Nouvelle – Nuit guadeloupéenne

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Nuit Guadeloupéenne

Le soleil commençait déjà à se coucher pendant qu’Alice songeait à la raison de la couleur bleue du ciel, qui, peu à peu, virait à l’orange, puis devenait de plus en plus obscure. Allongée sous l’ombre rafraichissante de l’un des cocotiers de la plage, elle tentait de regarder le soleil rougissant sans plisser son unique œil valide. Elle finit néanmoins par y renoncer, craignant de perdre le seul organe de la vue dont elle disposait. Alice était en effet une jeune fille bien singulière. Si toute la moitié gauche de son corps était tout ce qu’il y avait de plus ordinaire chez une jeune fille (chaque organe à sa place, chaque os bien soudé), et la rendait même très séduisante si on ne regardait que cette partie-là, on ne pouvait pas en dire autant de l’autre moitié qui rendait la jeune fille unique en son genre. En effet, son orbite droite n’était qu’un orifice vide et sa bouche se prolongeait sur sa joue en une moitié de sourire qui atteignait presque son oreille. Son visage, tout comme le reste de son corps de ce côté-ci, était couvert de cicatrices en forme de virgules, vestiges d’anciennes blessures qu’Alice s’était elle-même infligée quelques années auparavant, pour calmer son chagrin. Autre fait singulier chez Alice : ses doigts de la main droite existait au nombre de trois. Seuls les cheveux de la jeune fille étaient les mêmes quel que fut l’endroit où elle était regardée : de couleur ébène et de texture parfaitement lisse.
Alice qui, durant de longues années, avait été très malheureuse de constater les particularités de son corps et la solitude avec laquelle elle avait dû vivre, n’éprouvait aujourd’hui plus aucun complexe à se montrer en maillot de bain dans une plage guadeloupéenne, que ce fut à Saint-Anne ou à Basse-Terre. Certes, elle préférait toujours l’isolement des plages désertes, et auquel elle avait toujours été habituée, mais il arrivait certains après-midis, comme celui-ci, où elle bronzait sur les regards intrigués, fascinés, ou dégoutés des touristes qui buvait leur Tit’punch sur la plage. Elle qui était une insulaire blanche, connaissait les plages de la Guadeloupe de fond en comble et savait choisir les meilleurs coins pour profiter du soleil ou de l’ombre des cocotiers, pendant que les touristes se disputait les meilleures places sur le sable blanc.
Mais déjà, les baigneurs, voyant le soleil se coucher, finissaient leur rhum et quittaient les lieux et bientôt la plage était aussi déserte que celles qu’Alice était la seule à connaître. La jeune fille, qui trouvait que l’atmosphère commençait à se refroidir, termina une dernière page de son livre « Simetierre », puis décida de rentrer, elle aussi – non pas qu’elle était le genre de fille à suivre aveuglément le groupe ; de toute façon, tout le monde était déjà partie.
Elle ramassa ses affaires et se dirigea à pied vers sa villa qui se trouvait à quelques minutes de cette plage, pendant que le soleil disparaissait à l’horizon. Son double visage arborait, d’un côté, une expression neutre – quoique légèrement fatiguée – et de l’autre, un rictus de mort, du fait de son orbite vide. Ses cicatrices infligées avec un couteau de cuisine donnait une allure zébrée à la moitié de son corps.
Une fois chez elle, elle saisit ses clefs à l’aide des trois doigts de sa main droite – l’autre main étant utilisée pour tenir son sac – et entra. Pour une fille de son gabarit – c’est-à-dire, de faible gabarit – et pour une fille qui vit seule, Alice vivait dans une immense demeure. Tout cet espace lui paraissait néanmoins le minimum nécessaire à son bien-être, et elle l’occupait autant que l’on pouvait occuper un espace en lisant, et lisant dans différentes pièces. La seule activité qu’elle effectuait toujours dans le salon était de jouer du piano, l’objet étant trop lourd pour être déplacé ailleurs.
Comme il n’y avait que dans le noir qu’Alice y voyait clair, elle n’alluma pas la lumière et alla se préparer à manger dans la cuisine, dans l’obscurité. Elle avait pris l’habitude d’agir à l’instinct et connaissait par cœur la configuration de sa cuisine, si bien qu’elle se fit rapidement de quoi manger. Elle dégustait ainsi son souper devant la télévision lorsqu’on frappa à la porte.
Alice, qui était peu habituée à recevoir de la visite, hésita quelques instants avant de se lever pour ouvrir. Elle n’avait jamais eu à se méfier jusqu’à présent, mais cette arrivée surprise à une heure pareille la rendait sceptique. Elle ouvrit néanmoins et se trouva nez-à-nez avec un étrange personnage habillé en costume noir et chemise beige ou brune – Alice avait du mal à la distinguer dans le noir. Le jeune homme devait avoir la vingtaine. Il était brun, plutôt grand, assez séduisant et aux yeux verts étrangement brillants. Son sourire arborait des dents d’une blancheur visible dans l’obscurité, et qui semblait un poil trop pointues pour un être humain. Le détail qui frappa le plus Alice, cependant, était qu’il braquait un petit pistolet sur elle.
Lorsque l’inconnu appuya sur la détente, Alice fut sentit une vive douleur dans son épaule gauche et s’écroula sur le sol. La douleur se rependit dans tout son bras et, rapidement, elle sentit sa conscience la quitter. Elle entendit néanmoins la voix du jeune inconnu s’adresser à elle.
« Je ne comptais pas te tuer, rassure-toi. Nous allons passer la soirée ensembles. »

« C…c…h » telles furent les premières paroles d’Alice lorsqu’elle revint à elle. La première chose qu’elle ressentit fut ses trois uniques doigts dont les ongles touchaient le sol mouillé. Soudain, la douleur se manifesta à nouveau dans son épaule et son intensité était telle qu’Alice suffoqua sur le sol, contre lequel son visage était plaqué. Elle avait l’impression de ne plus sentir son cœur battre, mais ce qu’elle sentait en revanche, c’était la froideur du carrelage recouvert de sang contre sa joue et ses jambes nues. Lorsqu’elle voulut se lever, elle s’aperçu que son corps ne répondait pas à ses volontés de mouvement : il était comme paralysé. Ce fait la fit paniquer et l’amena à ouvrir son unique oeil, tout en frissonnant de froid et de terreur. Elle ne vit d’abord que le carrelage devant elle, puis, avec effort, elle leva la tête pour apercevoir son agresseur, debout, la contemplant avec satisfaction, prêt à lui renvoyer une deuxième balle au cas où elle n’aurait pas comprit. A ses côtés, se trouvait une jeune femme toute aussi séduisante, aux cheveux rouges et lisses, et aux yeux tout aussi verts que ceux de son partenaire. Malgré l’obscurité ambiante, Alice distinguait chaque trait de son visage et notamment l’extrême blancheur de son teint. Elle remarqua également la robe bleue et blanche au style victorien qu’elle portait, et qui donnait l’impression que cette jeune fille sortait tout droit du carnaval.  Elle était aussi grande et fine que son partenaire et leur morphologie se ressemblait tellement que l’on aurait pu croire, à première vue, à des frères et sœurs.  En y regardant de plus près, cependant, on pouvait se rendre compte que leurs faciès étaient bien différents.
- Je maintiens qu’on ne devrait pas la tuer, dit l’homme, c’est assurément une détraquée.
- C’est pas parce qu’elle est défigurée que c’est aussi une détraquée, méfie-toi, répondit la jeune fille aux cheveux rouges. Personnellement, je ne l’imagine pas aussi folle que nous le sommes.
- Elle doit être folle, pourtant, puisqu’elle est défigurée.
- Et alors ?
- Et alors, lorsqu’on est physiquement dans cet état-là, on est forcément très seul, et je ne connais personne qui soit capable de rester sain d’esprit en vivant dans une solitude telle que celle qu’elle a dû vivre.
- Je sais tout ça…mais ça ne prouve rien.
La jeune femme aux cheveux rouges se baissa comme pour s’adresser à Alice qui était toujours étendue sur le sol. Elle prit son visage dans l’une de ses mains et l’examina attentivement.
« Je dois reconnaître que tu as dû en baver, avec cette tronche. » dit-elle avec un léger soupir.
Elle reposa la tête d’Alice là où elle l’avait trouvée – c’est-à-dire contre le sol – et se releva.
« Moi je m’appelle Clarisse, ajouta-t-elle en s’adressant à Alice, et lui c’est Pierre. Tu te demandes surement pourquoi tu as une balle dans l’épaule. »
Alice, qui restait étendue par terre, ne répondit pas. Elle souffrait plus qu’elle n’avait jamais souffert depuis qu’elle s’était mutilée la moitié du corps. Son corps se tortillait tout seul comme pour calmer la douleur – sans résultat.
Pierre poursuivit :
- En fait, nous sommes très connus sur l’île, tu as surement déjà entendue parler de nous. Nous avons l’habitude de venir frapper aux portes des maisons pour tuer leurs occupants.

- Généralement, nous jouons un peu avec eux avant cela.
- Nous sommes venus chez toi avec l’idée de te tuer, ajouta Clarisse, mais je t’avoue que tu nous fais hésiter de plus en plus. Nous n’avons jamais rencontré une personne comme toi auparavant.
Bien sûr, quand je t’ai tiré dessus, je n’avais pas encore remarqué ton…handicap. Il faisait noir, tu comprends…Je ne l’aurais probablement pas fait si j’avais vu que tu étais comme ça. Navré…

Alice – qui n’avait jamais entendu parler de ces deux criminels – était abasourdie par ce qu’elle entendait. Retrouvant peu à peu ses moyens, elle tenta de se mettre à genoux lorsque Clarisse l’aplatie  à nouveau au sol avec son pied.
- Pas si vite, jeune fille, nous n’avons pas encore décidé ce qu’il allait advenir de toi cette nuit. Tu vas peut-être survivre, tu vas peut-être crever comme les autres avec leur existence banale et paresseuse. En attendant qu’on se décide, tiens-toi tranquille.
- Moi, je vote pour l’épargner, intervint Pierre. Elle n’est pas comme les autres, ça se voit. Ce serait injuste de lui réserver…
- Je n’ai pas dit que je voulais lui réserver le même sort que les autres, répondit Clarisse, mais peut-être qu’elle mérite un peu plus qu’une balle dans l’épaule.
Clarisse s’adressa alors à Alice.
- Nous allons essayer de te connaître un peu mieux. Après ça, nous saurons surement quoi faire de toi. Si tu peux parler, nous allons faire un petit test d’association de mots. C’est très simple, tu vas voir…
Alice leva son œil vers son interlocutrice qui s’était baissée et vit ses deux yeux verts posés sur elle, avec une étrange expression qui semblait mêler compassion, désolation, et sadisme.
- Bien sûr, chérie, si tu ne peux pas parler, nous n’aurons aucun moyen de savoir si tu mérites de vivre, alors…
- Allons-y, murmura Alice.
Une expression de satisfaction se peint sur le visage de Clarisse et une langue noire d’une longueur impressionnante, ressemblant à une sorte de ver ou d’animal serpentiforme sorti de sa bouche et parcouru ses lèvres.
- Parents, dit Clarisse.
- Morts, dit Alice.
- Amis, dit Pierre.
- Rêve, dit Alice.
- Nuit, dit Clarisse.
- Vie, dit Alice.
- Monstre, dit Clarisse.
- Famille, dit Alice.
- Sexe, dit Clarisse.
Alice ne répondit rien.
Clarisse semblait plus que satisfaite de ce test, et Pierre s’en voyait ravi. La jeune femme aux cheveux rouges caressa la tête d’Alice et se releva. Les deux assassins s’échangèrent un regard et virent qu’ils pensaient à la même chose. Clarisse sorti alors un petit scalpel de son corset, et le plaça dans la main à trois doigts d’Alice.
- Ma chère, annonça Clarisse avec joie, j’ai le plaisir de dire que nous avons trouvé tes réponses absolument convenables. Tu sais ce que ça veut dire, petite ?
- Ça veut dire que tu vas peut-être nous survivre, reprit Pierre, mais il va d’abord falloir passer une petite épreuve.
- Égalise-nous ça et tu es libre.
Alice comprit instantanément ce qu’avait voulu dire Clarisse, et en fut pétrifiée.
- Vous…non !
- Ou tu peux aussi mourir ici. Je ne suis même pas sûr que ça nécessiterait une balle de plus, dit Clarisse.
Le corps d’Alice tremblait de peur à l’idée de renouveler une expérience aussi horrible que sa précédente mutilation. Anéantir l’unique moitié de son corps à être restée « normale » lui paraissait, qui plus est, totalement absurde. Elle prit de longues minutes pour se préparer à passer à l’acte, durant lesquelles ses deux tortionnaires l’observaient patiemment, sans rien dire.
Finalement, elle se lança en commençant par sa hanche, dans laquelle elle fit une profonde entaille. Le sang jaillit de son corps et la flaque recouvrant le carrelage s’élargit. Malgré la douleur, Alice s’entailla une deuxième fois, puis une troisième, puis une quatrième…et son corps fut bientôt entièrement recouvert de petites virgules sanglantes. La pauvre Alice faisait de son mieux pour ne pas trop hurler, car elle voyait que ses cris énervaient ses tortionnaires et elle n’oubliait pas le pistolet que Pierre tenait toujours bien en main. Au bout d’un temps interminable, les deux partenaires décidèrent que cela suffisait. Pierre prit la parole en premier :
- Eh bien, toutes mes félicitations, ma chère, tu seras la première personne au monde à nous avoir survécus. Que dis-tu de cette nouvelle ?
Alice se contenta de répondre par un gémissement de douleur en se tenant l’épaule.
- Je vois que l’émotion te rend muette, dit Clarisse. En tout cas, sache que nous avons sincèrement appréciée ce petit moment passé avec toi, et que si tu veux qu’on remette ça à l’occasion, tu n’auras qu’à nous faire signe. Nous sommes assez occupés la nuit, car nous avons plein d’amis à qui nous rendons visite, mais le jour, nous sommes entièrement libres pour prendre un ‘Tit punch. Alors, tu nous donneras un coup de fil !
Pendant qu’elle parlait, Pierre avait saisi le téléphone fixe d’Alice et avait composé un numéro.
«  Allô ? Oui ? L’hôpital de Sainte-Anne ? Parfait. Je vous appelle pour vous dire que nous avons tiré sur une malheureuse jeune fille chez elle, ce soir, et que vous feriez mieux de venir vite car elle est en train de se vider de son sang…enfin, pas trop vite non plus, sinon nous n’aurons pas le temps de partir…l’adresse ? 4 Rue du Tilleul je crois…d’accord, aucun problème…ah non, désolé, nous ne pouvons pas rester avec elle en attendant, mais ne vous inquiétez pas, c’est une dure à cuire, elle en a vu d’autres… »
Satisfait, Pierre raccrocha et laissa s’échapper de sa bouche une langue fourchue de serpent, entre ses mâchoires pourvues de dents pointues. Clarisse semblait déjà prête à partir et les deux partenaires se retrouvèrent au niveau de la porte d’entrée de la maison d’Alice. Celle-ci les vit lui dire au revoir en agitant leurs mains, puis s’évanouit à nouveau.

Lorsqu’elle se réveilla, Alice avait l’impression d’avoir dormi des jours durant – et c’était peut-être le cas, se dit-elle. Elle se trouvait, apparemment, dans une chambre d’hôpital, confortablement installée dans un lit et avec un lourd bandage recouvrant toute la partie gauche de son corps.
Alice n’arrivait pas à croire qu’elle était sortie vivante de cette histoire mais, par-dessus tout, elle n’arrivait pas à croire que sa différence avait été son Salut.

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Nouvelle – Tu n’es plus toi-même, chéri !

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Tu n’es plus toi-même, chéri !

Dans un espace blanc comme neige, un corps git.
Sans vie.
Dans une marre de sang.
Un trou béant dans la gorge.
Un autre dans la poitrine.
Dans un espace vide habillé de blanc.
Il se nomme Santiago, mais nous l’appellerons « chéri ».
Il a une femme, bien en vie.
Elle se prénomme Charlie.

Près du corps, une femme entièrement vêtue de rouge s’approche.
Robe rouge, talons rouges.
Rouge à lèvre.
C’est Charlie.
Elle tourne autour du cadavre.
Elle tourne autour de son mari.

« Je t’aime.
Je sais que tu es fâché contre moi, et tu as le droit de ne pas me croire. Pourtant, je t’aime. Tu es peut-être même le seul que j’ai aimé comme ça. J’avais eu quelques flirts avant, mais ça n’a jamais duré très longtemps. Jamais plus de quelques mois. Avec toi, je ne sais pas pourquoi, mais ça a duré.  Tu m’as presque rendue heureuse pendant deux ans.
Deux ans…tu te rends compte ? ça paraît banal, quand on voit tous ces gens qui se marient fondent une famille, mais pour moi ça veut dire beaucoup tu sais…ça veut dire que j’ai compté pour toi pendant deux ans. J’ai été ta femme. On ne s’est jamais marié, mais qu’importe, tu as toujours dit que tu ne croyais pas au mariage, et je n’avais pas besoin que tu me prouves que tu m’aimes. Je le savais. Je le voyais à la façon dont tu me regardais, au temps que tu m’accordais. »
Charlie s’allonge aux côtés du cadavre, sur la flaque de sang.
Elle lui prend la main et colle sa tête sur son épaule.
« Mais ce n’est pas ça le plus important…ce qui est vraiment signifiant pour moi, ce que je n’oublierai jamais…c’est que j’ai réussi à te cacher mon secret pendant ces deux merveilleuses années. J’ai réussi à te cacher ce que j’étais vraiment…alors que nous passions tous les deux le plus clair de notre temps ensembles. N’est-ce pas fabuleux ? Nous étions comme deux doigts de la main, mais tu ne te doutais absolument de rien. »
Charlie sourit et dépose un baiser sur les lèvres bleu du corps.
« Je n’avais jamais réussi à passer autant de temps avec une personne sans qu’elle sache ce que je faisais la nuit…elle finissait toujours par avoir peur de moi, tu sais…et elle me laissait tomber. Tout le monde m’a laissé tomber…mon père, ma mère, mes ex…mais pas toi. Tu étais peut-être plus stupide que la moyenne des gens, ou peut-être simplement que tu ne voulais pas savoir. Peu importe, c’est grâce à ça que j’ai réussi à t’aimer. Et je me répète, mais je t’aimais sincèrement. »
Elle embrasse de nouveau le visage du corps, sur la joue cette fois.
« …Mais depuis quelques temps, tu n’es plus toi-même. Je sais que tu le nies en bloc, mais j’ai bien  vu à partir de quel moment tu as commencé à changer. Tu es différent. Rien que là, je peux le voir : tu ne dis rien depuis tout à l’heure ! Tu ne réponds même pas quand je te parle, et pourtant je suis en train de te vider mon cœur… »
Elle attend une réponse.
Elle n’obtient qu’un silence.
« …J’ai l’impression de parler à un cadavre. En tout cas, au moins, tu ne nies plus l’évidence : tu as changé. Cette peur que je lis dans ton regard chaque fois que je m’approche de toi…elle n’existait pas avant. »
Toujours pas de réponse.
« En fait, j’ai l’impression que je t’effraie depuis un certain temps. C’est le cas ? Je suis sûre que ça l’est. C’est pour ça que l’on s’est disputé tout à l’heure. Chéri, si tu as découvert mon secret, dis-le moi maintenant ! »
Il reste silencieux.
« Cesse de fuir les explications en ne répondant pas et dis-le moi ! Tu ne veux toujours pas me répondre ? Qu’importe, fait comme tu veux…je sais que tu connais mon secret de toute façon. Mais que veux-tu que je te dise ? Tous ces enfants que j’ai découpés…je les aimais aussi ! Ils étaient mes élèves ! J’ai toujours été très heureuse d’aller leur apprendre des choses ! Mais ils n’étaient pas tous sages, tu sais…et ils m’en ont fait bavé…bien plus que tu ne le penses ! Alors, il fallait bien que j’accomplisse mon rôle d’institutrice ! Il fallait que je les punisse, tu comprends ? »
Pas de réponse.
« Il faut bien les corriger un peu de temps en temps. C’est ça aussi, aimer les enfants. On ne peut pas toujours être tendre avec eux, sinon, ils se croient tout permis…dis, tu m’écoutes ? »
Charlie sort un poignard ensanglanté de son décolleté et le plante dans l’œil du cadavre.
« Donc, je disais…Qui aime bien châtie bien ! Je l’adorais, le petit Jimmy, tu sais…c’était l’un des plus sage. Mais la semaine dernière, il a dit un gros mot…et les autres ont rigolé. Tu crois vraiment que j’allais laisser passer ça ? Je vois que tu n’a rien à rétorquer…je vais te laisser méditer sur tout ça et je suis sûr qu’on pourra se réconcilier. Je n’ai pas voulu être méchante avec toi tu sais ? Je me suis laissé un peu emporter tout à l’heure, mais je sais bien que tu n’es plus un enfant, toi. Tu es raisonnable, et j’espère que cette discussion t’a un peu raisonné…C’est très vexant pour moi, ta femme, d’être prises pour une folle. »
Charlie se lève. Sa robe est dégoulinante de sang, si bien qu’elle semble fondre, du fait de sa couleur.
« Voilà, je tenais à ce que tu saches tout ça pour qu’on se comprenne un peu mieux. Ça me fait plaisir que tu m’aies laissé parler et que tu ne cherches pas à tout prix à avoir raison, pour une fois, même si j’aurais préféré que tu me présentes tes excuses, au moins. Je vois que tu aies déjà en train de réfléchir à tout ça, alors je vais te laisser y réfléchir tout seul, et on aura qu’à oublier cette fâcheuse histoire. »
Charlie reprend son poignard et quitte la salle de bain.

