose cachée dans les profondeurs des égouts la tirait frénétiquement. En quelques instants, je me retrouvai emporté vers le puits béant. Malgré mes hurlements et mes tentatives désespérées de m’accrocher à l’échelle, je sombrai dans des ténèbres là où nul homme ne semblait avoir jamais mis les pieds. J’atterri sur un immonde sol poisseux constitué de ce qui me sembla d’abord être un énorme tas d’ordures mollassonnes et répugnantes. Je ne fus pas long à réaliser que je venais en réalité d’atterrir sur un amas de cadavres ensanglantés où s’entremêlaient têtes décapitées, crânes décharnés, membres arrachés et os charnus.

  Je n’y suis jamais ressorti depuis. Peut-être le devrais-je, ne serait-ce que pour revoir ma femme, savoir si elle s’est remariée, si elle a eu de beaux enfants et si son mari la satisfait. Quoiqu’il en soit, je ne compte plus retourner vivre à la surface. Les gens y sont ennuyeux et fermés d’esprit. Ici, je pense pouvoir dire que j’ai enfin trouvé tout ce que je cherchais. On dit que trouver le bonheur, c’est trouver des amis aussi fous que soit. Je crois bien que je n’ai plus à chercher.

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Bizarres désirs

Je crois que je ne suis pas normale.

Du moins, c’est ce que je me dis en regardant mes copines. Elles ont un papa, une maman, souvent des frères et sœurs,  parfois des oncles et des tantes, et j’ai même une amie qui a un hamster.

Moi, je dois briller d’un autre soleil. C’est ce que me dis toujours mon ange gardien, Franc.  Il n’y a que moi qui voit Franc. C’est  mon ami qui me rend visite toutes les nuits. Il vole dans le ciel étoilé et m’autorise même à venir voler avec lui, quand je n’ai pas école le lendemain. C’est Franc qui m’a dit de faire tout ce que j’ai fait cette nuit. Moi, je n’en avais pas forcément envie, au début, mais Franc m’a assuré que je devais le faire, qu’il me tuerait sinon.

 

Alors, j’ai fait ce qu’il m’a dit.

J’ai poussé papa par la fenêtre quand il est venu fermer les volets.

 

J’ai coupé la tête de maman parce qu’elle m’a grondé quand  j’ai poussé papa. J’aime pas quand elle me fâche. Alors j’ai mis sa tête dans les toilettes, bien fait pour elle.

 

J’ai frappé mon petit frère avec un couteau parce qu’il n’arrêtait pas de pleurer.

 

Maintenant, il n’y a que Franc et moi cette nuit, et c’est très bien comme ça.

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Nouvelle – L’arbre

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L’arbre

 L’étouffante chaleur des tropiques tapait sur le crâne de Carl Liche qui n’y prêtait néanmoins aucune attention, bien trop fier de son exploit. L’explorateur allemand, après avoir à deux reprises faillit y rester, contemplait désormais les vestiges de son adversaire vaincu. Le monstre botanique que les malgaches appelaient « l’arbre mangeur d’homme » était à présent couché sur le côté, les racines à l’air libre, et ne donnait plus aucun signe de vie. Sa chute avait engendré un vacarme si retentissant que toute la forêt avait dû en être informé. Carl se demandait même si le choc ne s’était pas fait entendre jusqu’au village, et si les habitants n’étaient pas déjà en train de fêter l’évènement, prêts à l’accueillir avec admiration.

« Dépêche-toi de le hisser, Franc ! » cria-t-il à l’attention de son  assistant malgache conduisant le camion à remorque. « Je ne vois pas la corde bouger ! »

  Les deux hommes avaient attachés le monstre terrassé à une corde afin de le tracter jusqu’au village, situé à quelques kilomètres. La corde, pourtant, était aussi immobile que les innombrables feuilles tentaculaires de l’arbre qui gisaient au sol comme des cadavres de serpent.

« Franc ! » Appela de nouveau Carl. Le moteur du camion tournait toujours, mais le véhicule restait immobile. Quant à son conducteur, il ne donnait pas le moindre signe de vie.

« FRANC ! »

  Même le bruit du moteur n’aurait pas pu empêcher Franc d’entendre un appel si fort. Inquiet, Carl marcha prudemment vers le camion, enjambant ainsi les flaques de liquide jaunâtre issu du bulbe de l’arbre, point faible qu’il dissimulait dans ses tentacules avant que Carl n’ait raison de lui. En s’approchant de la cabine du conducteur, Carl fut parcouru d’un frisson. Pendant un instant, il fut certain qu’il allait y découvrir un siège vide, et, en se retournant, il verrait les Mkodos, la tribu des adorateurs de l’Arbre, venus venger sa mort. Pendant une seconde, il vit vraiment la cabine complètement vide, et son camarade déjà kidnappé par les indigènes pour le dévorer et prêts à lui réserver le même sort.

  La cabine n’était pas vide. Quelqu’un l’occupait. Et c’était bien l’assistant de Carl. Celui-ci allait très bien, si on faisait abstraction de l’énorme trou qu’il avait dans la poitrine, et à l’inertie absolue de son corps.