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Nouvelle – Les yeux de la forêt (partie 1)

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Les yeux de la forêt

1

Tapie dans l’obscurité du sous-bois, Marilyne contemplait la pleine Lune dont les rayons argentés passaient à travers le feuillage des immenses arbres de la forêt tropicale humide centrafricaine. Elle pouvait passer des heures à admirer le cercle blanc qui semblait cacher derrière lui tous les souvenirs de son ancienne vie. A l’époque où elle vivait aux côtés des monstres – que signifiait ce mot, déjà ? –«  civilisés ». La lune gardait avec elle tous ces secrets qui furent jadis contenus dans sa mémoire. Marilyne le savait car en contemplant l’astre suffisamment longtemps, elle parvenait presque à entrevoir quelque chose,  à se souvenir de certains passages de cette époque révolue. C’était en regardant la pleine lune, par exemple, qu’elle s’était souvenue de son prénom. Elle s’était rappelée de la voix de l’un des monstres l’appelant comme ça. C’était la seule chose concrète dont elle se souvenait à propos d’elle-même. Elle avait aussi réussi à se rappeler du visage de l’un de ces monstres. Un mâle. Elle le voyait lui sourire et savait que ça c’était passé il y a bien longtemps, avant qu’elle arrive dans la forêt. Tout le reste n’était qu’instants furtifs, flash de quelques secondes qui semblaient remonter à des faits qui s’étaient produits il y a des siècles. Elle se rappelait aussi de certains mots, comme « maman », « oui », « non », « minou » et surtout « Kolobos ». Ce dernier mot, Marilyne avait réussi à l’écrire en le gravant sur un tronc d’arbre, éclairée par la lumière divine de l’astre lunaire.

Si aucune chose ne venait l’interrompre, Marilyne savait qu’elle pourrait rester toute la nuit à contempler la lumière d’argent, mais ça n’était jamais arrivé : un prédateur nocturne, comme ce qu’elle appelait auparavant un léopard, ou bien un gorille, ou même, plus rarement, un éléphant, manifestait sa présence en dégageant les broussailles ou en poussant des grognements. Quand cela arrivait, Marilyne battait en retraite le plus discrètement possible et allait généralement se cacher dans sa grotte pour dormir. Avant cela, elle ne manquait pas de vérifier si la grotte était bien vide –les léopards avaient la fâcheuse habitude de s’y aventurer – en promenant l’une de ses torches enflammées dans chaque recoin de sa demeure. Ces torches, Marilyne les avaient fabriquées elle-même en attachant à un solide morceau de bois taillé le crâne d’un animal étrange qu’elle n’avait encore jamais vu vivant, et dont elle avait trouvé les têtes osseuses dans sa grotte, le jour où elle l’avait découverte.

Ce soir-là, alors qu’elle regagnait son repère, Marilyne était loin de se douter qu’elle n’allait pas tarder à rencontrer à nouveau des monstres, du même genre de ceux qui l’avaient accompagnée dans son expédition, peu de temps avant l’Accident. Pendant qu’elle sombrait dans les méandres d’un sommeil agité, l’Expédition avait déjà commencé.

2

Marvin s’intéressait à la zoologie depuis sa petite enfance. Sa passion avait d’abord été portée sur les dinosaures – Une belle histoire d’amour ! – puis il avait commencé à découvrir la richesse du monde animal et à s’émerveiller devant les reportages et documentaires animaliers qui passaient notamment sur Arte. Scotché devant les chasses des meutes de lionnes, les embuscades des crocodiles du Nil ou encore les attaques surprises des baleines tueuses à l’égard des otaries, il s’était forgé une formidable culture pour un enfant de son âge, complétée notamment par la lecture de livres judicieusement choisis, ce qui ne manqua pas de combler sa mère, heureuse de l’entendre demander un livre instructif à chacun de ses anniversaires. Ce qu’elle ne voyait pas, c’était l’extrême solitude dans laquelle vivait Marvin, enfant franchement replié sur lui-même, qui n’avait néanmoins jamais conscience de se sentir seul et qui trouvait volontiers son bonheur par lui-même. Les choses changèrent avec son entrée au lycée, où il commença à découvrir un peu plus les joies du monde des adolescents, et à faire ce que lui avait toujours conseillé de faire son grand-père, des expériences. Il n’a néanmoins jamais abandonné ses rêves d’enfant et s’empressa, après trois années en brillant lycéen, de se lancer dans une fac de sciences pour étudier la zoologie.

C’est de cette même fac qu’il sortait quand on lui proposa de participer à un documentaire animalier traitant de la faune et de la flore centrafricaine. Marvin, qui avait grandit sans pour autant perdre son enthousiasme d’enfant, accepta sans hésiter et remercia sa mère pour le piston – elle avait rencontré une personne travaillant à la BBC qui cherchait un dernier membre dans une équipe de tournage d’un documentaire. Dans l’avion, entouré d’autres scientifiques et de techniciens de l’audiovisuel qu’il ne connaissait pas encore, Marvin repensait à tout ça et se dit que sa vie était en train de prendre une voie de non-retour.

3

Le vol se passa comme prévu, et toute l’équipe fut accueillie avec beaucoup d’enthousiasme à l’aéroport. Le plus pénible, pour tous les membres de l’équipe, restait néanmoins à faire : décharger tout le matériel de l’avion et le charger dans la camionnette qui devait les amener dans la jungle où ils entreprendraient leur expédition. Marvin, qui ne se démarquait pas par son pragmatisme, aida néanmoins du mieux qu’il pu l’équipe technique du documentaire et porta sans aide son propre sac. Quand la camionnette démarra, il était déjà 11h.

4
Le trajet fut long et étouffant. Marvin qui n’avait jamais été dans un pays chaud  suffoqua rapidement sous la lourdeur du ciel bleu. Les steppes qui s’étendaient à perte de vue donnaient l’impression de confiner la route comme une armée de petits monstres poilus. Marvin observait, silencieux, l’équipe discuter des aspects techniques du documentaire, à propos desquels ses connaissances étaient franchement limitées. Il fit néanmoins l’effort de prendre part à la conversation lorsque les autres commencèrent à évoquer les différents animaux qui allaient pouvoir être filmés, les comportements qu’ils allaient pouvoir prendre sur le vif s’ils étaient chanceux et les ressources qu’ils devaient se partager tout le long de l’expédition. De temps à autre, Marvin regardait également le paysage qui devenait de plus en plus vert, dans l’espoir de faire d’éventuelles découvertes.
A midi, ils mangèrent sur la route et s’arrêtèrent pour changer de conducteur. Vers 13h, le véhicule et ses occupants s’enfonçaient déjà dans la jungle. Marvin scrutait chaque arbre, chaque buisson, et trouvait que la camionnette avançait bien trop rapidement pour permettre d’apercevoir un occupant. Pourtant, alors que celle-ci progressaient de plus en plus dans les profondeurs de la forêt, Marvin cria de toutes ses forces « Halte ! ». La camionnette ne s’arrêta pas mais toute l’équipe se retourna vers lui.
Il y a quelque chose de gros, là-bas ! Juste là, vous voyez ? dit Marvin en
Désignant du doigt l’emplacement auquel il faisait allusion.
Je ne vois rien, répondit un noir grand et robuste qui venait visiblement d’être dérangé alors qu’il effectuait des réglages sur sa caméra.
Si, si, attend ! Oui, il a raison, il y a quelque chose ! Roland, arrête-toi ! cria une femme à l’intention du conducteur qui s’exécuta.

Toute l’équipe, excepté Roland, se hâta pour descendre du véhicule avec le matériel de prise de vue et quitta la route pour se rendre dans le sous-bois où effectivement une masse d’assez grande taille était en train de s’éloigner. Marvin était en tête. Quand il atteignit l’emplacement qu’il avait désigné, il découvrit qu’il y avait bien eu une créature incroyable à cet endroit, mais aussi qu’ils venaient d’arriver trop tard : l’animal avait quitté les lieux, ne laissant qu’une trace de pas de la taille d’une assiette qui rendit facile son identification : un éléphant de forêt. Toute l’équipe s’accorda à dire que la bête n’avait pas pu aller bien loin en si peu de temps et poursuivit sa route en suivant les autres empruntes terreuses qu’elle avait laissé, s’enfonçant de plus en plus dans les profondeurs de la jungle. Marvin, toujours en avant, courrait presque et une voix derrière lui lui intima de ralentir et lui rappela que son comportement n’était pas prudent. A contrecœur, il ralentit le pas mais ne put s’empêcher de courir lorsqu’il aperçu une masse sombre remuer des buissons en face de lui. Sa démarche se fit discrète, mais rapide, il avançait maintenant accroupi, avec une extrême prudence, sans entendre les chuchotements des membres de son équipe en retrait derrière lui. Glissant son regard entre deux feuilles pointues, il vit enfin l’animal, d’abord de dos, puis ses défenses jaunâtres dans la écraser de hautes herbes sous les faibles rayons du soleil qui parvenaient à atteindre le sous-bois. Dans un oubli total de lui-même et des raisons de sa présence ici, Marvin revit l’enfant qu’il était s’émerveiller à chaque pas lors d’une visite au parc zoologique, et se rappela pourquoi il avait choisit ce foutu job. A quelques mètres de lui, Marilyne observait les intrus qui avaient pénétrés sur son territoire.

5

Marilyne avait repéré les choses et leur étrange machine dès leur entrée dans la jungle. Elle avait tenté de les suivre sans y parvenir, la machine étant bien trop rapide pour elle. Ce n’était pas la première machine qui s’aventurait dans son territoire. Marilyne s’était déjà occupée d’autres de ces engins et de leurs occupants. Certains étaient bien plus imposants que celle des choses qui violaient sa propriété ce jour-là. Si Marilyne n’avait jamais pu en suivre aucune, elle avait toujours repéré leur trace et les avait retrouvés. Elle ne fut pas longue à retrouver celle-ci, à l’arrêt, avec néanmoins une seule des choses qui se trouvait à côté, marchant autour de son véhicule, faisant de la fumée un de ces étranges bâtons que beaucoup d’entre eux portent à la bouche, et qui devait certainement être une arme redoutable. Marilyne était certaine d’avoir déjà utilisé un de ces bâtons magiques blancs et oranges, alors qu’elle côtoyait encore les choses, mais ne tenait pas à se souvenir de ça. Très prudemment, comme elle l’était toujours lorsqu’elle avait à faire à ces monstres, Marilyne s’approcha de la machine, et observa la chose terminer puis jeter son bâton, avant de recommencer à tourner en rond en marmonnant nerveusement des choses incompréhensibles. Marilyne ne la laissa pas retourner dans son engin et saisi l’opportunité de le voir de dos pour lui sauter dessus. La chose, qui était un mâle apparemment, se débâta avec panique, ne comprenant pas ce qui lui arrivait, et gémit de douleur en sentant les longs ongles de Marilyne s’enfoncer dans son dos charnu. Mordant littéralement la poussière, elle essayait tant bien que mal de saisir l’arme tranchante qui se trouvait dans sa poche, mais Marilyne avait déjà la sienne en main. Lorsque la chose parvint finalement à se retourner, elle resta bouche bée en découvrant que son agresseur était un individu de son espèce, et en voyant la haine qui se lisait dans les yeux bleus ciel de Marilyne qui brandissait son pieux de bois. Il eut le temps de pousser un cri d’effroi et de supplication, avant que celle qui avait été de la même espèce que lui ne le réduise au silence à jamais.

6
Marvin et son équipe firent demi-tour quand ils eurent décidé qu’ils avaient pris suffisamment d’image de l’éléphant. Marvin prenait quelques photos des arbres, fasciné par leur immensité, tout en avançant vers la route où il apercevait déjà la camionnette. Lorsque l’équipe arriva sans trouver Roland, la première conclusion des uns et des autres fut qu’il était parti au cabinet – ce qui en indigna plus d’un, Roland savait très bien qu’il ne fallait jamais un véhicule seul dans un tel environnement. A l’instant où une femme cria et que tout le monde se retourna pour découvrir Roland sous la voiture, Marvin sentit une déconnexion fulgurante dans sa cervelle, comme si son esprit n’avait jamais été préparé, ni même disposé à voir ce qu’il était en train de voir. Le dysfonctionnement se transforma en atroce contraction au niveau du ventre au moment où il commença à se rendre compte qu’il avait sous les yeux la tête ensanglantée d’un homme défiguré dépassant de la camionnette, sous laquelle se devinait le corps mort de l’homme gisant sur le sol. Au bout de quelques secondes interminables, alors que d’autres commençaient à extirper le corps de sa cachette, Marvin vomit.

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On déplaça la chose qui avait été Roland pour la sortir de sa cachette et on la plaça devant le flanc gauche de la camionnette, manœuvre délicate qui permit aux plus malins de constater que le sang était encore frais. Toute l’équipe contempla, sans oser dire mot, la chose qui avait été le camionneur Roland, et qui n’était plus aujourd’hui qu’un cadavre éviscéré et défiguré, dont les tripes, à l’air, doraient au soleil et voyait leur couleur rouge vif pencher vers le noirâtre. La chaleur était insupportable et Marvin avait la certitude qu’il allait se remettre à vomir. Contrairement à ce à quoi il s’attendait, il n’était pas le seul à avoir laissé une partie de son déjeuner sur le sol : un homme et une femme en avait fait autant peu après lui, et trois flaques de nourriture prédigérée gisaient également sur le sol, au bord de la route. Au bout d’une bonne minute, Pierre, le noir de l’équipe, finit par s’exclamer : « est-ce que quelqu’un veut commencer à ouvrir la bouche ? »

8
Pierre n’était jamais venu en Afrique avant l’Expédition. Issu d’une famille antillaise, il avait néanmoins passé son enfance en France métropolitaine, ne rendant qu’occasionnellement visite à ses grands-parents en Dominique. Ses parents, qui avaient préféré l’hexagone, avaient accepté de l’inscrire dans une école privée d’audiovisuel à Nice après quelques réticences quand au prix de celle-ci et à l’ampleur de l’emprunt qu’il allait devoir faire à la banque. Finalement, il eut droit à ses trois années d’étude. Avant de faire du documentaire animalier, il avait eu l’objectif de devenir réalisateur de cinéma, et regretta fortement son choix de s’orienter vers l’information. Il aimait rappeler qu’il était davantage dans le rêve que dans ce qu’il appelait « la triste réalité ». Néanmoins, sa passion pour le monde animal et pour les voyages lui avait permis d’apprécier son métier de caméraman, qui était d’autant plus honorable que Pierre avait filmer des documentaires de renommée,  notamment un grand reportage sur les requins qui avait reçu plusieurs prix et qui avait été son plus grand succès. Depuis, il avait tourné quelques excursions pour étudier la faune européenne. C’est un de ses amis, également cameraman, qui l’avait recommandé à la chaîne Arte pour participer à l’Expédition.
Il était loin de s’attendre à y voir son premier cadavre humain. Alors qu’il avait demandé à ce que quelqu’un prenne la parole, Pierre la prit lui-même et suggéra de signaler la disparition par téléphone, ce que cherchèrent à faire tous les membres de l’équipe qui avaient fini de se remettre de leurs émotions. Ils se rendirent vite compte qu’il n’y avait pas de réseau dans cette partie de l’Afrique et quelqu’un suggéra donc de partir avec la camionnette, en prenant le cadavre avec eux. Cela paru acceptable pour tout le monde et Marvin, accompagné d’un assistant caméra, probablement, prit une bâche blanche dans un sac dont les deux hommes se servirent pour envelopper le corps du chauffeur et le hisser à l’arrière de la camionnette. Celui-ci empestait déjà la viande pourrie et les mouches taquinaient la barbaque, mais Marvin et son équipier parvinrent à s’en dépêtrer sans trop de difficulté. Pierre essayait de démarrer. En vain.

9
Sans qu’il puisse expliquer pourquoi, Marvin savait pertinemment ce qui allait arriver durant les instants qui allaient suivre. La partie pessimiste de son esprit avait déjà imaginé le scénario de leurs péripéties, et lorsque Pierre ouvrit le capot et constata que quelque chose avait saboté le moteur, il ne fut pas surpris. A quelques mètres dans le sous-bois Marilyne observait la bande de choses commencer à paniquer, et au lieu de ressentir de la satisfaction, fut prise d’une étrange douleur qui se propageait de sa poitrine jusque dans son estomac. La même douleur qu’elle ressentait chaque fois qu’elle portait atteinte aux choses. Marilyne trouvait ce phénomène incompréhensible : pourquoi défendre son territoire faisait-il si mal ? Marilyne recula légèrement et se dissimula davantage dans la pénombre et dans l’herbe humide afin d’être complètement invisible. Elle écoutait, sans comprendre.
Mais bien sûr que c’est un animal qui a fait ça !  Tu as vu les griffures et les morsures ? Surement un léopard ! répétait Pierre à son assistant caméra.
J’ai du mal à croire qu’un fauve aurait attaqué et éventré un homme juste pour le plaisir et sans le manger, et…
Il s’est surement sentit menacé !
…et ait pu ouvrir le capot sans laisser d’égratignure à l’extérieur, et ait éventré le moteur à coup de griffe comme s’il savait que c’était ce qui faisait fonctionner la voiture.
Le moteur était peut-être déjà ouvert par Roland qui vérifiait si tout fonctionnait comme il faut avant de se faire agressé…
Arrête, ça ne tient pas debout, tout ça et tu le sais. Il y avait un être humain dans le lot, et il nous a bousillé notre seul moyen de transport ce qui veut dire qu’il en a après nous aussi…Suzanne, toujours pas de réseau.
Toujours pas ! fit Suzanne en pleurant de désespoir.
Suzanne était la femme qui devait être vue en compagnie des animaux dans le documentaire. Elle était censée apparaître à de nombreuses reprises, toujours maquillée et souriante, mais cette fois, elle avait bien perdu son sourire et son mascara formait des larmes noires le long de ses joues.  Marvin écoutait le débat enflammé sans rien dire. Il finit par se décider à en placer une : « Il me paraît évident maintenant que quelque soit cette chose, notre seule façon de nous en sortir est de l’affronter ! »

Ces mots, Marilyne ne pu les comprendre. Pourtant, il lui sembla qu’une partie d’elle les avait assimilé, car, sans qu’elle puisse vraiment expliquer pourquoi, sa douleur se changea en une excitation totalement inédite…En une jubilation.

A suivre

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Nouvelle – Les damnés

hell

Nouvelle : Les damnés

PROLOGUE
J’ai vécu tant d’années seul et enchaîné par une force qui me dépasse. J’ai dormit et rêvé pendant si longtemps, errant dans un ciel de diamants, loin de tout, loin du temps. Pourquoi suis-je prisonnier de ce ciel immortel ? Pourquoi me tourmente-t-il ?
J’attends de la visite.
J’attends.
J’attends depuis l’éternité.

1
3 Novembre 2015
Ce n’était pas la première fois que Chloé avait rendez-vous avec la mort. Elle avait déjà assisté à l’enterrement de sa mère, décédée d’un cancer après une lente plongée dans la folie, lorsque Chloé était encore petite fille. Chloé s’en souvenait vaguement, mais son âge ne lui permettait pas d’éprouver une tristesse aussi intense que celle qu’elle éprouvait aujourd’hui pour son oncle. L’objet réel de son affliction, se disait-elle, n’était pas le décès en lui-même mais plutôt l’absence d’explication qui permettait d’expliquer son origine. Le vieux sculpteur, en apparence parfaitement heureux et fier de sa nièce, s’était pendu la nuit dernière, dans sa chambre. Pour Chloé, qui était pourtant loin d’être naïve malgré son penchant pour les rêveries, cela dépassait l’entendement.
Toute la famille, ainsi que quelques rares connaissances, était à présent réunie devant le cercueil, qu’on avait décidé de placer dans la salle principal de la maison. Chloé, qui gardait la plupart du temps les yeux fixés sur le corps du défunt en costume noir, hasardait par moments quelques coups d’œil sur ses proches, et se rendait compte qu’ils ne partageaient pas vraiment son chagrin. A sa droite, Marvin, son grand-frère. Jeune adulte très corpulent, âgé de 25 ans mais en faisant 5 de moins. Il semblait à nouveau emporté dans ses rêveries, si bien que Chloé se demanda si une mouche ne volait pas quelque part dans la pièce.
De l’autre côté du cercueil, devant Chloé, se tenaient son père, Anthony Andrieux, et sa belle-mère du moment, Alessa Souraux. Les deux semblaient tout faire pour adopter une attitude morne, mais un coup d’œil suffit à Chloé pour deviner l’envie de rire que sa belle-mère faisait tout pour dissimuler. Ce détail accentua le mépris indicible que la jeune fille éprouvait pour sa belle-mère. Sans forcément lui reprocher d’être avec son père (Chloé s’interdisait ce genre de reproche qu’elle jugeait puérile), elle détestait son air badaud, son attitude niaise et sa voix nasarde. Selon elle, Alessa avait été envoyée dans sa vie pour représenter exactement le genre de femme qu’elle ne devait surtout pas devenir.
La cérémonie s’éternisait et commençait à devenir sérieusement ennuyeuse, même pour Chloé, qui pensait davantage à son deuil personnel qu’au charabia du prêtre. Elle, qui n’avait jamais été croyante, n’avait aucun espoir de revoir son oncle dans une autre vie, et voyait cet évènement comme une fin. La fin définitive de la seule véritable figure paternelle qu’elle ait jamais eut.

2
Pendant que le prêtre terminait, un long silence régnait au sein du château Andrieux. Cette vaste demeure qui appartenait à la famille de Chloé depuis plusieurs générations pouvait aussi bien être un musée historique tant d’innombrables objets d’art y reposaient : tableaux de la renaissance, objets folkloriques ramenés de voyage dans les quatre coins du monde (dont un crâne fabriqué en cristal que le grand-père de Chloé avait rapporté d’Amérique du Sud et qui ornait à présent le hall du château), et, bien sûr, les sculptures de l’Oncle. Celles-ci, plus nombreuses que tout autre chose dans la demeure, décoraient l’atelier de l’homme décédé depuis plus de 60 ans, disait le père de Chloé. Grandeur nature (c’est-à-dire toutes de taille humaine, excepté les rares qui représentaient des animaux), elles représentaient diverses personnes qu’avait connu l’Oncle et qui a    vaient accepté de servir de modèles pour lui. Fabriquées pour la plupart dans du bois, puis peintes à la peinture à l’huile et couvertes de perruques que l’Oncle confectionnait lui-même, leur ressemblance avec des êtres de chair et d’os était frappante, tant il travaillé avec minutie et précision.
…excepté au niveau des yeux : l’Oncle ne sculptait jamais les yeux. A la place, chaque statue portait deux orbites vides, noires et béantes, qui leur donnaient une allure de mort. Ce choix, que l’Oncle n’avait jamais vraiment su expliquer, était assez critiqué par les membres de la famille ainsi que les amis venant visiter son atelier. Chloé, en revanche, avait toujours été fascinée par ces statues de bois qui avaient arpenté son enfance. Son Oncle avait en effet l’habitude, pour l’endormir, de raconter chaque nuit l’histoire d’une statue différente, inventant un passé glorieux ou malheureux, une mort et une résurrection sous forme de pantin de bois.  La petite fille qu’était Chloé avalait chaque mot avec une attention dont seuls sont capables les enfants. En grandissant, la petite fille conserva un intérêt unique pour le travail de son Oncle. Elle était pour ainsi dire la seule de la famille à le faire.
L’enterrement prit fin et on en vint à aborder la question de l’héritage. Le notaire, un homme fin aux cheveux roux et au regard malicieux, invita la famille à s’assoir dans le hall et entama sa lecture du testament. Sa petite voix, fluette mais perçante, ne plaisait pas du tout à Chloé qui écoutait néanmoins attentivement.
« …quand à mes sculptures, je laisse l’ensemble de la famille se mettre d’accord pour décider de ce qu’ils désirent en faire. Autant dire que je lègue chacune d’entre elles à toute ma famille, excepté deux d’entre elles. »
Tout le monde, même Marvin ouvrit grand les oreilles.
« Les deux statues jumelles que je n’ai jamais exposé reviennent à Chloé et à elle seule. C’est à elle de décider ce qu’elle en fera, et aucun autre membre de la famille n’aura le moindre pouvoir là-dessus. En tant que seule propriétaire, Chloé sera également la seule à conserver cette clef, ouvrant la petite pièce dans mon atelier où les statues sont cachées. »
Personne ne dit mot. Le notaire sortit de sa poche une grosse clef ancienne grossièrement attachée à un petit collier noir. Il la tendit à Chloé.
« Ceci est à vous. »
Chloé prit la clef sans avoir entièrement conscience de ce qui se passait. Ce qu’elle venait d’entendre l’avait tellement abasourdit qu’elle ne savait aucunement comment réagir. Son père brisa le silence.
Bon, allons dans l’atelier !
Ouai, je veux voir ces deux statues ! s’écria Marvin.
Tous montèrent au premier étage du château, suivit par le notaire. Chloé conservait fermement la clef dans sa main, songeuse. Pourquoi elle ? Pourquoi elles ?

3

J’ai reçu de la visite. Est-ce la lumière que j’ai attendue si longtemps ? Pourquoi cette lumière est-elle noire ? J’ai peur. J’ai froid. Mes barreaux semblent plus épais encore. Suis-je fait pour la liberté ? Mes vieux os se fissurent avec le temps, et mon cœur se flétri.
Je me promène autour de cet idéal qui m’est accessible, je le reproduis, je le reflète, mais je ne m’approprie que le reflet.
Et je brûle.
Je brûle.
Pour l’éternité.

4
Entrer dans l’atelier de son Oncle mort provoqua un frisson dans le dos de Chloé qui se remémorait progressivement chaque instant passé dans ce musée des statues, où les corps de bois, figés à jamais, semblaient pourtant pleurer eux aussi la mort du vieil homme. Ces souvenirs avaient un goût acide pour Chloé mais il était hors de question de les chasser de son esprit. Marvin et son père restèrent en retrait, promenant sur les objets sculptés un regard méprisant et désintéressé, tandis qu’Alessa parcourait son téléphone, levant à peine le nez de temps en temps. Le notaire poussa un petit bureau sur lequel Chloé se souvenait avoir déjà vu son Oncle travailler. Derrière le bureau, se trouvait une petite porte, haute comme un homme mais très fine, avec une grosse serrure à l’ancienne. Le notaire lança un regard à Chloé qui l’intimait de s’approcher. La jeune fille avança timidement et introduisit la clef dans la petite porte.
Derrière la porte, se trouvait un très court couloir au bout duquel reposaient de statues de femme, identiques, grandeur nature. Le notaire s’introduisit dans le couloir avec difficulté (l’espace était en effet bien trop étroit pour lui) et, non sans un certain effort, extirpa les deux statues de bois hors de celui-ci. Toute la famille les contempla.
Les deux statues étaient identiques en tout point. On y reconnaissait deux femmes aux cheveux noirs, à la peau entièrement blanche (Chloé cru d’abord à de la porcelaine, tant la peinture de leurs visages reflétait la lumière), et portant une robe tout aussi blanche.  Comme pour chacune des œuvres de l’Oncle, chacune de leurs orbites n’était qu’un cercle creux et noir dans lequel il semblait manquer quelque chose. Elles semblaient ainsi à la fois inachevées et mortes.
Chloé éprouvait toujours le même sentiment d’incompréhension en repensant au choix de son Oncle de faire d’elle l’unique propriétaire de ces objets de bois qui n’étaient pas si différents de ses autres sculptures. Son frère semblait partageait son opinion car il finit par s’exclamer : « Qu’est-ce qu’elles ont de spécial, ces deux statues ? »
Rien. Tout le monde s’accorda à dire que ces deux figures ne se démarquaient en rien des autres. Il fut donc décider de les exposer dans la chambre de Chloé, qui accepta docilement de les accueillir. La nuit tomba et l’évènement fut rapidement (peut-être un peu trop rapidement, se dit Chloé) dans le tiroir des pages classées de l’histoire de la famille.
Anthony consacra les jours qui suivirent à vendre le peuple de bois qui vidait peu à peu l’atelier. Un grand nombre d’acheteurs acceptait de payer les sommes exigées par la famille qui n’hésitait pas à manifester un certain mépris envers ces collectionneurs. En un temps record, l’atelier de l’Oncle ne fut qu’une pièce vide. Morte. Après cet épisode,  les choses reprirent rapidement un court globalement normal.
5
Si on avait demandé à Chloé à partir de quel jour les choses ont commencé à changer dans sa famille,  et à fortiori quel jour le cauchemar a réellement débuté, elle aurait certainement répondu le Vendredi 13 Novembre. La journée commençait pourtant de manière très agréable, avec une matinée étonnement ensoleillée pour la saison. Chloé, qui ne déjeunait jamais, se laissa tenter par quelques biscuits après s’être lavée et les dégusta sur la grande terrasse du château,  où elle avait l’habitude de venir contempler le vaste jardin et…penser. Elle pouvait en effet passer des heures à songer, seule, caressée par l’air frais matinal. Son père considérait cela comme une perte de temps, mais Chloé avait depuis longtemps compris qu’elle était la seule personne étrange de la famille à avoir besoin de  son moment quotidien de solitude.
Ce matin-là, donc, Chloé était accoudée aux rebords de la terrasse quand des pas retentirent derrière elle. La jeune fille, si peu habituée à entendre quelqu’un se promener près de sa terrasse, réagit en tentant de se retourner le plus discrètement possible, afin de vérifier que personne ne l’espionnait. Ne parvenant pas à voir quoi que ce soit de la sorte, elle se retourna complètement et  aperçut la silhouette de son frère qui traînait nerveusement son corps lourd sur le sol impeccable de la grande salle à manger qui menait à la terrasse. Chloé, qui ne fit que l’entrevoir avant qu’il quitte la pièce pour monter les escaliers, pressentit que quelque chose clochait. Elle décida donc de le suivre avec discrétion, jusque dans le couloir où il s’était arrêté devant pour faire les 100 pas…la chambre de Chloé. Cette dernière l’observa quelques secondes aller et venir devant la porte fermée de sa chambre, avant de se manifester en raclant sa gorge. Marvin leva le nez vers sa sœur et exposa un visage fatigué, épuisé, portant d’inquiétants cernes sous les yeux. Chloé eut un bref mouvement de recul en découvrant un visage si maladif.
Qu-Qu’est-ce tu fabriques ? demanda-t-elle.
Pour toi…il n’y en a que pour toi. Pourquoi ?
La voix de Marvin trahissait un épuisement tel que  Chloé s’imagina que cela faisait plusieurs nuits qu’il n’avait pas fermé l’œil.
Là-dessus, Marvin se retourna et quitta le couloir en se traînant avec difficulté, laissant Chloé méditer seule à propos de cette étrange scène. Elle entra dans sa chambre et, après avoir retourné le problème dans tous les sens, décréta que son frère lui avait simplement fait une crise de jalousie passagère. Elle s’allongea sur son lit, ouvrit un livre, se plongea dedans, et oublia plus ou moins cette histoire.
A quelques mètres d’elle, les statues de l’Oncle reposaient.

6
En dépit du fait que je n’aurais jamais imaginé tomber dans pire enfer que celui de la solitude, des ténèbres plus noirs que noirs m’envahissent aujourd’hui. Un enfer plus insidieux est en train de faire de moi son pantin, et je me laisse docilement envoûter par ce démon vicieux qui s’empare de moi. Je me laisse faire, parce que j’aime ça.
L’image me possède, et j’aime ça.

7
Midi arriva et Chloé, son frère, son père et Alessa se réunirent à table. Chloé lançait quelques regards en direction de Marvin qui, en dépit d’un visage encore fatigué, ne manifestait plus le moindre signe de la folie qui l’avait animé le matin-même. A la remarque que son père fit à propos de ses cernes, Marvin répondit seulement qu’il avait passé une mauvaise nuit à cause d’un cauchemar qui l’avait réveillé.
Chloé remarqua alors que son père présentait les mêmes signes de fatigue. Même s’ils étaient moins visibles sur son visage durcit par l’âge, des cernes se trouvaient bien sous ses yeux. Quant au visage d’Alessa, il rayonnait toujours de la même niaiserie qui insupportait Chloé.
Le repas se poursuivit normalement, jusqu’à ce qu’Anthony demande à Chloé comment elle s’accommodait des statues-jumelles.
Je les ai placées de chaque côté de la fenêtre pour l’instant, parce que ma chambre était trop en désordre pour les mettre ailleurs. Je comptais justement la ranger aujourd’hui, pour pouvoir les mettre en face de mon lit.
C’est une bonne idée, chérie. Et, dis-moi, est-ce qu’il sera possible de les revoir ?
Chloé remarqua le regard intéressé de son frère suite à cette question.
De les voir ? répondit-elle. Bien sûr, pourquoi ce ne serait pas possible ?
Anthony ne rétorqua rien. Tout le monde resta silencieux pendant de longues minutes jusqu’à ce qu’il se lève pour débarrasser son assiette.
Et elles ne te font pas peur ? demanda-t-il finalement.
Marvin et Alessa se tournèrent vers Chloé, comme attendant impatiemment sa réponse ;
Euh non pourquoi ?
Elles auraient pu te faire faire des cauchemars. Regarde, ton frère en a fait un alors qu’elles ne sont même pas dans sa chambre ! Alors, si elles t’empêchent de dormir la nuit, n’aies pas honte de le dire, chérie. Alessa et moi les prendrons dans notre chambre et…
Elles sont très bien dans la mienne, objecta Chloé.
Personne ne donna suite à la conversation. Le déjeuner se termina de manière étrangement froide. Chloé avait conscience qu’elle venait de gagner une bataille malgré elle, ce qui faisait rager sa famille. Mais d’où cette bataille tirait-elle son origine ?
Plusieurs jours passèrent sans qu’il ne soit fait allusion aux statues jumelles. Chloé, comme elle l’avait prévue, leur fit de la place juste en face de son lit, en se disant, sans y croire vraiment, que c’était comme si son oncle veillait sur son sommeil.
C’est au moment où Chloé ne s’y attendait plus qu’elle trouva son père collé à la porte de sa chambre, dans le couloir où son frère avait fait nerveusement les 100 pas une semaine plus tôt. Cette fois, la nuit était tombée et Chloé rentrait d’une courte soirée à l’extérieur des murs du château. C’est au moment de garer sa voiture sous le clair de lune qu’elle s’aperçut avec étonnement que la lumière du couloir de son étage était étrangement allumée.  En fait, il s’agissait de la seule lumière à être encore allumée. Rapidement, Chloé pensa à Marvin. Elle entra dans le château et monta les escaliers avec discrétion pour surprendre son père en chemise de nuit ouverte, collant son torse contre la porte et en train de lécher celle-ci avec une expression d’excitation qui arracha un cri d’effroi à Chloé. Surprit, son père se décolla de la porte pour révéler un corps nu sous sa chemise de nuit ouverte ainsi qu’une proéminente érection. Cela suffit pour arracher à Chloé un deuxième cri. Anthony tenta d’entamer une explication mais, voyant que sa tenue rendait particulièrement difficile tout échange verbal, quitta le couloir en courant.

Chloé, sans plus attendre, déverrouilla la porte de sa chambre et la referma aussitôt à clef. Incapable ni de pleurer ni de rire bien qu’elle éprouvait le besoin de faire les deux, elle s’asseya sur son lit, les yeux grands ouverts fixant le vide, pour essayer de penser. Elle en était cependant incapable : tout élan de lucidité se brouillait systématiquement dans une sorte de flou qui l’empêchait d’analyser objectivement ce à quoi elle venait d’assister. Elle leva les yeux et les braqua sur les deux statues. Malgré leurs orbites vides, Chloé aurait juré qu’elles la fixaient. De plus, leur bouche semblait dessiner un sourire plus marqué que d’habitude…ou peut-être moins marqué. Chloé avait les idées trop confuses pour le dire.
On frappa à la porte. Chloé entendit la voix de son père lui demander timidement d’ouvrir, mais elle s’interdit de réagir. Réellement exténuée, elle ne se sentait pas prête à discuter de cette histoire ce soir et, ignorant les réclamations insistantes de son père, s’allongea dans son lit et s’endormit rapidement.
Juste avant de sombrer dans le sommeil, cependant, une phrase prononcée par l’homme désespéré, lointaine et à peine audible, lui parvint. Chloé ne s’en souvint jamais, mais elle venait d’entendre « Ces jumelles seront à moi…même si je dois tuer ma fille ! ».

8

Aucune mention de ce qui s’était passé la nuit dernière ne fut faite par la famille le lendemain. Chloé croisa plusieurs fois son père qui ne lui adressa pas le moindre regard et resta muet, comme à son habitude.  Marvin ne semblait pas être au courant, pas plus qu’Alessa, qui vivait sa vie à l’écart de tout cela. Une telle ignorance des évènements de la part de sa famille troubla rapidement la jeune fille qui cogitait toujours dans sa chambre continuait d’avoir l’impression que quelque chose aux proportions colossales lui échappait. Elle avait, de toute évidence, raté un épisode dans l’histoire de la famille Andrieux, qui continuait de s’écrire sans elle. Ou plutôt, malgré elle.
Elle hésita longuement à venir voir son père pour discuter de ce qui s’était passé la nuit d’avant. Si l’étrange comportement de son frère aurait pu se faire oublier avec le temps, voir son père à moitié nu et collé à sa porte sous l’effet de l’excitation ne pouvait pas être ignoré longtemps. Même si Clhloé n’avait jamais eu la moindre conviction occulte ou accordé de crédit au surnaturel, il devenait de plus en plus clair que les deux pantins de bois qu’elle gardait exerçait une influence sur les individus de sexe masculin de la famille de Chloé, d’une manière ou d’une autre.  La jeune fille hésitait de plus en plus à s’en débarrasser. Il finit par lui sembler que ce n’était pas encore la bonne solution, et qu’il valait mieux tâcher d’en découvrir davantage sur ce qui se passait plutôt que d’essayer d’effacer le problème. Elle s’approcha des statues et les examina attentivement. Toujours cette même impression d’être observée par leurs yeux inexistants…Toujours cette même impression qu’on se moquait d’elle…
La voix d’Alessa retentit et appela Chloé pour lui dire que le déjeuner était prêt. La jeune fille vit cela comme une occasion de demander des explications à tout le monde, et sortit de sa chambre, bien décidée à faire face au problème. Dans le couloir, elle tomba nez-à nez avec Marvin.

9
Mon cœur éclate, tout est fini. Leur puissance m’envahit…que quelqu’un me vienne en aide ? Je ne peux pas finir comme ça ! Je ne peux pas vivre comme ça non plus ! Comment tout cela est-il arrivé ? Je crois que je regrette même la solitude…
10
Marvin, à la vue de Chloé sortant de sa chambre, se jeta spontanément vers la porte qui était ouverte et, Chloé, par réflexe, se renferma aussitôt dans sa chambre, coinçant ainsi le bras de son frère dans la porte. Celui-ci poussa un long cri aigu de rage et de douleur, mais cela ne le dissuada pas pour autant de chercher à rentrer. Il poussa la porte de tout son poids qui surpassait de loin celui de Chloé qui céda rapidement et lâcha la poignée. Marvin entra ainsi dans la chambre et vit les statues-jumelles.  Chloé, qui voulait en savoir plus, se contenta de le regarder faire.
Le jeune homme resta quelques secondes à contempler les pantins de bois, comme hypnotisé par leurs yeux vides. Comme si ce qu’il vivait était trop intense pour être supportable, il fut prit d’une violente convulsion et rependit   son dernier repas sur le sol de la chambre de Chloé, et s’écroula sur ce même sol, sur la tâche de vomit qu’il venait de faire. Chloé contemplait la scène sans savoir comment réagir. Son frère se positionna comme un fœtus et se mit à sangloter comme un enfant, une véritable expression de détresse et de souffrance dans les yeux.