  Carl ne cria pas. Il laissa seulement s’échapper un « Oooh merde » à la découverte du corps de son coéquipier. Après quoi, ses yeux se dirigèrent instantanément vers le siège passager, où se trouvait un homme moustachu, blanc également, pointant un revolver et un regard accusateur vers lui. Carl se demanda rapidement s’il avait déjà vu cet homme, puis, instinctivement, porta la main à sa poche droite où se trouvait son propre revolver.

  Il n’eut pas le temps de le sortir. L’inconnu tira et, avant même de savoir qu’il avait été touché, Carl ressentit une effroyable brûlure au niveau de son bras droit, qui le fit danser et gémir sur place. Le moustachu en profita pour sortir du camion. Le son émit par le tir avait retenti dans la forêt et fait s’envoler les quelques oiseaux qui étaient restés dans les parages. A leurs piaillements, se mêlaient les bruits des bottes du moustachu qui s’avançait à pas lents vers l’explorateur allemand.

« Navré de cette bavure, je débute avec les armes à feu. »

Il parlait avec un accent anglais bien londonien. Carl réalisa alors seulement que la balle ne l’avait pas transpercé le bras mais seulement effleuré. La blessure n’en était pas moins douloureuse et sanglante pour autant.

L’inconnu était habillé de vêtements étrangement chics pour un lieu pareil. Il portait un costume bleu et une chemise blanche. Seules ses bottes étaient à peu près adaptées à une excursion dans la jungle, même si Carl eu le temps de remarquer quelle faute de goût cela engendrait.

-         Oh, et je vous prie aussi  de m’excuser pour la tenue, c’est vrai que les bottes ne conviennent pas trop avec le reste, mais comprenez que je n’avais pas le choix, dans un lieu pareil.

-         C’est tout pardonné, gémit Carl qui se tenait le bras pour ralentir l’écoulement du sang hors de son corps.

   L’homme moustachu le regardait souffrir avec une satisfaction qui n’était pas sans une certaine désolation.

« Je vous sens un peu tendu. Marchons un peu, cela vous fera du bien. »

  L’inconnu passa devant un Carl grimaçant et se dirigea d’un pas nonchalant vers l’arbre terrassé, les mains derrière le dos. L’une d’elle tenait toujours le revolver qui avait tiré le premier. Carl vit l’occasion de profiter du fait que son ennemi était de dos pour lui loger une balle dans la cervelle. Cependant, il ne parvenait plus à bouger son bras droit douloureux, ni même à décoller sa main gauche de la blessure.

-         Comment avez-vous fait pour tuer Franc sans que j’entende le coup de feu ? demanda Carl.

-         Je m’en serais voulu de vous déranger. J’ai salué votre ami au moment où l’arbre a rendu son dernier souffle.

Il est futé… se dit Carl.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda-t-il, tout en connaissant plus ou moins la réponse.

Le moustachu se retourna vers le blessé, l’air légèrement contrarié, voir froissé.

-         La politesse veut qu’on demande le « qui ? » avant le « comment ? ». Il n’en est peut-être pas ainsi en Allemagne ou à Madagascar, mais d’où je viens, c’est d’usage.

-          Alors, à qui ai-je l’honneur ?  se rattrapa Carl, perdant patience.

-         Je m’appelle Henry Michigan, pour vous servir. Je suis anglais. Ma femme et moi sommes venus de Londres pour passer nos vacances dans cette île splendide.

-         Vous avez une curieuse façon de passer des vacances…

Cette dernière phrase froissa visiblement le Londonien qui, d’un geste lent et élégant, leva son bras et pointa de nouveau son arme vers Carl.

-         Vous n’êtes pas en position d’être sarcastique, dit-il.

-         L’humour, ça détend toujours l’atmosphère pourtant.

-         Pas avec moi.

Carl eut un frisson en croyant qu’Henry allait réellement tirer cette fois. S’il n’en fit rien, Carl était certain qu’il était à deux doigts de le faire et que, cette fois, il risquerait de mieux viser si Carl ne se calmait pas.

« Je ne voulais pas vous vexer. » dit-il.

L’Anglais arbora un large sourire et baissa son arme. Il contempla alors de nouveau l’arbre.

-         Voilà du beau travail. Je n’aurais pas fait mieux, dit Henry.

-         Nous avions travaillé à deux.

-         Racontez-moi tout. Comment avez-vous procédé ? Fut-ce périlleux ? Avez-vous eu peur ? Je crains d’avoir raté le début du spectacle.

Carl avala sa salive.

« Nous avons dû nous en approcher discrètement pour ne pas le réveiller. Quand il se réveille, il agite ses espèces de lianes en forme de serpent qui s’enroulent autour des gens qui s’en approchent, mais quand il dort, les lianes restent calmes. »

Henry regarda Carl de façon étrange, avec une expression où on lisait à la fois de l’effroi et de la fascination.

-         Alors, ces arbres dorment ?

-         Oui. Celui-là, oui, en tout cas. Nous en avons profité pour tirer sur son bulbe.

Le regard d’Henry n’affichait à présent que de la curiosité et de la fascination.

-         C’est le gros truc jaune-fluorescent au bout de son tronc. Quand les tentacules bougent dans tous les sens, il n’est pas visible, mais quand elles sont inactives, on le voit très bien. Nous avons dû tirer plusieurs fois sur ce gros machin jusqu’à ce que l’arbre tombe.

-         C’est ce truc qui dégage cette odeur nauséabonde ?

-         Oui, c’est le liquide répandu par terre. Je crois que c’est la sève de l’arbre…Vous ne voulez pas me conduire au village ? S’il vous plait…

A cette demande, le moustachu éclata d’un rire bruyant qui fit s’envoler quelques oiseaux sous un ciel désormais couvert – Carl venait juste de le remarquer.

-         Vous savez ce qu’est un passereau ? demanda subitement l’anglais.

-         Un…oiseau ?

-         Bingo ! Vous êtes plus cultivé que vous en avez l’air. Et j’imagine que vous avez déjà vu un serpent.

-         Je suis explorateur, monsieur Michigan.

-         Vous savez donc certainement ce que c’est, pardonnez-moi. Vous êtes définitivement plus intéressant que je ne le pensais. Je parie que vous avez même remarqué que mon nom faisait référence à un Etat des Etats-Unis.

-         Dans le Midwest. Entouré par des lacs.

-         Vous n’êtes décidément pas l’idiot que vous affectez d’être, monsieur Liche.

-         Comment connaissez-vous mon nom ?

-         Voyons, un homme intelligent comme vous, réfléchissez un peu : je ne vous aurais pas suivi jusqu’ici sans connaître ne serait-ce que votre nom…mais revenons à mon serpent et mon passereau, voulez-vous ? Imaginez pendant une seconde un passereau…puis un serpent. Maintenant, imaginez ces deux animaux dans un même espace fermé. Qu’est-ce qui se passe dans ces cas-là ?

-         Le passereau se fait dévorer.

-         Par qui ?

-         Par le serpent.

-         C’est très bien, vous suivez ! Mais  votre réponse, sans qu’elle soit totalement inexacte et avec tout le respect que je vous dois, est assez en dessous de la vérité. La vérité, c’est que le passereau ne peut pas une seconde essayer d’échapper au serpent. Il reste parfaitement immobile jusqu’à ce que le prédateur referme sa mâchoire sur lui. Pourquoi n’essaie-t-il pas de fuir ? Parce que la peur le paralyse, tout simplement. Eh oui, les serpents n’hypnotisent pas leurs proies ! C’est une invention ! Ah ! Ah ! Ah !

La blessure de Carl était toujours douloureuse, mais il parvenait à bouger légèrement son bras et à le rapprocher de sa poche pendant qu’Henry parlait.

« Mais, vous en savez quelque chose. Vous avez assisté à une situation identique il y trois jours. Avec cette femme. » Reprit Henry.

Un frisson d’horreur et de compréhension parcouru l’explorateur.

-         Vous la connaissiez…dit-il.

-         Et vous ?

-         Je ne l’avais jamais vu avant ce jour-là.

-         Vous auriez pu avoir l’éternité pour faire connaissance.

-         Je me suis tiré  d’affaire.

-         A ce qu’on dit, les indigènes allaient vous sacrifier à l’arbre vous aussi.

-         C’était visiblement leurs intentions.

-         Quel effet ça fait ?

-         De survivre aux Mkodos ?

-         De voir une femme innocente se faire dévorer par l’arbre.

-         Ce n’est pas quelque chose dont on a envie de parler…

-          Je vous en prie…décrivez-moi ce qu’ils lui ont fait.

-         Si vous tenez à le savoir, ils l’ont jeté au pied de l’arbre et il a déployé ses tentacules sur elles. Les tentacules s’enroulaient autour de son corps et la hissaient jusqu’au sommet pendant que les Mkodos chantaient et dansaient autour. Il me semble que la femme avait perdu toute raison à ce moment-là, elle riait.

-         C’est tout ?

-         Elle a disparu dans le feuillage de l’arbre après ça. Rien d’autre.

-         Et vous, qu’avez-vous fait pour vous en sortir après ça ?

-         Ils m’avaient attaché voyez-vous…contre un poteau de bois. Ils allaient me sacrifier aussi mais j’ai réussi à forcer suffisamment avec mes bras pour casser leur corde.

-         Et vous vous êtes enfuit ?

-         J’ai courru aussi vite que j’ai pu jusqu’à ma jeep. Là, ils ne pouvaient plus me courir après, je les ai semé facilement.

-         Vous êtes débrouillard.

-         Chanceux, je dirais.

-         Non, débrouillard…et modeste.

-         Cette femme qui s’est faite sacrifiée…qui était-elle pour vous ?

-          Rien de plus que ma femme.

-         Je vois. C’est pour ça que vous êtes ici.

-         J’ai pu me procurer une arme à feu et un seul lot de dynamite hier, chez un trafiquant malgache. La dynamite a été suffisante pour éliminer tous ces sauvages. Il ne restait plus qu’un coupable à éliminer et Jessie serait vengée…je pars donc à la recherche de l’arbre et lorsque je le retrouve…quelle surprise ! Je vois que le travail est déjà fait !

Carl pouvait à présent toucher son revolver du bout de son doigt. Il espérait que le moustachu ne le grillerait pas avant qu’il puisse le saisir.

-          Mais je ne vous en veux pas…vous ne saviez pas que c’était à moi de le faire.

Le visage du moustachu s’emplit alors d’une indescriptible folie.