12
Il fallut plusieurs jours à Chloé pour se décider à téléphoner au notaire. L’idée trottait dans sa tête depuis la crise de son frère, mais c’est seulement lorsqu’elle eut la certitude que sa famille la détestait qu’elle se promit de découvrir le secret des Statues de son oncle. En effet, durant les jours qui suivirent l’entrée de Marvin dans sa chambre, il sembla à Chloé qu’on la tenait pour responsable de l’ensemble des malheurs qui s’abattait sur la famille, et en particulier sur Marvin. Aucun dialogue avec son père ni     avec son frère n’était envisageable pour Chloé et Alessa semblait approuver chaque mot que prononçait Anthony. C’est donc en abandonnant tout espoir d’obtenir une explication de la part de sa famille que Chloé tenta d’en obtenir de la part de l’homme qui avait enterré son oncle et c’était occupé de son testament. Lorsqu’il décrocha, sa voix aigüe sauta aux oreilles de la jeune fille qui se sentit presque agressée.
Tony Nourri, j’écoute ?
Bonjour, Chloé Andrieux à l’appareil. Je vous appelle au sujet de mon oncle.
Oui mademoiselle, je vous écoute…
Est-ce que vous nous avez lu la totalité de son testament ? Il n’y a rien d’autre que vous avez oublié de mentionner pendant l’enterrement ?
Eh bien, non, rien d’autre. J’ai envoyé à votre père une photocopie de ce testament donc vous pouvez toujours la consulter, mais il n’y a rien de spécial à…
Est-ce qu’il avait des fréquentations particulières ?
La question venait de surgir spontanément de la bouche de Chloé.
Comment ça des fréquentations ? De quel genre ?
Qu’est-ce que vous saviez de ses connaissances ?
Eh bien…vous savez, en tant que notaire je n’ai pas…
S’il vous plaît, donnez-moi juste un nom !
Je sais seulement qu’il passait beaucoup de temps avec un certain Nzouzi Cacambo, mais…
Vous avez son adresse ?

13
Chloé, qui avait réussi de justesse l’examen du permis peu de temps avant la mort de l’Oncle, n’était toujours pas à l’aise avec le volant. Elle attribuait cela à sa personnalité rêveuse et peu habituée à se fixer son attention sur une activité qui lui paraissait aussi monotone. Néanmoins, la conscience que la survie des siens dépendait de sa capacité à découvrir la vérité, elle se força autant qu’elle le pouvait pour parcourir la trentaine de kilomètres qui la séparait de ce Nzouzi. Après avoir obtenu son adresse, elle avait  caché les statues quelque part dans la maison afin de ne pas réveiller à nouveau la folie de son frère ou celle de son père, et c’était mis au volant seule pour la première fois de sa vie.
Pour sauver les siens…
Les siens…
Tout en conduisant, Chloé s’interrogeait sur ce qui la motivait à ce point dans sa quête. Malgré l’étrangeté d’un tel sentiment, elle avait la conviction que ça ne pouvait par amour pour sa famille, tout simplement parce que Chloé doutait que cet amour n’aie un jour existé. Les derniers évènements qui s’était abattu sur le château Andrieux suite à l’acquisition des statues l’avait amené à réfléchir sur le véritable lien de fraternité qui l’alliait à sa famille, et Chloé se rendait fatalement compte qu’aucun n’avait véritablement été créé depuis le décès de sa mère. Cette tragédie qui remontait déjà à une dizaine d’année avait d’une certaine manière créée un changement majeur dans les relations entre les membres de la famille. Chacun, Chloé commençait tout juste à s’en apercevoir, s’était enfermé dans une sorte de monde personnel bien à lui, dans lequel il était en sécurité. Ainsi, Marvin se mit à manger excessivement et ne fut plus qu’injure et ignorance aux yeux de Chloé, et Anthony devint un étranger aux yeux des deux enfants, tandis que Chloé se réfugiait dans ses propres rêves. En repensant à tout cela, Chloé réalisait qu’elle n’avait pas seulement perdue une mère, 10 ans auparavant, mais aussi un père et un frère. Elle avait continué de grandir seule, comme son frère, dans un cocon qui se passait d’amour familial.
De telles pensées surprenaient Chloé, qui trouvait incroyable d’avoir pu grandir dans une telle solitude et de s’en être si bien sortie, si on la comparait aux autres.
Tout cela grâce à son Oncle.
Une Citroën saxo bleue surgit d’une intersection où Chloé, trop pensive, avait négligé la priorité à droite, et les deux voitures frôlèrent la collision. La femme qui conduisait balança avec haine une série d’insultes que Chloé n’entendit pas, puis disparut dans les brumes du soir d’automne qui commençait très tôt à s’installer.
Allez, concentre-toi et arrête de rêvasser, tu es au volant…Tu n’as pas le droit à l’erreur !
Elle entra dans un petit village de maisons en pierres, qui semblait désert, ou plutôt endormit sous le clair de lune naissant. On distinguait en effet quelques lumières allumées à travers les fenêtres, mais personne n’arpentait les rues. Une impression glaciale d’inhospitalité traversa Chloé qui était relativement peu habituée à s’aventurer en terre inconnue, bien qu’étant surement la personne la moins asociale de sa famille.
Le village était partiellement éclairé par de vieux lampadaires dégageant une lumière orangée sur l’étroite route goudronnée, mais de nombreuses maisons de pierres se trouvaient sur des zones d’ombres. La destination de Chloé était l’une de ces maisons. Elle était petite et vieille, entre deux demeures bien plus imposantes – même si ce n’était rien comparé au château de la famille Andrieux – et semblait légèrement plus vieille que les autres fondations de pierre du village.
La voiture de Chloé traversa le portail de la propriété qui était ouvert comme si elle était attendue. La jeune fille se gara comme elle le put à côté d’une vieille 2-chevaux, sur un tas de feuilles mortes pourrissant dans une vase compacte mais suffisamment vaseuse pour que Chloé aie l’impression de s’embourber dans les sables mouvants les moins profonds du monde. En sortant de sa voiture, elle choisit avec minutie chaque endroit où elle mettait les pieds, de peur de les recouvrir de boue. Il lui sembla d’ailleurs étrange de ne rencontrer un sol boueux qu’après avoir pénétré la propriété. En admettant qu’il ait plu dans le voisinage et que le nuage n’aie jamais atteint son patelin, elle n’avait remarqué aucune trace d’humidité dans le village avant de se retrouver sur ce sol vaseux, à marcher sur une herbe humide qui rependait une étrange odeur de végétal pourrissant.
Un pommier assez imposant était planté dans le jardin, et avait perdu toutes ses feuilles, ainsi que ses fruits. Ceux-ci moisissaient sur le sol et quelques insectes s’en faisaient un régal. L’air était de ce fait chargé de sortes de petits moucherons volant dans tous les sens.  Chloé fit quelques pas vers la maison tout en la balayant du regard. Il fallait réellement faire un effort pour croire qu’elle était habitée, tant elle semblait morte et abandonnée depuis longtemps. Aucune lumière n’était allumée, ce qui indiquait que le propriétaire s’était absenté – non sa voiture est là – ou était en train de dormir.
Alors qu’elle atteignait le pallier, Chloé sentit quelque chose de petite taille lui trotter sur le dos à grande vitesse. Ses réflexes lui proposèrent la panique comme seule réaction possible et elle se frappa maladroitement le dos à plusieurs reprises afin de tuer la chose qui avait déjà atteint son épaule droite. Chloé la saisit rapidement entre ses doigts et les serra sans se laisser le temps d’identifier l’intru. Celui-ci s’avéra être une perce-oreille et il mourut sur la paume de la main de Chloé, des suites de la blessure que la pression de ses doigts venaient de lui infliger.
Chloé frissonna et s’empressa de sonner à la porte de la vieille maison. Jamais le monde extérieur ne lui avait semblé  si hostile que ce soir-là. Tandis qu’elle attendait l’arrivée une réaction de la part du propriétaire qu’elle entendait  se lever péniblement d’un lit grinçant, une froide pluie se rependit sur elle, accompagnée par une petite brise soufflant sur ses joues. Des éclairs apparurent au loin, à une distance modeste du village. Ils furent rapidement suivis d’un lointain mais puissant grondement.
Tout cela arriva si rapidement après que Chloé eut sonné que la jeune fille eut la réelle impression que la tempête s’était levé en même temps que lui. La porte s’ouvrit au moment d’un coup de tonnerre et le grincement qu’elle produisit semblait parfaitement accompagner le grondement coléreux du ciel, ce qui frappa de nouveau Chloé.
Un vieil homme noir d’une soixantaine d’années se tenait à présent devant elle. L’obscurité ambiante ne permettait pas de distinguer beaucoup plus que l’expression sévère de ses yeux, mais Chloé entrevoyait son corps imposant et son visage sur lesquels se dessinait le relief de plusieurs cicatrices.  Il lui sembla que ses bras nus portaient également les vestiges d’expériences douloureuses, mais le clair de lune ne suffisait pas à les voir correctement. Chloé essaya de distinguer ce qu’il portait sur lui et les plis de son haut l’amenèrent à penser que c’était une sombre veste en cuire comportant de nombreuses poches.
Oui ? dit-il une voix grave et déjà agacée.
Bonsoir, vous êtes un ami de Maurice Andrieux ?
Il prit quelques secondes avant de répondre.
Oui, et ?
Je le connaissais aussi et…je me demandais si…
J’ai pas le temps, j’ai du travail.
Le ton agacé de sa voix ainsi que son regard glacial fit comprendre à Chloé qu’elle devait aller droit au but. Le vieil homme s’apprêtait à refermer sa porte d’entrée.
Je suis sa nièce ! dit Chloé.
Le vieil homme marqua un temps d’arrêt. Il ne paraissait plus avoir le dessein de lui claquer la porte au nez.
J’étais très proche de lui, reprit-elle, et sa mort a vraiment été un choc pour moi…
Pour moi aussi, et pourtant je ne viens pas emmerder les gens en pleine nuit.
Chloé savait que la soirée avait à peine commencé malgré un soleil qui se touchait tôt en ces premières semaines d’hiver. Elle avait également déjà bien compris que le contact risquerait d’être très froid avec ce vieux bonhomme. Si elle voulait des réponses, il fallait qu’elle aille les chercher et elle n’était pas sortie de l’auberge.
En fait si je suis là, expliqua-t-elle, c’est parce que plusieurs phénomènes m’intriguent beaucoup à propos de sa mort et de tout ce qui touche à ses œuvres, et j’ai pensé que vous pourriez m’éclairer, vous qui le co…
’Peux pas vous aider, désolé.
Le vieil homme commença de nouveau à refermer la porte. Sans préméditation, dans un élan pulsionnel incontrôlé, Chloé l’en empêcha en s’avançant et en callant son pied dans la porte.
C’est à propos des jumelles.
Le visage du vieil homme prit un air grave. Ses yeux devinrent sévères, et Chloé y perçu ce qui lui sembla être de la peur. Elle en tira une certaine satisfaction.
Vous voyez de quoi je parle, avouez…
Le vieil homme hésita quelques secondes puis, sans défroncer les sourcils, ouvrit la porte en grand, et invita la jeune fille à entrer. C’est ainsi que Chloé pénétra dans la demeure de Nzouzi Cacambo.

14
Pas un seul bruit, je ne dois pas faire un seul bruit. C’est ma seule chance de fuir. La nuit est tombée, Elles ne sont pas encore endormies mais ça ne devrait pas tarder. Je vais attendre une heure ou deux. J’espère ne pas changer d’avis d’ici-là.
Non ! Je ne changerai pas d’avis ! J’ai pris ma décision tout à l’heure !
Mais d’un autre côté…
Bordel ! Pourquoi a-t-il fallu que ça se passe comme ça ?

15
Nzouzi alluma une petite lampe, et Chloé, malgré l’obscurité, parvint à voir tout le petit monde qui tenait compagnie à l’imposant vieil homme. Partout autour de la jeune fille, reposaient un nombre impressionnant de petites statuettes de bois ciré représentant uniquement des animaux des quatre coins du monde. Voyant que la jeune fille s’émerveillait devant un tel spectacle, Nzouzi prit la parole.
Contrairement à votre Oncle, je ne sculpte que des animaux. Je n’ai confiance en aucun être humain, alors inutile de m’attarder à en créer.
C’est magnifique !
Beaucoup semblent se demander si je ne me sens pas seul, à rester chez moi à longueur de journée, mais comment pourrais-je ? Entouré de tous mes enfants…
Vous devez y passer un temps fou…
Je ne fais que ça de l’aube au crépuscule, parfois la nuit aussi. Il ne se passe pas une heure sans que je ne mette au monde une nouvelle bête. Ils sont ma famille, mes petits. Ils sont mes seuls compagnons. Quand je n’ai plus de place, j’en détruis quelques-uns et ça me permet d’en fabriquer d’autres. Une vie contre une mort…C’est le cycle naturel de la vie, non ?
Pourquoi vivez-vous seul ? Je veux dire, sans une personne de chair et d’os ?
Je n’ai pas assez d’estime envers les gens. En fait, je les méprise tous…
Pourquoi ?
Ils sont plats, souvent sans intérêt, et ils se ressemblent tous.
Pourtant, vous m’ avez ouvert…
Vous savez, je n’ai eu qu’un seul ami sur terre et c’était votre oncle. Même si je doute que ce que vous avez à me dire puisse m’intéresser, si vous êtes la nièce dont il parlait si souvent, vous devez être quelqu’un de bien qui n’est pas venu sans une bonne raison…
Les yeux de Chloé, qui s’étaient habitués à l’obscurité grâce à la lueur de la petite lampe, distinguait maintenant beaucoup mieux les cicatrices qui ornaient le torse nu du vieil homme dont le regard semblait encore plus meurtri que le corps. A son grand étonnement, elle ne pu s’empêcher de verser une larme en le regardant.
Allez-y, qu’on en finisse, dites-moi tout ce qui s’est passé à propos des poupées.
Chloé raconta au vieil homme les mésaventures qui avaient récemment frappé sa famille depuis l’acquisition des deux dernières créations de l’Oncle. Nzouzi l’écouta attentivement, mais montrant un visage grave et inquiet. La jeune fille acheva son récit en demandant si le vieil homme avait une explication sur ce qui se passait et s’il y avait un moyen d’arrêter l’emprise des deux objets maléfiques. Le vieil homme, sans répondre, se leva et, avec un effort visible pour garder son calme, mais non sans pousser un soupir bruyant, se dirigea vers une vieille porte. Il fit signe à Chloé de le suivre et ouvrit la porte. Ils pénétrèrent tous les deux dans une petite pièce plongée dans le noir. Nzouzi chercha à tâtons l’interrupteur et, lorsqu’il le trouva, Chloé poussa un cri d’effroi.
Le vieil homme l’avait conduite dans une pièce qui avait tout d’un véritable musée des horreurs. Les sculptures qui s’y trouvaient entreposées sur des étagères n’avaient plus l’apparence d’animaux, et encore moins d’êtres humains. Il s’agit bien là créatures à l’aspect cauchemardesques, ne pouvaient qu’être issues d’un esprit des plus obscures. Chloé ne pu cacher son effroi devant les abominations qui l’entouraient et semblaient braquer leurs yeux – lorsqu’ils en avaient sur elle. Aucun de ces monstre ne ressemblait à un autre, et tous arboraient une telle perfection structurale qu’ils auraient pu tout aussi bien être réels et se tenir devant la jeune fille, qui  était à présent partagée entre terreur et admiration. Nzouzi contemplait ses créations de bois cirées avec une certaine fierté et – Chloé l’aurait juré – une affection perceptible.
Vous aimez les monstres ? demanda-t-il.
Tant qu’ils ne bougent pas, je n’ai rien contre.
J’ai toujours pensé cela des êtres humains.
C’est curieux, comme façon de penser.
N’est-ce pas plus curieux encore de vivre au milieu des hommes ? Moi, je me sens plus proche de ces choses.
Nzouzi leva alors le bras vers l’une des étagères pour y saisir ce qui semblait être la plus petite créature de son musée. Elle avait l’apparence d’un insecte avec un nombre impressionnant de pattes de tailles et de formes différentes, si bien qu’il était étrangement difficile d’avoir une idée précise de la forme de la bête. Chloé finit cependant par y remarquer un détail qui conférait à la chose quelque chose d’humain : sur son dos, étaient sculptées deux petites filles qui semblaient identiques aux jumelles dont avait hérité Chloé. Elles n’étaient pas peintes et leur peau de bois ciré les rendait méconnaissables, mais Chloé avait reconnu leur regard si particulier. Elles chevauchaient la créature insectiforme, tout en paraissant faire partie de son corps. Le vieil homme tenait la petite sculpture avec délicatesse dans une main et, lorsqu’il approcha l’autre main des deux filles, Chloé remarqua qu’elles tenaient une minuscule clef en bois. Nzouzi prit la clef et la plaça dans les mains de Chloé.
Mais qu’est-ce qu…
Cht !
Nzouzi repose la statuette et s’approcha d’une autre, probablement la plus imposante de son musée. Il s’agissait d’un monstre à deux têtes, à mi-chemin entre un cerbère et un hydre de Lerne. Il avait en effet à la fois l’aspect d’un reptile et d’un chien monstrueux, dont les deux têtes figées semblaient rugir à jamais dans la nuit. La langue de chaque tête était crochue et tenait entre ses deux pointes une sorte de rubis rouge vif. Sur chaque tête, toujours, on pouvait voir l’une des deux jumelles, assise, regardant vers l’horizon.
Le vieil homme saisit l’un des deux rubis entre deux doigts et le tira pour l’arracher de la langue du monstre féroce. Par transparence, on pouvait voir que le rubis contenait également une minuscule clef. Nzouzi sépara alors le rubis en deux parties, sans effort, à la grande stupéfaction de la jeune fille qui observait la scène silencieusement. La clef miniature tomba sur le parquet.
« Et alors ? Pourquoi tu ne l’as pas rattrapée ? » demanda Nzouzi, furieux.
Sans répondre, la jeune fille se baissa et récupéra la deuxième clef.
Maintenant, écoute attentivement, je vais te dire où elles habitent… dit le vieil homme.
J’aimerais d’abord savoir ce qu’elles sont ! objecta Chloé
Elles seules le savent. Ton oncle et moi, nous nous sommes toujours demandé d’où elles venaient. Cette idée l’obsédait. Je crois néanmoins qu’il l’a appris. Il avait l’air d’en savoir beaucoup plus sur elles quand…
Quand ?
Quand il a sombré dans la folie.

16
C’est fini. Juste fini. Il n’y a plus rien à faire pour moi. Leur pouvoir grandit de jour en jour et moi, je rétrécis. Je deviens toujours plus faible. J’ai tout juste la force de contempler leur beauté infinie. Je crois qu’il ne me reste plus qu’un seul échappatoire…En aurai-je la force ?