-         C’EST MOI QUI SERAI RECONNU COMME CELUI QUI A TRIOMPHE DE L’ARBRE MANGEUR D’HOMME ! PERSONNE NE MERITE PLUS CE STATUT QUE MOI ! MEURT !

 Le regard dénué de toute raison, Henry leva son arme qu’il braqua sur la tête de Carl. Ce dernier sortit à son tour la sienne de sa poche, et ignora la douleur qui l’élança aussitôt dans son bras. Il tira. Le corps du moustachu tomba alors sur le côté, s’écroulant dans la sève à l’odeur exécrable de l’arbre, un trou bien placé au milieu du front.

  Carl lâcha son arme et s’écroula de douleur aussitôt son meurtre commit. Malgré le temps désormais orageux, il était trempé de sueur. Il se dirigea en titubant vers le camion et ouvrit la portière de la place du conducteur. Franc pourrissait déjà sur place et les vers taquinaient déjà sa blessure et sa bouche. Avec répulsion, l’explorateur allemand retira le cadavre de son coéquipier de la place du conducteur où il s’installa à son tour. Il reprit de nouveau son souffle et réalisa alors que le moteur du camion avait tourné jusqu’à s’étouffer lui-même, sans qu’aucun des deux hommes n’y eusse prêté attention. Carl poussa un gémissement à l’idée qu’il allait devoir retourner au village Lopax à pied, traînant son bras blessé le long du chemin.

  Il n’eut pas le temps de pousser plus loin sa réflexion : un objet long et pointu lui traversa le ventre et alla transpercer son dos, puis son siège. Carl identifia l’objet planté dans son corps comme une longue flèche et comprit alors qu’il était fini. Comme pour confirmer ses pensées, une autre flèche alla se loger entre ses deux yeux, l’empalant une deuxième fois à son siège. Il eut le temps de voir arriver quelques Mkodos, avant de sentir sa conscience disparaître. Avant de rendre son dernier souffle, Carl se dit qu’on ne se débarrassait pas de toute une tribu de sanguinaires avec quelques bâtons de dynamite.

 

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Nouvelle – Un coup de fatigue

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Un coup de fatigue

 

  Difficile, encore aujourd’hui, de croire c’est le hasard qui m’a amené à engager la conversation avec Emanuel Clancier. Et pourtant, c’est bien grâce à un concours de circonstance que cette discussion a eu lieu. Vous savez, quand ce genre de chose se produit, on se demande souvent « qu’est-ce qui se serait passé, si… ». Personnellement, je pense qu’Emmanuel ne serait plus de ce monde sans moi.

Mais commençons par le début. Je m’appelle Thomas Martin, et je suis un trentenaire célibataire tétraplégique qui n’a jamais connu ce que ça faisait que de se promener dans un parc ou de faire un footing. Mes jambes à moi sont en grève depuis ma naissance, et elles n’ont pas l’air de vouloir se mettre au travail. Mon handicap, néanmoins, ne m’a jamais empêché de m’intégrer dans la société et de me faire des amis en or –si ce n’est peut-être lorsque j’étais très jeune. C’est avec ces mêmes amis que j’avais rendez-vous ce soir-là, comme bien souvent au bar d’ambiance intitulé le Lord John.

Comme chaque week end à ma connaissance, le bar était plein. On y croisait essentiellement des jeunes âgés de 15 à 20 ans venant, selon les âges, goûter pour la première fois à la douce saveur interdite de l’alcool, se plaindre des cours à la fac, ou simplement décompresser d’une semaine chargée. Mes amis et moi étions également dans les études, et nous nous approchions de fièrement de la fin de notre dernière année de Fac de Sciences. Autour de la table où nous attendions notre bouteille (qui serait, nous l’espérions tous apportée par la magnifique serveuse Angelina…), il y avait Anna, une noire corpulente – certainement celle qui sortait le plus souvent parmi nous quatre – France, une petite blonde aux cheveux bouclés et au nez étonnement crochu – nous l’appelions « mouton » ou « sorcière » selon si on se référait à ses cheveux ou son nez –  Lucas, un gars étonnement grand qui parlait avec une voix assez aigue et dont personne n’a jamais osé demander l’orientation sexuelle – à ma connaissance en tout cas – et enfin moi, le mec-en-fauteuil-roulant. La fréquence à laquelle nous venions nous avait rendu, associé à notre physique très reconnaissable, nous avait valu une certaine célébrité au sein du bar, et nous étions souvent pris en train de saluer tel gars, tel serveur, et même le patron du bar qui payait parfois sa tournée. Quand l’envie l’en prenait.

 

Nous étions en train d’évoquer encore et toujours les mêmes vieux souvenirs et anecdotes d’étudiants lorsque la serveuse apporta notre bouteille de téquila-cerise. C’était moi qui avait choisit le parfum ce soir-là. A notre grand étonnement, cependant, il n’y eu pas que la bouteille. La serveuse nous servit également un shooter chacun, précisant que c’était de la part d’un « généreux anonyme ».

Cela nous laissa intrigués. Chacun de nous regarda autour de lui afin de vérifier si cette généreuse personne n’était pas en train de nous regarder, et Thomas demanda à deux connaissances de la table d’à côté si les shooters étaient de leur part. Ce n’était visiblement pas le cas. La parenthèse fut close lorsqu’Anna déclara que c’était surement telle ou tel de ses potes à l’autre bout du bar, qui avait accomplit ce geste. Tout le monde trouva cette explication satisfaisante et la soirée reprit.. Tout le monde sauf moi. Cette histoire continuait à m’intriguer. C’est surement pour cette raison que je ne bus pas autant ce soir-là que les autres soirs.

A la fin de la soirée, j’étais le plus sobre des 4.

 

Thomas avait vomit et France ne faisait que rigolait à ce que disait Anna, qui ne s’en sortait pas trop mal non plus. Nous restâmes jusqu’à ce qu’il n’y ai plus grand monde. Puis nous partîmes.

 

 

Enfin, ils partirent.

De mon côté, j’étais bien décidé à en savoir plus sur cet anonyme qui ne s’était pas manifesté jusqu’alors, et mon regard ne pouvait se détacher d’un étrange bonhomme qui buvait tout seul sur le comptoir depuis le début de la soirée.

J’inventai je-sais-plus-quelle-excuse à mes potes pour justifier le fait que je ne partais pas avec eux,  puis je dirigeai mes roues vers le type louche. J’espérai, en m’approchant de lui, arriver à le remettre, mais sa tête ne me disait pas grand-chose…quoique…

C’était un type très mince, habillé avec une vieille veste verte assez démodée et en plus pas très propre, qu’il semblait avoir enfilé à la va-vite. Son dos avait une forme particulièrement courbé qui laissait supposer qu’il avait un sérieux problème à la colonne. Il ne réagit pas à ma présence lorsque je me plaçai à côté de lui, et continuait à siroter son verre qui contenait je ne sais trop quoi.

« Excuses-moi, commençai-je, je m’appelle Emmanuel Clancier et j’étais à la table-là bas (je montrai du doigt la table où nous nous étions installés)…je me demandais si c’était vous qui nous avait payé les shooters… »

Je n’ai jamais eu aucun problème pour aborder les gens. Mon handicap m’avait appris à ne pas être timide, si je voulais ne pas être ignoré. Pourtant, ce bonhomme me mit mal à l’aise d’entrée de jeu. Il ne m’adressa d’abord pas le moindre regard, ni la moindre réaction, et continua à regarder son verre. Alors que j’attendais une réponse de sa part, il finit par tourner seulement son œil vers moi. Son regard, dont je ne voyais que la moitié, était si inexpressif qu’il me fit tressaillir.

Voyant qu’il ne répondrait pas,, je repris :

« Parce que je tenais à vous remercier…et aussi, j’aimerais bien savoir quel motif vous amené à nous offrir un verre à nous en particulier. »

Sa pupille se tourna de nouveau vers le verre qu’il avait en face de lui. Il le saisit et engloutit ce qu’il contenait en une seule gorgée. Alors qu’il reposait le verre, il finit par me répondre d’une voix que je qualifierais de…troublée.

-         Tu as apprécié ?

-         Oui…Merci, vraiment, si c’est vous, c’est gentil de votre part, mais…

-         J’avoue qu’il n’y a pas vraiment de logique à offrir un verre à tes amis aussi, vu que je ne les connaissais. Mais je me suis dit que, tant qu’à faire, autant ne pas faire de jaloux. Ils ont aimé ?

-         Oui, je suppose…Excusez-moi mais vous dites que vous ne connaissiez pas mes amis…Je vous pris de m’excuser, monsieur, mais, je ne crois pas vous connaître non plus. »

Le type se retourna entièrement vers moi et je vis pour la première fois son visage en entier. Je remarquai que son œil gauche était salement rouge, et qu’il avait d’énormes cernes.

Cependant, je ne le reconnus pas. Je n’eu apparemment pas besoin de le dire, il s’en rendit compte, comme s’il avait lu dans mes pensées.

«  Oui, c’est normal que tu ne me reconnaisses pas, on ne s’est vu qu’une fois et il y a plusieurs années. Sans ton fauteuil, je ne t’aurais peut-être pas reconnu non plus. Mais il se trouve qu’un p’tit gars dans un grand fauteuil automatisé, ça se remarque de loin. Quoiqu’il en soit, je t’ai payé le verre que je te devais. »

A ces mots, les choses devinrent plus claires dans ma tête.

-         Se pourrait-il que tu sois ?

-         Arthur Brumeau, oui. Ça fait un bail, non ?

Arthur était l’un de mes camarades de lycée. Il avait un an de plus que moi. La dernière fois qu’on s’était vu, c’était dans un autre bar au centre-ville, à l’époque où nous étions adolescents. Il n’avait rien à voir avec le déchet que j’avais en face de moi.

-          Mon Dieu mec, ça fait tellement longtemps… Tu racontes quoi de beau ? dis-je

-         Tu veux dire, je pense, « qu’est-ce qui t’ai arrivé pour devenir comme ça ? »

Pas de doute, ce type avait appris à lire dans les pensées.

-         Ben…on ne peut pas dire que tu es resté le même, répondis-je.

-         C’est vrai que de l’eau a coulé sous les ponts depuis notre dernière rencontre. Au fait, j’ai finalement réussit à y aller, en Russie.

-         Formidable ! Toi qui rêvais d’aller y travailler…tu as pu trouver du boulot là-bas.