17
Vous voulez dire que ces filles existent ? En chair et en os ?
Elles sont aussi réelles que toi et moi. Et elles sont le mal ! Elles sont venues voir ton Oncle afin qu’il leur sculpte leur portrait…tu as vu le résultat.
Mais pourquoi lui ?
Ce sont elles qui te le diront. Si tu veux sauver ta famille, tu dois toi-même leur rendre visite. Moi je n’ai été témoins que d’une infime partie de la déchéance de ton Oncle. Je les ai vu entrer dans sa vie, je l’ai vu développer cette obsession incontrôlable pour elles, je l’ai vu sombrer dans une folie irréparable…je l’ai vu commettre un acte irréparable.
Vous étiez là quand… ?
Oui…et malgré cela, je n’ai rien pu faire.
Mais pourquoi ?
Nzouzi soupira tristement. De la culpabilité se lisait dans son regard et il n’essayait pas de la dissimuler.
Ces jumelles…elles ont certains pouvoirs.
Que pourrais-je faire une fois devant elles ?
Alors, écoute-moi bien…

18
Lorsque Chloé rentra chez elle à 2h du matin, elle fut à peine surprise de découvrir toutes les lumières du château allumées, brillant au niveau de chaque fenêtre qui ressemblait à la flamme d’une allumette dans l’obscurité. Chloé se gara calmement, s’assura à nouveau que les deux clefs miniatures se trouvaient toujours dans sa poche, et marcha le plus calmement possible vers la porte d’entrée du château. Elle songea à l’état dans lequel elle allait trouver son père et son frère, qui avait dû se trouver profondément frustré de ne pas trouver les statues dans sa chambre durant son absence. Elle songeait également à ces deux clefs. Nzouzi lui avait expliqué qu’elles lui donneraient accès à la demeure des jumelles, qu’elle irait donc voir le lendemain.
En entrant, Chloé fut prise d’un violent mauvais pressentiment, qui se révéla rapidement fondé puisque tout le hall était sans dessus-dessous. Les meubles étaient renversées, il y avait de la casse pas terre, le chaos régnait sur chaque recoin.
« On dirait qu’ils ont fouillé toute la maison. » se dit Chloé. Mais une exploration plus approfondie de la demeure lui révéla que les évènements avaient été bien plus tragiques que ce qu’elle avait pu imaginer.  Au premier étage, la maison était encore plus saccagée et, au niveau du couloir qui menait à la chambre de Chloé, se trouvait Marvin, pendu à un lustre, sans vie.
Chloé poussa un long cri de surprise et d’effroi à la vue du cadavre. Celui-ci semblait la fixer de ses yeux sévères et accusateurs, tandis que sa bouche ouverte semblait lui faire une horrible grimace. La jeune fille eu l’impression de faire un effort surhumain pour réaliser ce qui s’était passé en son absence, tant ce qui se présentait devant elle était impossible. Marvin ? Mort ? C’est une blague, Marvin, tu me fais marcher ! Allez, avoue !
Chloé prit quelques minutes pour se remettre de ce qu’elle avait devant les yeux, puis fit ce qu’elle put pour contourner le cadavre de son frère qui pendait au-dessus du sol comme un pendule, afin d’atteindre la porte de sa chambre. Celle-ci était verrouillée de l’intérieur.
« Qu’est-ce qui s’est passé, ici ? » dit-elle à voix haute.

« Je vais te le dire, ce qui s’est passé, moi ! » gémit une voix.
Chloé sursauta, pensant d’abord entendre la voix de son frère décédé qui s’adressait à elle, la corde au cou. Elle se rendit néanmoins compte que la voix était celle de sa belle-mère et qu’elle provenait du couloir voisin. La jeune fille s’y rendit et découvrit Alessa gisant sur le sol, visiblement grièvement blessée étant  donné la quantité de sang qui se trouvait sur son corps et sur le sol autour d’elle. A première vue, elle semblait avoir été entaillée à plusieurs reprises par une lame. Lorsque Chloé s’approcha pour l’aider à se relever et qu’Alessa leva la tête, la jeune fille remarqua également des traces de coups sur son visage,  et notamment un de ses yeux, particulièrement mal en point.
« Ne t’approche pas ! » hurla Alessa.
Chloé eut un mouvement de recul puis s’approcha à nouveau. Elle reçut plusieurs insultes puis, lorsqu’elle commença à toucher sa belle-mère pour lui porter secours, celle-ci griffa violement Chloé au visage.
T’as pas compris ??
Mais, je veux juste t’aider !
Donc, t’as pas compris.
Non, je ne comprends pas…qu’est-ce qui s’est passé pendant mon absence ?
Si tu ne t’étais pas barrée, sale petite conne, tu le saurais ! Et surtout, on n’en serait surement pas là !
Il était visiblement inutile de la raisonner. Chloé avait l’impression d’avoir une autre personne en face d’elle, quelqu’un qu’elle n’avait jamais vu et qui avait incorporé sa belle-mère.
Qu’est-ce qui s’est passé avec papa et Marvin ? insista-t-elle.
Tu veux vraiment savoir ? C’est tes saletés de statues ! Tes saloperies qui ont été sculpté par un vieux fou et que tu as décidé de garder dans la maison pour nous porter malheur ! Ton frère et ton père ont passé la maison au peigne fin, allant jusqu’à tout saccager, moi y compris, pour les retrouver ! Ils étaient incontrôlables, complètement fous !
Pourquoi Marvin s’est-il pendu ?
Après que ton père aie finalement retrouvé les statues, il s’est enfermé dans ta chambre avec. Ton idiot de frère ne l’a pas supporté.
Chloé ne pouvait s’empêcher de trembler pendant qu’Alessa s’adressait à elle. Se retenant de fondre en larme, elle tâchait de conservait une image de femme forte devant sa belle-mère.
Mon père est donc dans ma chambre ?
Oui…avec ces deux démons.
C’en était trop. Chloé tomba à genoux et éclata en sanglot, honteuse de montrer cette faiblesse à son interlocutrice blessée et probablement plus traumatisée qu’elle. Celle-ci détourna le regard et les deux femmes restèrent sans dire un seul mot pendant de longues minutes, durant lesquelles Chloé tentait de se calmer.  Les pleurs finirent alors par cesser et la jeune fille se releva.
Je vais appeler la police et une ambulance pour toi, mais je ne pourrais pas rester l’attendre avec toi. Je dois partir pour régler cette histoire. J’en sais un peu plus sur ce qui se passe, désormais.
C’est ça, laisse-moi crever, poufiasse !
Sans rien ajouter, Chloé quitta Alessa qui continuer de l’insulter derrière elle, hurlant comme une folle dans le couloir. Au même moment, Chloé appela la police et le Samu. Elle remonta dans sa voiture et quitta les lieux avant leur arrivée.

19
Le jour se levait lorsque Chloé arriva enfin au lieu indiqué par Nzouzi. Elle avait roulé pendant une bonne partie de la nuit, n’effectuant qu’une pause de deux heures durant laquelle elle dormit. Les prémices du petit matin commençaient à éclaircir les champs et pleines autour de Chloé mais l’épaisse couche de nuage faisait conserver au ciel un aspect lourd et blanchâtre. Non loin de la route, se trouvait une plage calme avec une mer qui s’étendait à perte de vue. Chloé chercha sa destination du regard et finit par apercevoir le petit chalet. La route qu’elle prenait semblait directement y mener.
C’est là-bas que tout a commencé…Il est temps d’en finir. Se dit-elle.
Elle se gara sur l’herbe, prit une grande inspiration, et se dirigea vers le vieux chalet de bois. Une fois devant la porte d’entrée, elle frappa plusieurs fois, mais ne récolta aucune réponse. Sans hésiter, elle tenta d’enfoncer la porte à coups d’épaule, ce qui sembla faire réagir quelqu’un qui se leva à l’intérieur. Chloé arrêta son geste et écouta. Quelqu’un se rapprochait. Non, deux personnes s’approchaient.
On introduisit une clef dans la serrure et on ouvrit. Chloé fut bouche bée, stupéfaite par les deux personnes qui se tenaient en face d’elle. Les jumelles partageaient leurs traits avec leurs répliques de bois, à un point qui dépassait l’entendement. Chloé avait réellement l’impression d’avoir devant elle les statues de sa chambre qui auraient pris vie. Leur regard, rond et profond était sensiblement le même, et leur peau était d’une pâleur à faire peur. Leurs bouches arboraient la même expression neutre et leurs lèvres semblaient aussi blanches que leur peau. Leurs cheveux noirs lisses tombaient sur leurs épaules arrondies et leurs deux corps fins semblaient plus fragiles qu’une brindille. A cet instant, Chloé comprit qu’elle n’avait pas deux êtres humains devant elle, mais deux êtres plus lointains, plus mystiques. Des créatures qui avaient réussi à vivre cachées dans le monde des hommes, mais dans un isolement si total qu’il en devenait très difficile d’imaginer une vie plus solitaire que la leur.
« Vous nous voulez du mal ? » demanda l’une d’elle. Sa voix avait quelque chose d’enfantin.
Chloé prit quelques secondes pour ravaler son angoisse, en essayant d’oublier qu’elle se trouvait devant les êtres surnaturels qui avaient eu raison de l’homme qui avait longtemps été son héros. Etrangement, elle n’éprouvait pas de réelle colère. Elle était trop intimidée pour ça. Eh puis…ces deux filles étaient inexplicablement attendrissantes, si bien que Chloé avait du mal à croire qu’elle se tenait devant deux meurtrières. Il lui paraissait impossible de les haïr, malgré ce qu’elles avaient fait.
Je suis la nièce de l’homme que vous avez tué, déclara Chloé.
Oui, vous lui ressemblez beaucoup, dit la jumelle qui se tenait à droite de Chloé.
C’était bien la première fois qu’on disait cela à Chloé.
Vous êtes ici à cause des poupées…entrez, je vous en prie, vous allez prendre froid dehors, fit la jumelle de gauche.
Nous n’avons pas été présentées. Moi je m’appelle Mio et ma sœur se nomme Maya, ajouta la jumelle de droite pendant que Chloé entrait dans le chalet et que les deux filles se reculaient pour la laisser passer.
Je m’appelle Chloé.

Le chalet était intégralement vide. Ni table, ni chaise, ni meuble, ni lit. Une odeur de porcelaine emplissait l’air. En regardant les jumelles s’assoir sur le sol, Chloé remarqua l’étonnante grâce avec laquelle elles bougeaient. Elles paraissaient plus légères que des êtres humains de leur gabarit (pourtant déjà bien mince), et chacun de leurs membres semblait mû par une petite brise. C’était la première fois que Chloé voyait des êtres vivants bouger ainsi.
Asseyez-vous, je vous en prie, fit Mio.
Chloé s’exécuta sans dire mot, et les trois filles formèrent un cercle sur le parquet.
Je sais ce que vous pensez…rajouta Mio.
…vous pensez que nous sommes responsables de la mort de votre oncle, compléta Maya.
Chloé n’osait rien dire.
…et vous avez raison, termina tristement Mio.
Pourquoi avoir fait ça ? demanda finalement Chloé.
Nous n’en avons jamais eu l’intention, répondit Maya.
Je n’y comprends rien ! déclara Chloé comme en s’adressant à elle-même.
C’est le refrain éternel des hommes : ils veulent le gâteau entier, sans pouvoir se contenter d’une part, reprit Maya.
Et lorsqu’on leur refuse ce gâteau, ils deviennent irrécupérables, ajouta Mio.
Vous parlez de mon Oncle ?
Il y en a eu d’autre bien avant, tu sais, répondit Mio. Ça se passe toujours comme ça lorsque nous voulons parler à quelqu’un d’intéressant. Oh, ils ont de la conversation, c’est sûr, et ça a toujours été un délice de rencontrer des personnes comme ton oncle, jusqu’à ce que…
…jusqu’à ce qu’ils s’accrochent trop, intervint Maya.
Et quand ils se rendent compte que non veut dire non, ils se tuent, ajouta Mio.
Chloé se rendit compte que le visage des jumelles avait changé pendant la conversation. Très lentement, il semblait devenir de moins en moins juvénile, voire de moins en moins pur. Les deux filles paraissaient avoir prit 4 ans de plus durant cette courte discussion. Ironiquement, il parût plus facile à Chloé de leur tenir tête, à présent.
« Pourquoi vous abordez ces hommes, si vous savez quel sort cette rencontre leur réserve ? »
Mio et Maya regardèrent la jeune fille d’un air grave. C’est Maya qui répondit la première.
Sais-tu ce que c’est d’être seule ? Oui, tu le sais, je le lis dans ton regard. Tu n’as jamais eu ta place dans le monde des humains toi non plus. Même au sein de ta famille, tu ne t’es jamais intégrée. Tes yeux trahissent ton isolement perpétuel. On y lit une tristesse que peu d’êtres humains sont capables d’imaginer. Mais cet isolement n’est rien comparé au nôtre.
…Alors parfois, nous avons besoin d’exister aux yeux de quelqu’un. Juste quelques fois. Le prix à payer, c’est se rendre responsable de la fin de cette personne. Une fin toujours misérable, mais, est-ce vraiment si important ?
Chloé avait à présent trouvé la force d’éprouver de la colère, voire de la haine, envers ces deux êtres démoniaques, mais conserva un contrôle total de ses paroles et de ses gestes, car elle avait encore des questions à poser aux jumelles.
La mort de mon Oncle n’est pas la seule raison de ma venue.  J’espérais que vous auriez aussi des explications quant au comportement de mon père et de mon frère depuis que j’ai hérité des deux statues confectionnée par mon oncle…à votre effigie.
Les hommes sont vraiment tous les mêmes…répondit Mio avec un soupire.
Réclamant notre domination, cherchant sans cesse à nous posséder dès qu’ils nous aperçoivent, reprit Maya.  Ton frère et ton père ont réagi comme tous les autres, devant nos simples représentations de bois. Tu peux aisément comprendre pourquoi, d’ordinaire, nous restons cachées.
Je suis navrée que ce soit tombée sur ta famille, ajouta Mio. Tu sais comme la vie est injuste…
Elle semblait sincère.
« N’y a-t-il aucun moyen de briser le mauvais sort ? » demanda Chloé.
Les jumelles regardèrent la jeune fille comme un cancre qui avait encore posé une question stupide.
Nous ne sommes pas des sorcières.
Et nous ne sommes pas si mauvaises que tu es en train de le penser. Nous avons juste été écrites comme ça…
Leur visage était à présent bien plus dur et plus froid que lorsqu’elles avaient ouverts la porte et elles regardaient désormais Chloé avec une certaine méfiance.
« …je crains qu’il n’existe aucun moyen de sauver ta famille. Nous nous en excusons, ajouta Mio. »
A ces mots, Chloé ne put se contrôler. Comme gouvernée par un spasme, elle chercha à empoigner Mio par le col, mais ses mains n’empoignèrent que du vide. Surprise, Chloé regarda les jumelles et comprit rapidement qu’elles n’avaient rien de matériel, mais tenaient davantage du spectre. Chloé se recula, impuissante devant les deux créatures immatérielles qui se tenaient devant elle.
« Nous sommes à des années lumières de ce que tu penses être la réalité…N’essaie pas de nous toucher. »
A ces mots, Maya disparu instantanément dans un nuage de brume blanche et ce fut bientôt comme si elle ne s’était jamais trouvée dans le chalet.
« Je regrette sincèrement ton infortune…mais tu ne peux pas passer tes nerfs sur nous » dit Mio avant de disparaître de la même façon.

20
Chloé resta encore quelques minutes dans le château, puis quitta les lieux de la même façon qu’elle était arrivée. Lorsqu’elle rentra chez elle, la police était présente et semblait l’attendre. Elle apprit que son père s’était enfoncé un couteau dans le cœur et que sa belle-mère était morte de ses blessures. Chloé avala chacune des paroles des policiers avec un calme remarquable, et accepta de témoigner. Elle rendu publique tout ce qui concernait les statues, mais personne n’apprit jamais l’existence des véritables jumelles. Chloé préféra garder cette partie de l’histoire pour elle.
C’est ainsi que s’achève l’histoire de Chloé.

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Nouvelle – Le petit garçon qui lisait des livres d’horreur

petit garçon

Le garçon qui lisait des livres d’horreur

A bien des égards, rien ne différenciait James des autres adolescents citadins de la rue d’Arkham, au centre-ville de Brive. Occupant avec sa mère l’appartement en sous-sol d’un immeuble à peine plus réputé que les HLM qui l’entourent, James s’était toujours considéré comme un individu moyen et il avait de bonnes raisons : assez bons résultats au lycée, plus ou moins heureux en amour, apprécié par ses amis. Sa seule véritable particularité, selon lui, était son goût pour la littérature fantastique. En effet, si ses camarades avec qui il se baladait régulièrement en ville et fréquentait quelques bars ne portaient pas vraiment la lecture dans leur cœur, James prenait chaque soir un grand plaisir à dévorer des nouvelles de Lovecraft, d’Edgar Poe, ou de Stephen King. Ce passe-temps avait commencé juste après le départ de son père, trois ans auparavant. Avant cela, James ne portait pas plus d’intérêt à la littérature qu’il n’en portait à dix ans aux affaires politiques. Puis, quand sa mère et lui se retrouvèrent seuls dans l’appartement, James commença à s’intéresser aux ouvrages de chevet de la triste femme, et commença au hasard par lire « Le Chat Noir » d’Edgar Allan Poe. D’abord peu enthousiasmé par cette histoire d’alcoolique, James fut vite emballé par le final de l’histoire et enchaîna aussitôt avec une autre « Histoire extraordinaire ». C’est ainsi que les trois poètes du macabre prirent une grande place dans la nouvelle deuxième vie de James. Adolescent « standard » le jour, il prenait son envol dès la tombée de la nuit, et se laissait transporter par les cauchemars macabres d’Edgar Poe, H.P. Lovecraft, et Stephen King. Chaque nuit, James dormait finalement assez peu, mais cela lui était égal. Il se sentait enfin lui-même dès la reprise de son livre en cours.

Le masque qu’il arborait le jour fut toujours efficace et ne trahit jamais son penchant pour les histoires d’épouvante, dont il se gardait bien de parler à ses amis pour éviter que ceux-ci ne le prennent pour un type « bizarroïde ». James avait en effet compris depuis longtemps que le moindre écart par rapport à la norme était très mal vu par la société, en particulier celle des enfants. Seule sa mère était au courant de ce penchant, et se réjouissait du fait que son fils s’intéresse aux livres. C’était une passion qu’elle partageait.

La seconde particularité de la famille de James, mais dont ce dernier était le seul à être au courant, était leur chat, Jones. Celui-ci était d’un blanc immaculé et intégral et avait était venu gratter à leur porte peu de temps avant que son père ne quitte la famille. James n’eut pas trop de mal à convaincre sa mère de garder ce chat vagabond. Rien n’indiquait à qui il appartenait et il semblait particulièrement sage pour un vagabond. Une partie de James était convaincue que Jones avait quelque chose à voir avec le départ de son père. Ce qu’il y avait d’incroyable chez Jones,  James l’avait découvert au milieu d’une nuit comme les autres, alors qu’il s’était levé pour uriner. En voulant entrer dans la cuisine pour prendre quelque chose à manger avant de se remettre au lit, James vit ce qu’aucun adulte n’aurait pu croire. Plusieurs objets, poêles, assiettes, couverts, et même le micro-onde flottaient dans l’air comme si la pièce était en impesanteur. Sur la table, Jones était assis, la tête levée vers le ciel, paraissant regarder quelque chose d’invisible. James mit plusieurs secondes avant de réaliser qu’il n’était pas en train de rêver, puis eu besoin de toute la volonté du monde pour se retenir de crier. Au lieu de cela, il porta la main à se bouche et appela son chat « Jones ! » dans un murmure étouffé. Le chat blanc, qui jusqu’à présent ne semblait pas avoir remarqué la présence de son maître, décolla son regard du plafond et tous les objets s’écrasèrent contre le carrelage, produisant un bruit qui aurait certainement réveillé tout l’immeuble si l’appartement ne se situait pas en sous-sol. Les assiettes et les verres étaient éparpillés en des dizaines de morceaux, et le micro-onde n’avait visiblement pas non plus survécu au choc. Lorsque la mère de James, alerté par le bruit de fracas, se leva pour découvrir James en train de ramasser les morceaux, ce dernier ne trouva pas d’autre explication à fournir que le fait qu’il était certainement somnambule. Il broda une histoire comme quoi il s’était réveillé au milieu de la cuisine à cause du bruit des objets qu’il avait probablement porté dans son rêve, puis laissé tomber. Il ajouta que ce n’était pas la première fois qu’il se réveillait dans une autre pièce que sa chambre. Sa mère le cru et lui reprocha seulement de ne pas lui avoir parlé plus tôt de ses crises de somnambulisme.

Depuis cette nuit, James se doutait que son père avait vu quelque chose de similaire et était parti à cause de ça. Il n’avait jamais donné d’explication convaincante à son départ, se contentant de répéter le classique « on ne s’entend plus » à sa femme. Celle-ci resta dans l’incompréhension, ne pouvant expliquer ce départ que par la présence d’une autre femme dans sa vie.
Ce n’est que lors de la deuxième manifestation d’évènements étranges, une semaine plus tard, que James eut la certitude que Jones était à l’origine de ces évènements. Alors qu’il lisait « Brume », Jones entra dans sa chambre par la porte entrouverte, et sauta sur le lit où il s’installa confortablement entre les jambes de James, en ronronnant bruyamment. James, qui avait l’habitude de lire jusqu’à 3h du matin, posa son livre sur sa table de chevet et éteint la lumière. La pièce n’était désormais éclairée que par la demi-lune dont les éclats argentés traversaient la fenêtre et venaient atterrir sur le lit du jeune adolescent, où le chat était confortablement installé. Alors qu’il commençait à somnoler, James ouvrit les yeux sans raison particulière, et ce qu’il vit le fit sursauter. Toujours couché sur son lit, Jones le regardait. Ses yeux étaient devenus rouges et uniformes et luisaient dans l’obscurité. Ils étaient dépourvus de pupille et ressemblaient à deux tâches fluorescentes écarlates. James poussa un petit cri de peur et bondit de surprise, tandis que le chat, dérangé, quitta rapidement le lit. Paniqué, James chercha à tâtons l’interrupteur de la lampe de chevet tout en observant le chat blanc dont les yeux étaient redevenus normaux. C’est alors que la table de chevet se renversa, comme poussée par une main invisible. James était sûr que cela réveillerait sa mère. Il se leva, attendit quelques instants mais n’entendit pas la femme se lever. Le seul bruit perceptible était les miaulements de Jones, qui semblait maintenant être redevenu un chat ordinaire. James remit sa table sur pied, ramassa sa lampe de chevet cassée, ainsi que les livres qui y étaient posés. Pourtant, le dernier livre lui échappa littéralement des mains et, comme s’il avait été projeté, fonça vers la fenêtre et se colla au carreau tel un escargot. Abasourdi, James s’avança lentement vers la fenêtre où le livre était collé. Prudemment, il entreprit de l’arracher au carreau mais dû bien tirer pendant trente seconde avant que le livre céda d’un seul coup. James observa le livre qu’il avait à présent dans les mains. Il n’avait rien d’anormal. Le jeune homme se retourna lentement et fit dos à la fenêtre. Devant la porte entrouverte, Jones se tenait assis par terre, ses yeux luisant de rouge vif.
C’est à partir de cette nuit que commencèrent les voix. Quand James les entendit pour la première fois, il avait obligé Jones à sortir de sa chambre et ce dernier grattait à la porte. James était assis sur son lit, enlaçant ses jambes pliées, la tête dans les genoux, et se demandait quoi faire. Devait-il prévenir sa mère ? La police ? Allaient-ils seulement le croire ? Peu de chances. Qu’allait-il dire, après tout ? Que son chat est possédé par un démon ? Qu’il a des pouvoirs magiques de télékinésie ? Personne n’y croirait et il risquerait de finir dans un hôpital psychiatrique pour adolescents perturbés. Il lui paru évident (mais terriblement triste) que ce qu’il devait faire était se débarrasser de son chat au plus vite. A peine avait-il esquissé cette pensée, que des sons étranges commencèrent à raisonner quelque part, au plus profond de son esprit. Des voix qui avaient l’air d’appartenir à autre chose que des humains, et qui ne ressemblaient à rien de ce que James avait entendu jusqu’à présent. Il ne sut jamais comment mais, bien qu’elles parlaient une langue inconnue, James comprit ce que disaient les voix. « Tu ne toucheras pas à ce chat. Tu ne peux pas t’en débarrasser. Laisse-le tranquille et tout ira bien. »

Après cette nuit, il fallut bien une dizaine de jours avant que James ne se remette à lire ses livres d’horreur favoris. Il s’était habitué aux voix qui raisonnaient dans sa tête toujours en pleine nuit, lorsque le chat n’était pas loin. En général, James ne comprenait pas tout ce qu’elles racontaient. Elles semblaient parler entre elles, discuter de tout et de rien, et ne s’adressaient plus à James. Elles paraissaient être très nombreuses et conversaient toutes en même temps, créant une sorte de brouhaha confus comme des spectateurs discutant de la représentation théâtrale à laquelle ils venaient d’assister.  James avait tenté deux ou trois fois de leur répondre, mais n’eut droit à aucune réaction. Très souvent, Jones le regardait. James avait comprit depuis longtemps que c’était ce chat qui envoyait ces voix dans sa tête, mais gardait toujours en mémoire la menace qu’on lui avait dite. Il s’habitua à passer ses nuits en compagnie de son chat secrètement surnaturel. De temps à autre, ce dernier faisait voler des objets pendant que James lisait. C’était souvent un livre qu’il n’était pas en train de lire, qui flottait en l’air un moment pendant que le chat regardait la Chose invisible accrochée au plafond. Parfois, c’était le cartable de James qui y avait droit. Lorsque le chat se trouvait dans le salon, les coussins du canapé, une lampe, et parfois même la télé pouvaient léviter pendant des heures. Dans la cuisine, le chat recommençait à faire voler des couverts. Dans certains cas, ceux-ci voltigeaient carrément dans tous les sens, sans jamais rien heurter. Depuis le premier incident, néanmoins, le chat avait prit l’habitude de faire revenir délicatement les objets à leur place si jamais la mère de James se levait pour un besoin urgent.

Pendant trois ans, James avait réussi à vivre avec ce secret tout en le cachant à tout le monde. Il était surpris d’avoir réussi à n’éveiller aucun soupçon chez sa mère qui partageait le même toit que Jones. Il en était né une véritable complicité entre lui et son chat qu’il aimait sincèrement. Parfois, il se demandait à quoi pouvait ressembler la Chose que Jones regardait au plafond. Son esprit habitué par les innombrables récits d’épouvante qu’il avait pu lire l’imagina comme un homme monstrueux au corps maigre et aux griffes acérées avec lesquelles il s’accrochait au plafond. Il n’avait pas peur. Il se disait que s’il y avait eu un quelconque danger, il serait mort depuis longtemps.   Puis, les yeux rouges revinrent.

C’était un dimanche soir. James ne devait pas se coucher trop tard au risque d’être encore une fois en retard au lycée, surtout qu’il avait un contrôle dès la première heure. Jones était quelque part, dans la cuisine ou le salon, mais pas dans sa chambre. James décida d’arriver jusqu’à la page 100 du livre qu’il tenait en main avant d’éteindre la lumière. Il savait que si Jones entrait dans la chambre, les voix retentiraient mais il avait appris à s’endormir malgré ce lointain brouhaha. Il atteint la centième page, la lu avec hâte, puis éteignit la lumière. Au bout d’un quart d’heure, James entendit une voix, une seule. C’était la première fois que ça arrivait et il n’avait jamais entendu cette voix-là. Elle était plus rauque, plus inhumaine encore que celles qu’il avait entendu jusqu’à présent, et elle s’adressait à lui. «  Viens, j’ai quelque chose à te montrer…. » Au même moment, la porte de la chambre s’ouvrit lentement avec un grincement, et le chat blanc de James apparu, les yeux rouges et brillants le fixant dans l’obscurité. James savait qu’il ne fallait pas les regarder plus longtemps mais il ne pouvait s’en empêcher. Il y avait quelque chose, derrière ces yeux, quelque chose de très puissant. James ne voulait pas voir cette chose mais ne quittait pas des yeux les deux phares oculaires rougeâtres. Puis, il se sentit partir. Très loin.
Suis-moi, je connais le chemin…

James sentit quelque chose de dur contre la peau de sa joue, quelque chose qui mit plusieurs secondes pour le réveiller. Il ouvrit les yeux et comprit rapidement qu’il était assis sur un tabouret, apparemment assez haut car ses pieds ne touchaient pas le sol. Il leva la tête. Un verre…plusieurs verres. Une étagère en bois avec de vieilles bouteilles pleines exposées dessus. James tourna la tête sur sa droite et poussa un cri d’effroi lorsqu’il vit le cadavre squelettique en train de boire un verre de bière contenant un liquide noir à l’aspect douteux. Devant le squelette, un autre cadavre desséché avec la mâchoire totalement désarticulée et décalée par rapport au crane était en train de laver un verre avec un vieux chiffon encore plus sale que le verre qu’il tenait entre les mains. « Je suis en train de faire un cauchemar, c’est obligé…Non, pire encore, je suis mort et en Enfer. » Il regarda autour de lui. Des cadavres…des sacs d’os assis à chaque table, en train de boire et de bavarder. Il était dans un bar. James reconnu le brouhaha qu’il entendait dans sa tête toutes les nuits. Lorsqu’il se retourna sur le comptoir du bar, il se rendit compte qu’une araignée de la taille d’une main d’enfant s’apprêtait à lui grimper sur la main. Il retira prestement sa main du comptoir avec une grimace exprimant à la fois dégoût et peur et regarda l’araignée, surprise, disparaître du côté du barman. Ce dernier, qui était toujours en train de nettoyer son verre (allait-il se rendre compte qu’il ne serait jamais propre ?) s’avança vers James qui était maintenant trop troublé pour quitter sa chaise, ni même faire un geste de protestation. Le barman n’avait qu’un œil valide. L’autre n’était qu’un trou orbital ensanglanté d’où se tenait une bestiole ressemblant à un cafard. Au niveau de sa mâchoire déboitée, grouillaient tout un groupe d’asticots. Certains tombaient par terre. « Je peux vous aider, jeune homme ? » James reconnaissait également cette voix. Il balbutia et le barman-cadavre s’avança pour montrer qu’il n’avait pas entendu. Les asticots s’éparpillèrent sur le comptoir et James recula en grimaçant.
« Heu…je…ne sais pas…heu, je ne sais pas ce que je fais ici…ça doit être…enfin… » C’est tout ce que James parvint à sortir. Le barman, fronça les sourcils. Une petite araignée sortie de sa bouche.
« Je-ne-sais-pas-ce-qu’il-se-passe » réussit-il à aligner.
Le barman esquissait maintenant un sourire, dévoilant sa dentition jaunâtre et irrégulière.
-Aaaah, dit-il, c’est toi ! James ! Nous t’attendions ! Nous nous sommes dit que ça te ferait plaisir de connaître ces trois-là !
-Que…comment ça ?
Le barman pointa un index squelettique vers une table au fond du bar. James, ne trouvant rien de mieux à faire, s’avança vers cette table. Trois cadavres y était assis et un verre était posé devant chacun d’eux. James reconnu dès le premier coup d’œil Edgar Allan Poe, Stephen King et HP Lovecraft. Sur les genoux de ce dernier, était couché Jones. Il regardait James de ses yeux écarlates, tandis que Poe repéra le garçon et lui fit signe de venir.
« Nous fêtons le décès de Stephen, et nous nous sommes dit que ça te ferait plaisir de nous rencontrer ! Je t’offre un verre ? »

Fin

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Les soirs de Marion

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Les soirs de Marion

Exténuée après une énième journée de solitude et d’angoisse, une jeune femme rentre chez elle. Habituée aux tourments de son esprit, elle espère, bien naïvement, trouver de la tranquillité ce soir. Hélas, les avides tréfonds de son esprit ne sont pas rassasiés, et déjà la faim se fait sentir. La promesse d’être à nouveau seul constitue une aubaine pour ce cerveau affamé. Déjà, Marion sent son propre enfer resserrer ses griffes sur elle. A nouveau seule face à ses démons, confrontée au monde imaginaire qu’elle a elle-même créée, Marion succombe. La voilà victime d’une des plus atroce torture qu’un cerveau malade est capable d’endurer…et Marion est la seule à être au courant. Qui d’autre pourrait l’être ? Comment avouer ce sombre secret à son entourage ? Elle qui est déjà si seule… Enfermée à des années-lumière de la réalité, perdue dans un labyrinthe de mensonges et d’illusions, Marion endure, et endure encore. Déjà, son corps succombe et son esprit n’est que cadavre. Déjà, la voilà à terre, égarée dans ce monde qui est le sien.

Errer dans le noir tous les soirs.
Est-ce le destin de ce garçon ?

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Nouvelle – Les héritières de l’ombre

creepy

Les héritières de l’ombre
1
« Je ne suis pas fou. »
Telle est la dernière phrase que je me souviens avoir prononcé avant de me laisser sombrer dans le noir total. Je me rappelle qu’il faisait froid. J’avais brisé le carreau d’une fenêtre sous l’effet de la rage et les courants glacials de la nuit pénétraient frénétiquement dans ma demeure qui ressemblait maintenant à une véritable décharge, tant chaque chose était sans dessus dessous. Sur le sol : du verre brisé, des morceaux de vases brisés, la télé brisée…Moi, brisé.
J’étais l’unique auteur de ce massacre, mais peut-être vaudrait-il mieux revenir en arrière pour que vous compreniez par quel processus invraisemblable j’en suis venu à saccager mes biens.
Jusqu’à hier soir, je m’appelais Vincent Colombier, 26 ans, et je vivais seul dans un grand et vaste appartement sur la côte d’Azur. La facilité avec laquelle je gagnais ma vie m’a permis de louer ce petit palace faisant pâlir d’envie mes plus proches amis. J’étais en effet un producteur de cinéma relativement connu aujourd’hui, à qui l’on doit essentiellement la saga à succès « Elles », dont le quatrième volet (que j’ai refusé de produire, voulant initialement faire de cette série de films une trilogie) est actuellement en production. Vous avez peut-être aussi entendu parler de « Je serais moi »…j’en étais le producteur délégué, figurez-vous.
Mais je m’écarte du sujet. Je tiens surtout à raconter en quelques pages la dernière nuit de ma vie…et quelle nuit ! Seuls les lecteurs pouvant se vanter de n’avoir pas toujours eu toute leur santé mentale pourront réellement comprendre la détresse dans laquelle je me suis retrouvé durant cette terrible nuit. Mon assaillant ? Moi-même. Non, ce n’est pas tout à fait vrai… « Elles » m’ont attaqué.

C’est en allant constater l’avancement du tournage de notre dernier film en production que je les ai croisées pour la première et unique fois. Ayant l’habitude de venir m’informer directement de la situation en débarquant à l’improviste dans les studios pendant le tournage, j’ai interrompu une scène de bar, reconstitué en studio, au profit de laquelle un grand nombre de figurants étaient présent. Alors que je discutais avec le réalisateur des différents problèmes rencontrés durant le tournage, mon regard s’arrêta net sur ces deux figurantes. J’avoue ne plus être très sûr de la façon dont ma discussion avec mon réalisateur s’est terminée tant l’infinie splendeur de ce que j’avais devant les yeux m’obnubilait l’esprit. Deux filles d’une vingtaine d’année, aux cheveux d’un noir ébène sur lesquels se réfléchissaient la lumière éclatante des projecteurs. La blancheur immaculée de leur visage leur donnait un aspect irréel, tant et si bien que je me demandai si je n’étais pas en train de vivre un de ces rêves éveillé. Le monde qui m’entourait perdit toute importance lorsqu’elles se retournèrent vers moi et que mon regard croisa brièvement le leur. Je crois que je peux dire qu’Elles avaient le regard le plus envoutant qu’une personne peut avoir. Je fus alors purement hypnotisé par leurs quatre yeux d’un bleu irréel, qui semblaient dissimuler une infinité de pensées folles et mystérieuses.
Je ne pu les voir que pendant quelques instants, car un coup de téléphone m’obligea à quitter le studio. Pourtant, à peine dehors, je ne désirais qu’une chose : avoir l’occasion de revoir, même durant un très court moment, ses deux magnifiques êtres qui semblaient issues d’un de ces rêves dont on cherche désespérément à se souvenir. A mon grand regret, je n’avais plus le temps de retourner dans le studio, mais leur regard avait été si puissant qu’il resta gravé dans mon esprit durant tout le trajet que je faisais à pied jusqu’à mon immeuble. Même, une fois installé dans mon paisible foyer, il paraissait impossible de chasser ces êtres de mes pensées, et de calmer mon obsession de les revoir. J’entrepris alors de faire des recherches sur ces mystérieuses jeunes filles.

Malheureusement, aucune des 120 fiches de figuration que je trouvai dans le dossier de production du film ne correspondait à leur profil, et mes longues recherches furent vaines. Déçu, je commençai à m’interroger sérieusement sur la réalité de ce que j’avais aperçus. Je réalisai alors l’absurdité d’un tel doute, tant il était impossible que mon esprit puisse inventer de toute pièce une telle splendeur. Les quelques débordements mentaux dont j’étais victime depuis l’enfance, et qui m’ont valu plusieurs psychothérapies plus ou moins efficaces durant mon adolescence ne pouvaient expliquer un tel phénomène. Jamais aucun des « rêves éveillés » dont j’étais victime jour et nuit alors que je n’étais qu’un petit garçon n’avait atteint un tel degré de réalité.
Résolu à oublier ces deux figurantes que je ne reverrais jamais, je décidai de tourner la page et de me rendre dans ma cuisine, en quête de nourriture. Le trentenaire solitaire que j’étais avec un appétit coriace, et il était temps de diner.

2

Mais elles étaient toujours dans ma tête.
Je ne puis dire combien de temps il m’a fallu exactement pour m’en apercevoir, mais je fini par le réaliser en constatant que je restais planté devant ma cuisinière, sans rien faire, en pensant uniquement à Elles. Je remis alors les pieds sur Terre, et commençai à faire chauffer une poêle. C’est alors que, sans que je n’explique pourquoi ni comment, le phénomène se reproduisit et seul le bruit de la poêle brûlant à outrance sur la cuisinière réussit à me ramener à la réalité. Je réalisai ainsi que je venais de laisser toute ma cuisine s’enfumer et, après avoir ouvert précipitamment les fenêtres et éteint la cuisinière, j’entrepris de me remettre les idées en place. C’était quelque chose que j’avais déjà appris à faire lors de mes thérapies : il me fallait faire le vide dans mon esprit tout en respirant profondément. J’étais ainsi parvenu à maîtriser mes débordements psychiques d’entant.

Cette fois-ci, pourtant, toute tentative fut inefficace…non, impuissante. Elles étaient toujours là, quelque part dans ma tête. Je les voyais apparaître dans la fumée brumeuse qui s’échappait par la fenêtre, je les voyais à travers les rayons lunaires qui pénétraient dans ma demeure.
Je les voyais émerger des profondeurs de la nuit…et forcer ma porte d’entrée.

3

« NON ! » m’entendai-je hurler alors que je repartis dans ma chambre d’un pas nerveux et franchement furieux.
« Non, non, non ! » murmurai-je.
J’entrai dans ma chambre dans un féroce claquement de porte, et je m’assis sur mon lit en plongeant mon visage dans mes mains. Refusant de croire que je pouvais replonger dans un de ces délires imaginaires qui avaient rendu mon enfance épouvantable et mon adolescence plus que pénible, je tentais avec ardeur de reprendre le contrôle total de mon esprit. Convaincu depuis une dizaine d’années d’être définitivement guéri, il était impensable pour moi de laisser la réalité s’effacer dans ma conscience.
« Ca ne peut pas recommencer… » murmurai-je en me tenant désespérément la tête comme si elle était sur le point d’exposer. « C’est pas possible… ».

Non, ça ne pouvait pas recommencer…car ça n’était jamais déjà arrivé.  Peut-être serait-il plus juste de dire que ça n’avait jamais été intense à ce point. Pour la première fois, j’avais réellement l’impression que quelqu’un d’autre habitait mon esprit. Quelqu’un de possessif qui refusait de me laisser reprendre le contrôle.
Confus et désespéré, je me levai nerveusement et, vacillant presque, je tentai de rejoindre la porte de ma chambre tout en continuant de me tenir la tête avec mes deux mains. Quand j’en décollai une pour saisir la poignée, la sensation de toucher quelque chose me parut si lointaine, si irréelle, que je me rendis compte jusqu’où j’étais en train de partir dans mon délire halluciné. Je fus soudain pris d’un violent spasme en voyant les deux filles se refléter dans la poignée, m’adressant toujours le même regard accompagné d’un sourire large charmeur qu’on ne pouvait imaginer sur aucun visage. De surprise, je reculai de quelques pas comme pour m’empêcher de sortir de ma chambre, et je trébuchai presque sur le sol éclairé par la lumière argentée de la pleine lune.
C’est alors que je ressenti un déchirement. Une sensation indescriptible et totalement nouvelle naquit en moi, et je réalisai que je venais de perdre définitivement une partie de moi-même.
En proie à la panique et résolu à fuir l’emprise toute puissante qu’Elles étaient en train d’exercer sur moi, je me précipitai jusqu’à mon balcon pour gouter l’air frais de la nuit. Enfin à l’extérieur, je sentis un délicieux courant d’air qui me soulagea et m’apaisa. Pendant un instant, je cru même voir faiblir la force fantomatique qui me hantait.
Inexplicablement épuisé, comme si je venais de courir un 100 mètres, je repris mon souffle et retournai à l’intérieur pour me servir un verre d’eau dans la cuisine, où je décidai de laisser la fenêtre ouverte. Tout en buvant, je me remis progressivement de mes émotions, et réalisais à quel point je venais de passer près de la folie pure.
Je fus bien naïf de croire que tout était terminé. Alors que je finissais mon verre, un brusque – et douloureux -  spasme me m’assaillit subitement, et m’immobilisa au milieu de ma cuisine, mon verre à la main.
« Putain mais qu’est-ce qui m’arrive ?! » murmurai-je, désespéré.
Je regardai mon verre et eu alors une vision qu’aucun esprit sain ne pourrait imaginer dans ses cauchemars les plus atroces. A travers la matière transparente, là où j’aurais dû apercevoir mon reflet déformé par le cylindre, je vis l’une d’Elles en train d’avaler goulument un objet poisseux et ensanglanté, que j’identifiais comme un organe… un cœur.
Mon cœur.