-         Et comment… »

Il ne manifestait aucune voix, mais plutôt de la désolation mêlée à une sorte d’angoisse. Je m’interrogeai sur ce qu’il avait bien pu vivre durant tout ce temps, et voulu absolument connaître son histoire.

 

-          Je vais tout te dire…pas parce que tu as besoin de savoir plus qu’un autre, mais parce que j’ai besoin d’en parler à quelqu’un. De vider tout ça de mon esprit. Et, vu que tu étais dans le coin…enfin bref, tu as compris. Si tu savais comme je regrette tout ça…

-         Tout ça quoi ?

-         Ce job.

Il examina son verre en le tapotant comme s’il y avait une bête à l’intérieur. Puis, il le saisit par les bords et appela la serveuse.

« Un huitième jus d’orange, svp ! »

Du jus d’orange…

Ensuite, je ne sais pas s’il s’adressait à moi ou s’il se parlait à lui-même sans se rendre compte qu’il parlait à voix haute.

« Ma tête, putain…j’ai un putain de mal de crâne depuis que je suis revenu en France… »

Le jus d’orange ne fut pas long à  venir.

Il remercia la serveuse sans sourire et pris une gorgée.

« J’ai travaillé pour leur service secret. »

Je ne répondis rien. J’attendais la suite.

-          Ils m’ont embauché en tant que conseillé scientifique. Encore aujourd’hui, je me demande bien à quoi je servais…

-         Ils avaient besoin d’un conseiller scientifique pour… ?

-         Leurs petites expériences.

-         Je ne suis pas sûr de te suivre.

Il se retourna à nouveau complètement vers moi. Je me rendis alors compte que ses mains tremblaient.

-         Tu as déjà passé une nuit blanche ?

-         Oui…

-         Ça pique, non ? Combien de temps es-tu déjà resté sans dormir, au plus ?

-         Je ne sais pas, 48h peut-être, mais…

-         C’était ça leur petite expérience. Voir combien de temps un homme peut tenir sans dormir. Grâce à leur nouveau stimulant : le NT5.

Je n’en suis pas certain, mais je crois l’avoir vu tressaillir légèrement, comme s’il venait de se faire peur à lui-même. Je lui fis comprendre d’un signe de tête que je l’écoutais toujours et attendais davantage d’informations. Il continua.

-          Leur but, si j’ai bien compris, c’était de mettre au point un agent capable de maintenir actif le cerveau humain aussi longtemps que possible, donc de maintenir des soldats éveillés h24 pendant plusieurs jours, voir plusieurs semaines…Les tests étaient justement prévus pour savoir combien de temps la toxine pouvait faire effet.

-         Mais pourquoi vouloir tenir des hommes éveillés ?

-         Des soldats qui n’ont plu besoin de dormir deviennent des armes redoutables en cas de guerre…Ils peuvent frapper à n’importe quel moment de la nuit, lorsque l’ennemi qui, lui, a besoin de se reposer, est vulnérable. Tu comprends, c’est la guerre froide, et il n’y a pas que les Etats-Unis qui se préparent à une éventuelle troisième guerre…

Son œil entièrement rouge ne semblait pas me regarder. Il était dirigé vers le sol et restait inerte, comme s’il était mort.

« Bref, toutes ses informations étaient extrêmement confidentielles. Moi-même j’ai bossé pour eux pendant plusieurs mois sans savoir ce sur quoi je travaillais, ni à quoi ça allait servir. J’assistais un brillant scientifique nommé Bodgan Gorlanova. Un homme très doué, qui en savait à peine plus que moi sur le projet. Au bout de quelques mois de travail, nous avions créé le NT5.

« Ce n’est qu’une fois que le sérum fut achevé qu’on nous expliqua son utilité, non sans nous faire signer des déclarations où nous jurions sur l’honneur de n’en parler à personne. Je trouvais ça révoltant. Bodgan était à peine surpris.

« Néanmoins, nous étions autorisés à assister aux expériences. L’armée russe avait sélectionné et entraîné 4 soldats volontaires pour servir de cobaye en restant enfermé pendant autant de jours que nécessaire dans une grande chambre où des valves diffusait continuellement la forme gazeuse duNT5, pendant que d’autres valves alimentaient la salle en oxygène. Les soldats étaient nourris par des vitamines en quantité contrôlées, sous forme de pilule. Ils avaient accès à autant d’eau qu’il le voulait, mais c’était à double-tranchant car ils ne pouvaient sortir pour aller aux toilettes qu’une fois par soir. Nous assistions à leur vie quotidienne à travers des hublots faits de miroirs sans tain ainsi qu’un système de caméras et de micro permettant de savoir tout ce qu’ils disaient.

« Les premiers jours furent très banals. Les quatre hommes discutaient entre eux, jouaient aux cartes, lisaient les livres qui étaient mis à leur disposition se racontaient des blagues idiotes et souvent cochonnes – compréhensibles que si on parle le russe, bien évidemment. Ils étaient en outre très disciplinés et ne se plaignaient jamais. En revanche, leurs conversations devenaient de plus en plus sombres de jour en jour. Les soldats évoquaient principalement des mauvais souvenirs d’enfance et se racontaient les expériences les plus traumatisantes de leur existence, donnant de plus en plus de détails intimes chaque jour. On interpréta cela comme un effet de l’absence de cycle de sommeil sur leur psyché.  Une semaine passa…puis une autre. Les quatre hommes n’avaient visiblement plus conscience du jour et de la nuit et menaient une vie ininterrompue où ils se contentaient de parler entre eux sans interruption, des jours durant, nous autorisant à connaître chaque moment de leur existence.