4
Le reste de ma nuit devint si indescriptible et atroce que j’hésite à vous la relater avec précision et exactitude. Les choses qui se produisirent sous mes yeux, dans mon propre appartement, ne pourraient être admises ou imaginées par un esprit sain. En l’espace d’une nuit, elles réussirent à me faire perdre tout espoir de vivre dans ce monde.
Après avoir lâché mon verre sur le sol, je me mis à le piétiner avec frénésie et obstination. Les morceaux tranchants percèrent mes pantoufles et s’éparpillèrent sur le sol de ma cuisine, et pendant un instant, je cru les voir prendre vie et s’agiter eux-mêmes sur le sol. Tout en me tenant la tête d’une main, je marchai comme un zombie vers le placard à balais, mais une vive douleur à la tête m’empêcha de faire un pas de plus avant même que je sorte de ma cuisine. Je réalisai alors que je n’avais plus le contrôle de moi-même. Elles me contrôlaient.
Dans une tentative désespérée de m’accrocher à quelque chose de réel, je cherchai mon réfrigérateur à tâtons avec ma main droite, tandis que ma main gauche se cramponnait toujours à mon cuir chevelu.  Je réussis à atteindre mon frigo, mais la sensation que j’eu en le touchant me fit tressaillir. Sa texture était poisseuse et purulente et j’eu le sentiment de tâter de la chair en putréfaction. Je me tournai alors brusquement vers l’objet, qui m’apparut tantôt comme un frigo ordinaire, tantôt comme une masse informe et sanglante de peau pourrie,  dont les orifices sécrétaient un immonde liquide jaunâtre. Je paniquai devant l’absurdité de la situation, et je senti toute perception du réel disparaître de nouveau en moi. Je reconnaissais de moins en moins ma demeure, qui perdait toute ressemblance avec celle que je connaissais. Les meubles  et les objets devenaient charnus et commençaient à s’animer. Cherchant désespérément un échappatoire à ces horreurs irrationnelles, je cherchai mon téléphone dans toutes mes poches, avant de réaliser qu’il se trouvait dans ma chambre. Me tournant vers le couloir qui menait à celle-ci, j’y vis l’une d’Elles se tenant debout au bout du couloir, du sang coulant de sa bouche et venant rougir la robe blanche qu’elle portait. Ne détachant pas une seule seconde ses yeux des miens, elle vomit d’affreux bouts de chair rougeâtre sur le sol.
Je me lacérai la tête jusqu’au sang.
« C’est pas possible…je dois me reprendre…je peux plus supporter ça ! » hurlai-je.
Personne n’était là pour entendre mes cris.

Tel un maniaque survolté, je bondis dans mon salon en agitant mes bras dans tous les sens, à la recherche d’une échappatoire à la boucherie qui s’était installée chez moi. Le peu de raison qu’il restait encore en moi fut vaincu à jamais lorsque mon regard croisa le miroir en pied qui se trouvait dans mon salon. Je m’y vis dedans, mais ce que je vis était loin d’être mon reflet. C’est en effet ma mort que je vis.

Mon cadavre était pendu par les mains au plafond et vacillait de gauche à droite tandis que mes tripes pendouillaient de mon ventre ouvert. Du sang ruisselait de ma bouche et mon regard était éteint. De chaque côté de mon corps, Elles se tenaient debout. L’une avait une hache à la main, l’autre une lance. Leurs mains, leurs vêtements blancs et leurs bouches étaient recouverts de mon sang. Leur regard n’avait jamais été aussi inhumain.

Je ne vous raconterai pas les évènements plus obscènes encore qui suivirent chez moi cette nuit-là. Je ne saurais trouver le courage de les retranscrire les visions inhumaines dont je fus victime. Je me contenterai de vous faire part de la perte totale de mes moyens qui suivit, et de la façon dont j’ai saccagé ma belle maison. Ne sachant comment sortir de cet enfer et en proie à des spasmes incontrôlables, je me suis mis à détruire violemment tous les objets et meubles que je possédais. Tout ce qui se trouvait sur mon passage vola en éclat sous la force de mes coups.

Tous mes biens saccagés et moi épuisé, je m’effondrai sur le sol au milieu d’une flaque sanglante, m’abandonnant totalement aux monstres qui venaient me prendre. Je vis la lune une dernière fois…puis ce fut le gouffre.

5
Combien de temps ai-je dormi ? Impossible à dire…je ne trouve plus mon téléphone et je n’ai pas de montre. Les quelques heures qui ont suivi mon réveil m’ont servis à relater cette histoire sur une dizaine de feuilles que j’ai réussi à retrouver dans le désordre anarchique que j’avais causé chez moi. J’ai aussi trouvé un couteau de cuisine entre deux flaques de sang, dans ma chambre. Juste ce qu’il me fallait. J’espère avoir le courage de me rendre ma liberté avec. Je devrais pouvoir y arriver. Plein de gens l’ont déjà fait avant moi.
Mais je dois faire vite. Je crois qu’Elles sont déjà revenues. Je les entends frapper à ma porte.

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Nouvelle – Mon ami Jack

Jeff_the_Killer

Mon ami Jack
1ere partie

25 / 10 / 2015
Cher journal,
Je m’appelle Enzo et j’ai eu 13 ans hier soir à 23h08 précisément. Je les ai fêtés avec ma maman car je n’ai pas de papa et pas beaucoup d’amis non plus. J’espère que tu ne me trouveras pas trop bizarre…
J’habite dans une petite maison aux frontières de la ville, dans un quartier où je crois être le seul gars de mon âge n’ayant pas déménagé. C’est là que j’ai fêté mes 13 ans.
Le premier cadeau d’anniversaire que j’ai ouvert fut un pullover rouge. Le deuxième, un jean, et le troisième un calendrier « Où est Charlie ? ». Et enfin, le quatrième, eh bien, c’est toi.
Je ne sais pas encore comment je vais t’appeler, mais je crois que je vais surement te donner un nom de fille. Ça te va ?

26/10/2015
Cher journal,

J’ai beaucoup réfléchit cette nuit au nom que j’allais te donner, et finalement, ce sera Carrie. Ça te plait ?
Ma journée s’est bien déroulée. C’est le début de la semaine et je suis allé au collège avec beaucoup de fatigue mais j’ai réussi à ne pas m’endormir en cours car on avait français. J’aime beaucoup cette matière. C’est grâce à elle que je peux écrire sur tes pages.
Ensuite, on avait maths et je t’avoue que j’ai eu du mal à garder les yeux ouverts. De plus, comme d’habitude, impossible de rester concentré. C’est tellement pas passionnant, cette matière ! Je ne peux m’empêcher de me plonger dans mes rêveries chaque fois qu’elle commence. Je pense à ce que je vais faire dans la semaine, j’imagine des petites histoires avec des extra-terrestres complotant sur le toît du collège, ou je fais parfois quelques petits dessins…bref, n’importe quoi, mais faire des maths, par contre c’est pas pour moi !
Après cette longue journée de cours, je suis rentré et j’ai pris mon goûter. J’ai ensuite continué mes dessins entamés pendant les cours j’ai griffonné quelques histoires à partir  de ce que j’avais dessiné – souvent des histoires d’extra-terrestre, de zombies et de fantômes. J’ai souvent entendu mes profs dire à ma mère que j’avais beaucoup d’imagination, alors j’ai décidé que, quand je serai plus grand, je ferai de la BD.
Maman est rentrée assez tard du travail ce soir et j’en ai donc profité pour regarder un film d’horreur à la télé pendant son absence. Je crois que ça s’appelait « Simetierre »…avec un S.  Je ne sais pas pourquoi je te raconte toutes ces choses banales. C’est surement parce qu’on vient juste de se rencontrer. J’aurai surement des anecdotes plus intéressantes à te confier au fil du temps, quand on se connaîtra mieux.
A demain.

27 / 10 / 2015
Chère Carrie,
Je n’aurais pas dû regarder le film d’horreur hier soir, car cette nuit, j’ai fait un cauchemar. Il n’y avait ni chat-zombie, ni enfant blond dedans, mais j’y ai revu un visage familier. Je vais tâcher de te raconter ça fidèlement même si les souvenirs que j’en ai sont assez vagues.
J’étais au milieu d’un gigantesque couloir plongé dans l’obscurité, dont je ne distinguais pas les extrémités. Le couloir ressemblait beaucoup, me semble-t-il, à celui qui reliait ma chambre au salon de ma maison, excepté qu’il ne se terminait pas et que je n’apercevais aucune porte pouvant mener à ma chambre. Il y avait une fenêtre à peu près tous les trois mètres et elles étaient toutes ouvertes. Je me souviens qu’un vient glacial en sortait et que je me sentais frigorifié. Je crois que c’était la pleine lune.
Tout à coup, une très faible lumière apparut au bout du couloir, et une silhouette noire se dessina à l’intérieur de la lumière. La silhouette semblait être celle d’un petit animal quadrupède et se dirigeait vers moi en courant. Alors qu’elle s’approchait de plus en plus rapidement, je me rendis compte qu’il ne s’agissait pas d’un animal mais d’un petit garçon qui trottinait à quatre pattes, avec l’allure d’une bête sauvage. Je suis incapable d’expliquer pourquoi je restais planté là à le regarder s’approcher, mais ce genre d’absurdité m’arrive souvent dans les rêves. Si ça avait été réel, j’aurais surement déguerpit – mais ce genre de situation n’arrive qu’en rêve, n’est-ce pas ? Au bout d’un moment, alors qu’une dizaine de mètres le séparait de moi, le garçon s’arrêta net. Malgré l’obscurité, et malgré ses longs cheveux lui cachant le visage, je pu distinguer l’un de ses yeux, qui me fixait, grand ouvert. Il y avait d’ailleurs, dans cet œil, quelque chose qui n’allait pas, ou qui n’était pas à sa place. Quelque chose qui me mettait encore plus mal à l’aise que je ne l’étais avant de le voir. Malheureusement, impossible de me souvenir…
L’être qui me fixait poussa une sorte de hurlement suraigu, sur lequel je me réveillai. Il devait être 4h du matin, et je crois m’être rendormit assez rapidement. Mais tout de même…quel rêve, n’est-ce pas ?

28 / 10 / 2015
Chère Carrie
J’ai eu du mal à dormir cette nuit mais bonne nouvelle : je ne me souviens pas d’avoir rêvé. J’ai eu quelques pensées sombres en cherchant le sommeil, puis dans la journée à cause du cauchemar de la nuit précédente – j’entends de nouveau ce hurlement maintenant qu’il fait nuit noire -, mais maman dit que ça va passer…que je n’avais qu’à pas regarder ce film.
Ça peut paraître un peu bête mais je ne suis pas sûr que ça soit vraiment lié au film. En fait, plus j’y repense, plus je me rends compte que le visage que j’ai entrevu m’est familier.  Je l’ai déjà vu quelque part, il y a bien longtemps…ou peut-être dans un autre rêve ?
Bref, je vais essayer de penser à autre chose, sinon je suis partit pour ne pas dormir de la nuit à force de repenser à ces choses-là. J’ai eu un 18 en Français aujourd’hui, et un 6 en maths aussi. Je crois que je ne serai jamais fait pour les maths. La prof dit que c’est choisir la facilité, mais j’ai plutôt l’impression que c’est surtout facile pour elle de dire ça. Est-ce qu’elle était bonne en français, elle ?
Enfin, passons. Maintenant qu’on commence à bien se connaître, j’ai envie de te confier plus de détails sur ma vie. Comme tu le sais, c’est toujours le soir que je viens remplir tes pages et, tu peux me croire, je m’y donne à cœur joie. Ce que tu ne vois probablement pas, c’est ce que je fais quand je ne suis pas en train de m’occuper toi. Car je ne vais pas me coucher juste après t’avoir fermé, si c’est que tu t’imagines ! J’ai un ordinateur et une console de jeu, sur laquelle je peux veiller des heures à jouer à « Fatal Frame ». C’est un super jeu. je pense que je n’hésiterai pas à passer mes nuits dessus si je n’avais pas besoin de dormir. Peut-être que je lierai aussi, un peu, de temps en temps…
Je ne sais pas pourquoi – c’est même un peu troublant – mais aujourd’hui j’ai envie de te dire comment j’étais il y a quelques années. Je suis tombé par hasard sur une photo de moi à 7 ans, que j’ai actuellement sous les yeux. Ça m’aidera à me souvenir.
Je jouais toujours seul, et souvent très tard le soir. En fait, il me semble que je ne voulais jouer que la nuit. Oui, c’est clair dans ma tête : mes parents s’arrachaient les cheveux à essayer de me faire dormir. Une fois, j’avais même réussit à faire une nuit blanche sans leur dire. C’est normal, ça ? Mais pourquoi je tenais absolument à écrire tout ça ce soir ? Ce doit être l’âge…je commence à devenir une grande personne, non ?

29 / 10 / 2015
Chère Carrie,
Halloween approche à grands pas et je suis sûr que tu attends cette fête avec impatience, tout comme moi. C’est vraiment la meilleure fête qui ait été inventée. Maman, qui est souvent assez froide avec moi, me donne pourtant toujours plein de bonbons à ce moment-là. Je crois qu’elle est allée faire les courses aujourd’hui, elle a dû en acheter des tonnes…Vivement le jour J !
Sinon, il faut quand même que tu saches que j’ai de nouveau fait un cauchemar, cette nuit. Et cette fois-ci, je n’ai pas pu me rendormir ! J’ai encore vu le petit garçon, et il était dans ma chambre, en train de jouer avec mes affaires ! Il avait sorti mes vieux jouets et faisait avancer mon petit train tout en faisant parler mon vieil ours en peluche avec sa voix suraiguë. Je ne me souviens plus de ce qu’il disait, mais je crois que je n’oublierai jamais l’image qui m’est resté de lui : il était accroupi, sa longue langue pendant dans le vide comme une queue, sa peau entièrement blanche, sa respiration saccadée et animale, ses griffes au bout des doigts…eh puis, ce regard…ces yeux brillant dans l’obscurité.
Je suis désolé, Carrie, mais je n’ai pas envie de continuer à écrire là-dessus, et puis je tombe de sommeil. J’ai toute une nuit à rattraper. On en parlera peut-être demain. Je t’en raconterai plus. Promis.
Bonne nuit.

30 / 10 / 2015
Chère Carrie,
C’est Halloween demain mais je n’ai aucune envie de me déguiser en monstre ni de me gaver de bonbons. Cette nuit a été horrible et ça va encore moins maintenant que le jour disparaît à nouveau. Je n’en ai toujours pas parlé à maman car je sais que ça ne l’intéresserait pas. Elle prétendrait que j’ai encore fait un cauchemar et que je devrais simplement arrêter de regarder la télé le soir…Elle est injuste, je passe plus de temps à te parler qu’à regarder des films…mais bon.
Cette fois, je suis sûr que je n’ai pas fait de cauchemar. Ce qui m’est arrivé était bien réel. Pire encore, je me suis senti en danger. J’y ai pensé toute la journée mais ça devient beaucoup plus clair maintenant que je m’apprête à l’écrire. Je vais te raconter tous les détails, ça va peut-être aussi m’aider à comprendre ce qui m’arrive…
La soirée a été longue. Pour la première fois, j’ai aidé maman à préparer le gâteau d’Halloween en forme de citrouille qu’elle fait tous les ans. C’est moi qui ait insisté pour l’aider cette année, mais j’ai vite regretté mon choix tant la cuisine s’est révélée fastidieuse. Au moins, le gâteau était réussi et j’avais une bonne raison d’aller me coucher car j’étais vraiment terriblement épuisé.  Pas de console ce soir, donc !
Je me blottis donc dans mon lit (comme ça fait du bien, de temps en temps…) et m’endormit profondément.
Vers 04h00, un son m’extirpa lentement de mon sommeil. Il s’agissait d’une sorte de bruit de succion irrégulier qui venait  de mon armoire. Prenant peu à peu conscience que je n’étais pas seul dans ma chambre, j’ouvris les yeux et levai la tête vers le meuble. Je me figeai pendant de longues secondes devant le spectacle insolite qui m’était donné de voir. Un long et fin tentacule grisâtre sortait de la porte de mon armoire et gigotait comme un serpent aveugle sur le sol. Son corps brillait à la lueur argentée de la lune car il était apparemment recouvert d’un épais liquide visqueux qu’il répandait sur le sol. Il ne semblait pas, cependant, pouvoir extirper son corps entier de l’armoire, car il ne se déplaçait pas au-delà d’un mètre devant celle-ci, et l’extrémité de son corps, qui m’était donc invisible, restait à l’intérieur – là où tous mes vêtements reposaient.
La terreur que je ressentais me coupait toute possibilité de réagir et je me contentais de fixer l’intérieur de l’armoire, plongé dans le noir, afin d’en savoir plus sur cette chose vivante à moitié sortie du meuble de ma chambre et rampant sur le parquet. L’horreur atteint son paroxysme lorsque je distinguai enfin le visage blanc qui se tenait à l’intérieur de l’armoire, au bout du tentacule. Je le voyais bien trop mal pour identifier ses traits, mais un détail me permis de le reconnaître : l’unique œil que je voyais. Il s’agissait du même regard inhumain que j’avais déjà vu il y a peu, et je compris que j’avais en face de moi la créature qui m’avait déjà rendu visite en rêve…et qui ce soir, ce soir était tout ce qu’il y avait de plus réel. Cette fois, la sensation de panique qui s’emparait de moi était plus intense. Il devenait compliqué de respirer régulièrement.
La créature faisait donc balader sa longue langue tentaculaire sur sol  tout en me fixant. Mes yeux s’habituant à l’obscurité, même celle de l’intérieur de mon armoire dont la porte n’était qu’entrouverte, je commençais à distinguer un autre œil, ainsi que des membres. Je crois d’ailleurs que la chose me faisait signe de son bras droit, comme s’il cherchait à prendre contact avec moi. Je crois même qu’il me fit un clin d’œil.
Un nouveau cri – rire ? – suraigu émana de la bouche du monstre, puis il récupéra sa langue proéminente et disparut subitement, comme s’il ne s’était jamais trouvé dans cette armoire. Je me retrouvai seul dans ma chambre, assis sur mon lit, tremblant de peur, n’osant pas réveiller ma mère, ni tenter de me rendormir après ce qui venait de se passer.
Je vis les heures passer jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Le jour se leva comme un autre, balayant d’un rayon de lumière les abominations de la nuit. Quels frissons m’avaient réservés celle-ci !
Dans la journée, sans en dire mot à qui que ce soit, j’entrepris d’effectuer des recherches sur les différentes manières qui pouvaient exister pour repousser les esprits malfaisants. Je tombai sur de nombreux articles pompeux décrivant plusieurs objets que je ne devais me procurer et quelques rituels qui n’étaient pas encore de mon âge. Je finis néanmoins par tomber sur une idée intéressante : les bougies sacrées. D’après ce que disait l’article, il n’était pas difficile d’en fabriquer à partir de bougies classiques. Il suffisait apparemment de tailler une croix sur chacune d’elle et d’en allumer 6 après le coucher du soleil et avant minuit au niveau de l’endroit à protéger. J’allai donc en chercher dans l’un des tiroirs de la cuisine. Quel coup de chance ! Il y en avait une bonne douzaine !
C’est ainsi que je passai mon après-midi, dans le plus grand secret, à tailler des croix sur les six bougies que j’avais dérobé. Je m’empressai, dès la nuit tombée, à les placer dans des endroits stratégiques dans ma chambre. J’en déposai une dans l’armoire et une autre devant. Une devant la porte d’entrée de ma chambre, une sous mon lit, une sur ma table de chevet et enfin une sur le palier de ma fenêtre.
Ma mère rentra de nouveau tard. Elle semblait exténuée et se posa devant la télé sans prêter attention à moi. Ça m’arrangeait bien, étant donné la crise de nerf qu’elle aurait surement piqué si elle avait vu toutes ces bougies.
Tu ne peux pas savoir comme j’aimerais rester avec toi plutôt  que d’aller me coucher…mais la nuit est déjà tombée, et je dois allumer les bougies. En espérant que ça fonctionne… Souhaite-moi une bonne une bonne nuit, j’en aurai besoin…
31 / 10 / 2015