«  Leur comportement devint sincèrement étrange au milieu de la deuxième semaine. Les quatre hommes avaient perdus leur pudeur et s’étaient débarrassés des vêtements avec lesquels ils étaient entrés dans la salle. Nous voulions leur demander pourquoi ils adoptaient un tel comportement, mais le dirigeant du projet refusa que nous nous mettions à communiquer avec eux, préférant étudier l’évolution de leur mode de vie sans que celui-ci soit perturbé par des interventions extérieures. Dans cette même optique, des toilettes furent installées afin d’éviter que les sujets n’aient à sortir de leur espace clos tous les soirs. Etonnamment, ils ne les utilisèrent que très rarement.

« A partir du deuxième week-end,  ils se mirent à parler beaucoup moins souvent entre eux, préférant passer leurs journées et leurs nuits à errer dans la pièce, utilisant tout l’espace qui étaient à leur disposition. Ils avaient alors franchement l’air de vieux lunatiques ayant perdus toute conscience de l’existence des autres, se bousculant parfois entre eux. La chose devint réellement troublante lorsqu’ils se mirent à marmonner des phrases incompréhensibles en s’adressant aux miroirs sans tain et aux caméras.

« Nous fûmes plusieurs à nous demander jusqu’où aller dans ce projet qui prenait des proportions incommensurables. Le boss insistait pour que nous continuons, mais de nombreux surveillants commençaient à prendre peur en voyant les sujets perdre peu à peu leur santé mentale.

« L’un des quatre, un blond anciennement baraqué et devenu horriblement maigre, réussit à formuler une phrase compréhensible en russe, en s’adressant à une caméra.

« Je veux plus de gaz. »

« Après quoi, il s’était fait dessus, comme il le faisait tous désormais. La chambre était devenue répugnante et les quatre choses qui avaient été des soldats erraient en marchant dans leurs propres excréments. En voyant cela, le boss reconnu qu’il était temps de réagir. Il refusa de donner l’ordre de les libérer pour le moment mais accepta de couper la diffusion du NT5 dans la salle, et de ne les alimenter plus qu’en air respirable. »

Le videur du bar vint jusqu’à nous pour nous informer qu’ils fermaient dans 5 minutes. Je lui précisai que nous n’allions pas tarder à partir, pendant que mon « ami » continuait sans récit sans prêter attention à lui.

«  Et là, ce fut un énorme délire ! Un énorme délire ! Au bout d’une demi-heure sans leur précieux NT5, les quatre hommes devinrent euphoriques. Ils se roulèrent par terre, donnèrent des coups dans le vide et se blessèrent même mutuellement. L’un d’entre eux, un petit roux, se mit même à se cogner frénétiquement la tête contre un mur sans s’arrêter, laissant une trace rouge de plus en plus sombre sur le plâtre blanc. Un autre se frappait nerveusement le bras gauche. Ils suppliaient tous les miroirs sans tain de leur remettre le gaz. Ils faisaient réellement peine à voir, et nous décidâmes, sans consulter le boss, de leur accorder cette faveur. Certainement parce que nous étions curieux de voir jusqu’où tout cela pouvait aller. Les sujets s’apaisèrent.

« Le lendemain, lors que nous ébauchâmes… »

Le videur, placé devant la porte du bar,  me fit signe de la tête pour nous dire qu’il fallait quitter les lieux, à présent. J’acquiesçai.

« Faut qu’on y aille » dis-je à mon interlocuteur. J’eu l’impression de l’avoir interrompu dans le récit de sa vie. Mais plus encore, j’eu la certitude que mon intervention lui avait rappelé ma présence. En effet, depuis un petit moment maintenant, Arthur ne me regardait plus et ne semblait plus s’adresser à moi, mais à lui-même – ou peut-être au verre vide qui se trouvait devant lui. La serveuse avait entendu toute l’histoire, au vu de son regard, paraissait avoir pris Arthur pour un fou. Ce dernier ne dit plus rien lorsque nous sortîmes du bar. Il me suivait en baissant la tête pendant que le videur nous tenait la porte. Je le remerciai et lui souhaitai bonne soirée. Il me salua également. Arthur ne dit rien.

Il s’alluma une cigarette et la fuma devant moi. Nous étions devant le bar. Il était quatre heures du matin et il faisait franchement froid maintenant que nous étions dehors.

« Qu’est-ce qui s’est passé, le lendemain du jour où vous avez remis le gaz ? » demandai-je.

Arthur tira une taffe de sa cigarette et reprit son histoire.

«  Ah oui, j’disais quoi ? Ah oui… »

« Lorsque nous arrivâmes au travail et que nous branchâmes les caméras de surveillances, celle-ci n’affichèrent plus que du noir sur les écrans. Elles étaient bien allumées, mais quelque chose semblait les recouvrir. Lorsque nous rembobinâmes pour voir ce qui s’était passé dans la nuit, nous découvrîmes que les soldats avaient balancé quelque chose sur les objectifs – leurs excréments, sans doute.

« Et quand nous arrivâmes à l’étage où était la salle, afin de voir nos hôtes dans les miroirs sans tain, nous vîmes que ceux-ci étaient aussi recouverts d’une matière rosâtres, tendant vers le pourpre à certains endroits, vers le noir à d’autres. Jamais nous n’avions vu quelque chose de semblable. On aurait dit le genre de substance que fabriquent les monstres dans les films…

«  Bref, nous n’avions plus aucun contact visuel avec nos sujets. Impossible de savoir ce qui se passait dans la salle. Bodgan appela le boss, mais ce fut sa dernière contribution au projet NT5. Il démissionna avant l’arrivée du boss, s’appliquant bien à signer chaque papier comme la procédure l’exige.

« Lorsque le patron vit les miroirs sans tain recouvert d’une chose toute molle, il nous autorisa à intervenir vocalement grâce à un haut parleur. Une femme demanda alors aux sujets s’ils allaient bien, ce qui se passait…Après plusieurs tentatives, La seule réponse que nous finîmes par obtenir fut une sorte de respiration difficile et saccadée de l’un des soldats. On aurait dit la voix d’un zombie.

«  Le patron autorisa alors l’équipe de la sécurité à pénétrer dans la salle d’expérience. Ce que je vis là-bas, je ne crois pas pouvoir te le décrire correctement, tant c’était impossible à admettre, à accepter. Il y avait de quoi douter de sa propre santé mentale. L’un des hommes avait été assassiné et dépecé par les trois autres. Sa peau avait pratiquement entièrement été arrachée et une grande partie de ses muscles avait également été déplacée. Ses organes digestifs étaient éparpillés un peu partout sur le sol. Du sang recouvrait les mains et la bouche des trois autres soldats, et le blond tenait dans sa main le pénis de l’homme assassiné. Ils s’étaient également mutilés eux-mêmes. Chaque corps portait des traces de blessure qui semblaient avoir été faites avec des ongles et des dents. Je remarquai avec effroi que le petit roux avait arraché ses propres testicules, qui étaient posées à côté de lui. Enfin, il y avait effectivement de la merde sur les caméras.

« Je me souviens que lorsque l’équipe de sécurité pénétra dans la chambre, mettant en joue les trois choses qui avaient été des soldats, l’un des intervenant avait demandé « Bon Dieu mais qu’est-ce que vous êtes ? » et celui qui était blond avait dit quelque chose en s’adressant à nous tous. Impossible de me souvenir de ce qu’il a dit. C’est quelque part au fond de mon esprit, mais je crois que celui-ci n’a pas encore accepté toutes les choses qui se sont produites ce jour-là. J’ai donc encore quelques blancs. »

Arthur avait développé une sorte de sourire dément à ce stade de son récit.

«  Sans laisser le temps à l’équipe de sécurité de dire « Les mains en l’air ! », le rouquin cracha un morceau de chair sur l’un des intervenants qui se le prit en pleine poire. Les trois Choses en profitèrent pour bondir sur les soldats en gesticulant, agitant dans tous les sens leurs mains sanglantes. Les autres intervenants ouvrirent le feu et réduisirent au silence deux d’entre Elles, avant qu’Elles puissent les atteindre. Le blond, quant à lui, réussit à agriper l’un des hommes armé, qui paniqua et se mit à tirer dangereusement dans tous les sens – une balle me frôla même je te jure que c’est vrai – jusqu’à ce que son collègue abattit le blond de deux balles dans le dos. Avant de mourir, le blond eut le temps de dire quelque chose alors qu’il s’effondrait tout en continuant à s’agripper à l’homme qui aurait pu être sa victime. Je m’en souviens très bien, cette fois-ci.

« Si…près d’être…libre. »

 

Quelques jours plus tard, on me défraya le billet d’avion pour retourner en France. Je ne sais pas ce qu’est devenu Bodgan. Je n’ai plus jamais entendu parler de cette histoire. »

 

Arthur, qui avait visiblement terminé son récit, se lança dans une espèce de mélange entre un fou-rire incontrôlable et un sanglot hystérique. Sa voix par partait dans les aigües et il se tenait comme un loup en train d’hurler à la mort.

Lorsqu’il se calma, il me remercia de l’avoir écouté jusqu’au bout, et me dit qu’il se fichait complètement de savoir si je le croyais ou pas. Il avait juste besoin de le raconter à quelqu’un. Il jeta son mégot par terre et s’offrit de me raccompagner jusqu’à chez moi.

Devant mon portail,  au moment où souhaitai bonne nuit, il se pétrifia sur place.

« ça y est, je me rappelle de ce qu’avait dit le blond lorsque nous sommes entré dans la salle. »

Il parlait d’une voix exaltée, presque démente.

« Nous sommes vous. Nous sommes la folie qui se cache en vous. Nous sommes ce que vous cachez toutes les nuits dans votre lit. Nous sommes ce que vous réduisez au silence chaque fois que vous vous réfugiez dans votre sommeil. »

 

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Note : Inspirée de la légende urbaine sur les expériences sur les soldats russes durant la seconde guerre mondiale.

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