Chère Carrie,
J’aimerais pouvoir te dire que j’ai passé une bonne nuit, mais je n’ai pas dormi une seconde. J’aimerais pouvoir te dire que tout s’est passé comme je l’avais prévu. Mais cette nuit, Il est revenu…et le seul point positif que j’y vois, c’est que je crois enfin comprendre ce qui se passe. Je crois, oui…mais ça paraît fou. Je veux dire, c’est impossible.  Impossible !
Heureusement que tu es là, toi. J’ai remarqué que je reprends du poil de la bête chaque fois que je viens remplir tes pages. Tu es ma seule amie. Ça me fait du bien de me confier à toi, vu que je ne peux en parler à personne d’autre…
Reprenons donc depuis le début…
Hier soir, j’ai allumé toutes les bougies comme prévu, et je suis allé me coucher, légèrement rassuré, mais pas assez pour m’endormir. De longues heures passèrent donc sous mes yeux, tandis que j’observais les flammes dorées des bougies, qui ruisselaient d’un éclat jaunâtre formant des halos dans l’obscurité. Le sommeil commençait à me gagner quand la bougie de la fenêtre s’éteint subitement.
Je fis un bond. Mon cœur battant à un rythme accéléré, je me levai pour voir de plus près ce qui se passait. La fenêtre était fermée et il n’y avait pas une bribe de vent dans ma chambre. La flamme s’était donc éteinte sans aucune raison. Je pris l’objet et le rallumai la flamme de la bougie présente sous mon lit. Je jetai ensuite un coup d’œil par la fenêtre. Rien d’anormal. Seulement des arbres à perte de vue, et pas le moindre mouvement. C’est en retournant vers mon lit qu’un frisson de peur et de surprise glaciale me parcourut. A la seconde où je commençai à tourner le dos à la fenêtre, j’entrevis, au cours d’un instant si bref qu’il était tout à fait raisonnable de songer à une hallucination, un corps blanchâtre grimper sur la fenêtre, et disparaître aussitôt au-dessus de celle-ci. Pétrifié, je revins vers la fenêtre mais n’osai pas l’ouvrir, de peur me faire extirper de ma chambre par la chose, quoiqu’elle fut, qui me guettait à l’extérieur. Constatant qu’il m’était impossible de voir quoique ce soit sans m’approcher, je préférai conserver mes distances et regagnai mon lit en reculant, les yeux rivés sur le carré de verre où était posée la bougie incandescente. Je m’assis sur le lit, les yeux grands ouverts (j’avais presque l’impression de ne pouvoir physiquement plus les fermer) prêt à bondir. J’envisageai brièvement de réveiller ma mère pour lui évoquer l’incident, peut-être découvrirait-elle qu’il ne s’agissait que d’un écureuil ou d’un rat qui grimpait sur le mur de la maison et s’est retrouvé à ramper sur ma fenêtre…
Pendant que cette option survolait mes pensées, je me rendis compte de la présence d’une très légère ombre visible sur le palier de ma fenêtre. Même s’il était très facile de la manquer, je compris très rapidement que l’être qui avait rampé sur la fenêtre se tenait maintenant au-dessus de celle-ci, accroché au mur, et attendant que je m’endorme pour entrer.
Je me baissai et     afin de récupérer la bougie que j’avais placé sous le lit, non sans une certaine réticence. Il m’était en effet facile d’imaginer une créature cachée sous le lit prête à me sauter à la gorge. Il n’y avait néanmoins rien d’autre que le petit objet de cire qui se consumait lentement sur le sol. Je le saisis avec précaution et me redressai, prêt à m’approcher de la fenêtre et à repousser la chose qui m’attendait, là, dehors. Pourtant, lorsque je me tournai de nouveau vers la fenêtre, l’ombre avait disparu comme si elle n’avait jamais été là. Je pensai immédiatement à une ruse et imaginai la chose en train de chercher une autre entrée autour de la maison. Je l’imaginai avec ses yeux jaunes luisant dans l’obscurité et trainant sa longue langue pendante sur le sol, en train de pénétrer dans la maison pour venir me saisir entre ses griffes et m’emporter loin de ma chambre pour me dévorer dans les profondeurs de la forêt.
Je ne perçu pourtant aucun autre signe indiquant la présence de la créature, et me dit que les bougies avaient peut-être fait leur travail, après tout. La chose qui était venu pour me prendre avait finalement dû renoncer à entrer, repoussée par les objets sacrés. Cette pensée réconfortante dissipa peu à peu mon inquiétude et, au bout d’une heure de veille, je me résolu, dominé par la fatigue, à m’endormir.
Je me réveillai de moi-même au milieu de la nuit, à priori sans raison. Peut-être mon instinct voulait-il me prévenir d’un danger. Peut-être avais-je rêvé…
Je me réveillai donc lentement, pour découvrir ma chambre, fort heureusement, vide. La porte d’entrée était légèrement entrouverte, et je me demandai brièvement si c’était moi qui l’avait laissé ainsi, par mégarde, en allant me coucher. Il me fallut quelques secondes supplémentaires pour me rendre compte, cependant, de plusieurs changements. Déjà, les bougies étaient toutes éteintes. Ensuite, la fenêtre était grande ouverte alors que je me souvenais avec certitude de l’avoir fermé avant de regagner mon lit. Ces détails m’arrachaient déjà un nouveau frisson de terreur, mais le summum survint lorsque je découvris que ma couverture, ainsi que ma nuque et l’une de mes joues étaient recouvertes d’une substance visqueuse rappelant de la salive ou plutôt du mucus blanchâtre. D’une main tremblante, je retirai la couverture et posai mes pieds par sur le sol. Je sursautai au contact de la même substance qui se trouvait sur le parquet, et vit alors toute une traînée blanchâtre qui allait de mon lit à la porte.
Je tressaillis en imaginant ce qui avait dû se produire pendant mon sommeil et, tout en tremblant de tous mes muscles, je réalisai que la créature était désormais quelque part dans la maison.
L’effroi m’empêcha d’abord de faire le moindre mouvement. Puis, j’entendis subitement le bruit du réfrigérateur qui s’ouvrait dans la cuisine. Il s’en suivit des bruits de pas irréguliers à plusieurs endroits de la maison. Ils étaient accompagnés d’un petit bruit du succion très désagréable à attendre. Par réflexe, je me muni de l’une des bougies – bien qu’aucune ne soit allumée – lorsque les pas s’approchèrent lentement de ma chambre. Je crois que jamais je n’avais eu aussi peur. La chose qui marchait dans la maison était de plus en plus proche de moi et je l’imaginais déjà ouvrir grand la porte pour se jeter sur moi.
Elle passa effectivement devant la porte – ce bruit de succion…ce bruit infernal – mais poursuivi son chemin dans le couloir, sans s’arrêter. J’entendis les pas s’éloigner, puis un nouveau son, venant de la chambre de la chambre de l’autre bout de la maison, se fit entendre. Je reconnus le grincement de la porte de la chambre de ma mère, et ses pas s’ajoutèrent à ceux de la chose. Ils se dirigèrent, apparemment, vers les toilettes. A la fois rassuré qu’il ne s’agisse pas d’une autre créature, et terrifié à l’idée que ma mère se balade dans la maison et soit à la merci du monstre, je me mis à sérieusement paniquer devant la situation. Que pouvais-je faire ? Sortir pour alerter ma mère et courir le risque de nous faire tuer tous les deux ?
Cette option m’apparut vite comme la seule envisageable, et je sorti de ma chambre, toujours muni d’une bougie éteinte. Me retrouver dans le couloir en pleine nuit me fit un effet assez comique : il me sembla sortir de chez moi pour la première fois depuis des années tout en ayant oublié d’enfiler mes vêtements avant.
La créature marchait quelque part pendant que la chasse d’eau des toilettes brailla. Il faisait très noir dans le couloir mais je percevais la lueur lunaire provenant de la fenêtre du salon, et me dirigeai vers celle-ci pour rejoindre ma mère. Chacun de mes propres pas me semblait retentir comme un coup de tonnerre, mais ni ma mère, ni la créature, ne semblait émettre de réaction. A peine avais-je atteint le salon – la plus grande pièce du salon, d’où se propageait une lumière nocturne à la beauté apaisante – que j’entendis la femme qui m’avait mis au monde sortir des toilettes et regagner sa chambre. Je réalisai alors que non seulement j’étais sorti pour rien, mais que j’étais désormais seul avec cette créature qui rôdait.
Je n’eus pas le temps de donner davantage de réflexion à la situation, ni même de  me rediriger vers ma chambre, car je me pétrifiai de nouveau. La chose marchait à quelques mètres de mois, dans le salon. Les yeux luisants, la démarche saccadée, la langue traînante, et – je les vis pour la première fois – des griffes proéminentes au bout de chaque doigt, elle se promenait à pas lent en mangeant une part du gâteau d’anniversaire que ma mère avait cuisiné et qu’il tenait entre ses doigts. Il avalait chaque petite bouchée avec une lenteur montrant qu’il savourait son repas, et avec un bruit d’éructation lorsque les morceaux passaient dans sa gorge toute fine. Bien qu’il mangeât, il semblait encore bien plus maigre que lors de ses précédentes apparitions, et je remarquai pour la première fois qu’il était entièrement nu.
Comme alerté par ma seule respiration, il finit par s’immobiliser et se retourna lentement  vers moi. J’entendis les os de sa nuque craquer comme des morceaux de bois pendant que sa tête effectuait se mouvement rotatif en ma direction. Elle avait déjà pratiquement effectué un demi-cercle lorsque ses grands yeux sans paupière tombèrent sur les miens et qu’il me sourit. Il me semble que c’est à ce moment-là que je reconnu son visage.
Voyant que j’étais prêt à hurler, il leva l’un de ses doigts griffu et, comme il l’avait déjà fait dans mon armoire, le passa devant ses lèvres tout en m’adressant un clin d’œil. Il émit alors un petit bruit aigu qui semblait être un léger ricanement et prit une nouvelle bouchée de gâteau. Il reprit alors sa marche jusqu’à la porte de la cave, qu’il ouvrit sans aucune clef – ma mère ferme toujours la cave à clef – et franchit en prenant bien soin de la refermer.
Sans plus attendre, sans même y avoir pensé, je me précipitai dans ma chambre, fermai la porte, et regagnai mon lit.
Pour la première fois depuis que cette histoire avait commencé, je me demandai si je venais vraiment de voir ce que j’avais vu. Si tout cela n’était pas une terrible farce ou, bien le plus long rêve du monde.
J’avais déjà vu ce visage. Il avait changé, énormément changé – c’était devenu celui d’un monstre – mais je l’avais déjà vu. Je l’avais même créé.

Maintenant, Carrie, il faut que je t’en raconte un peu plus sur mon enfance. Je ne suis pas sûr de savoir à quoi ça me sert de remplir continuellement tes pages en te donnant autant de détail – on me prendrait surement pour un fou si quelqu’un te lisait – mais, au moins, pendant que j’écris, je n’ai pas à aller me coucher.
Donc, lorsque j’étais plus jeune, j’avais un ami nommé Jack. Ça fait un peu américain comme prénom, mais il n’était pas plus américain que toi et moi. Pourtant j’aime bien ce prénom, c’est d’ailleurs moi qui le lui ait donné. Pour faire court, Jack était mon ami imaginaire. Je l’ai « gardé » pendant environ 2 ans, puis je l’ai oublié, jusqu’à maintenant.
Je me rappelle que j’imaginais Jack comme un jeune garçon à la peau blanche, avec de très grands yeux ronds de dessin animé et un air un peu foufou, voire bêta, avec une langue qui pendait tout le temps, comme les chiens qu’on voit, encore une fois, dans les dessins animés. Il avait les cheveux noirs qui cachaient parfois l’un de ses yeux. Lorsque je ne voulais pas dormir la nuit – ce qui était fréquent – j’appelais Jack et je jouais discrètement avec lui pour rompre l’ennui. Nous pouvions passer des heures à nous amuser dans ma chambre ou dans toute la maison, sans réveiller ma mère. Nous faisions des parties de cache-cache ou utilisions mes jouets, et parfois cela durait toute la nuit. En fait, nous nous retrouvions presque toujours la nuit.
J’aimerais te raconter tout ça plus en détail, mais j’entends des

01/11/2015

Chère Carrie,
Comme tu dois t’en douter, je n’ai que j’ai guère dormit cette nuit. Pourtant, je suis cette fois-ci resté dans ma chambre, et Jack, mon vieil ami d’enfance à la tête de personnage de dessin-animé, n’est pas entré. Depuis qu’il a élu domicile dans la cave, je ne crois pas qu’il puisse revenir dans ma chambre. Je le sais car il s’est manifesté en émettant des bruits de succion pendant des heures dans la maison, en traînant un peu partout jusqu’à s’arrêter devant la porte de ma chambre. Je l’avais fermé à clef mais je savais que c’était le dernier de ses soucis. Pourtant il n’est pas entré. Si j’en crois son ombre sous la porte ainsi que les désagréables sons de sa respiration bruyante, il est resté devant la porte des heures durant. Il avait dû traîner sa langue sur la porte car j’ai trouvé de la bave dessus, ce matin. Je l’ai nettoyée avant que ma mère ne puisse se poser la moindre question. Elle aurait très certainement râlée et je n’aurais rien pu dire de crédible pour ma défense…
Enfin, j’ai désormais un avantage sur lui : je sais que son action et limitée et que je ne risque rien si je reste dans ma chambre. Qu’est-ce qui pourrait m’arriver ?
Sans le savoir, ma mère m’a aussi aidé à en savoir plus sur tout ça. En effet, je suis allé la voir ce matin pour lui demander si elle se rappeler un peu de l’époque de mes jeunes années.
« Bien sûr » a-t-elle répondu. « Comment pourrais-je oublier le gamin plein d’imagination que tu étais ? »
Je voulu en savoir plus, et nous en vînmes à évoquer Jack. Selon ma mère, je cherchais systématiquement à jouer avec le soir ou lieu d’aller me coucher et que c’était un véritable enfer de me convaincre qu’il valait mieux dormir. A cela, ma mère ajouta un fait dont je n’avais jamais eu conscience jusqu’à aujourd’hui : selon elle, Jack avait tout d’un souffre-douleur ou d’un esclave, plutôt que d’un ami. Elle se souvenait (étrangement mieux que moi) de nos jeux et d’après elle j’étais toujours, le dominateur, et Jack le joueur docile qui exécutait mes ordres. Je ne te cache pas l’étendue de ma surprise lorsqu’elle me présenta ça avec une forme d’humour amusé.
Elle me donna quelques exemples et me demanda de la laisser poursuivre son activité de collectionneuse de timbre. Je m’exécutai donc et allai marcher dehors, avec nonchalance. Mes pensées, tout en étant encore confuses, tendaient à se clarifier. Finalement, les choses, tout en étant surnaturelles, devenaient progressivement cohérentes et trouvaient une certaine logique dans ce surnaturel. Un étrange flux d’émotions me traversa brusquement, ce qui rendit la situation plus inédite – et inquiétante – que jamais. Je fus en effet rapidement prit d’un horrible sentiment de culpabilité, qui se succéda à une forme de colère envers mon ancien ami…et enfin, une terreur pure m’envahit. Je dirais même qu’elle était accompagnée d’une impression de totale impuissance et d’infériorité, que je ressens de nouveau à présent. Que je m’en veuille ou que je lui en veuille, peu importe, le constat est le même pour moi : il réclame sa vengeance et exige ma mort.
C’est déjà la nuit et je suis terrorisé, Carrie ! Je sais à présent ce qu’il me veut et je sais qu’il va venir cette nuit, et qu’il ne me ratera pas cette fois. J’ai bien envie de quitter la maison dès maintenant mais

2e partie
Enzo remplissait nerveusement les pages de son journal quand une ombre traversa la pièce. Il sursauta si violemment qu’il en tomba de sa chaise et se retrouva allongé sur le plancher, une douleur violente dans le dos. Instinctivement, il tourna la tête vers le dessous de son lit, et découvrit son ancien ami, allongé, la bouche palpitante, le sourire carnassier, qui le fixait de ses yeux ronds de monstre. Sans laisser à Enzo le temps de réagir, il disparut, ne laissant qu’une épaisse traînée de poussière noire qui recouvrit instantanément l’espace sous le lit du jeune garçon. Ce dernier se leva et tenta de reprendre ses esprits. Ses efforts se révélèrent rapidement vain, tant le visage de la créature s’imprimait de plus en plus dans son esprit, comme si elle cherchait à y habiter.
Les rires aigus et cruels du monstre retentirent quelque part dans la maison. Enzo les perçut sans être capable de déterminer leur provenance exacte, mais ne put s’empêcher de les écouter attentivement car ils sonnaient comme un appel. Fatalement, ces rires avaient une musicalité qui l’attirait. Une sorte de force invisible le poussait obstinément à sortir de sa chambre et à rejoindre son compagnon de jeu. Perdant peu à peu conscience de ce qu’il faisait, Enzo avança vers la porte d’entrée de sa chambre, l’ouvrit, puis la referma. Le climat dans le couloir lui parut terriblement froid et, très vite, l’enfant frissonnait et produisait d’épais fantômes de buée. Les rires semblaient parcourir chaque recoin de la maison à la fois, tout en provenant indiscutablement d’une seule entité. L’ombre apparut dans le couloir et se déplaça à une vitesse inhumaine, avant de s’arrêter au milieu du corridor, à quelques mètres au-dessus du jeune garçon.  Ce dernier, terrorisé malgré son état d’hypnose, leva les yeux et vers la chose qui était accrochée aux deux parois du couloir. Ses membres squelettiques s’étendaient tels ceux d’une araignée et son corps monstrueusement maigre pendait au-dessus du sol. Ses yeux fixaient Enzo et sa longue langue commençait à lécher doucement le visage de sa proie, le recouvrant de son épaisse substance visqueuse.
« Enzo…Il est l’heure de jouer, maintenant. Ta mère dort, faisons une partie de cache-cache ! »
La voix stridente de la chose, tout comme son rire, avait quelque chose d’envoutant mais ce fut l’odeur atroce qui émanait de la large bouche du monstre qui sortit Enzo de son état de transe. L’enfant s’enfuit vers la chambre de sa mère, poursuivit de près par Jack qui se déplaçait à l’aide de ses quatre membres, avec la démarche d’une araignée ou d’un lézard, sur le plafond. Enzo atteint la porte, étrangement fermée à clef, de la chambre.
« Maman ! Maman ! Ouvre-moi ! »
Le rire satisfait et moqueur de Jack couvrait facilement les braillements d’Enzo qui s’accompagnaient désormais de larmes. Du haut du plafond, les cheveux et la langue pendant dans le vide, Jack s’adressa de nouveau à son ami.
« Laisse tomber ces idioties, elle se réveillera pas. J’ai veillé à ce que personne ne nous dérange pendant qu’on joue. Je voulais m’assurer que l’on passe du temps ensembles, comme au bon vieux temps. Après tout, nous étions comme des frères, non ? »
Ne récoltant pour réponse que les pleurs désespérés du jeune garçon qui s’accrochait comme il le pouvait à la poignée de porte de la chambre, Jack se laissa tomber sur le sol et se mit debout.
« Mais cette fois, c’est moi qui commande, tu veux bien ? Et toi, tu feras l’esclave. »
Jack plongea sa main griffue dans sa gueule béante et sortit, du fond de sa gorge, un poignard qui semblait être fait d’os. Enzo, décidé à pénétrer dans la chambre de sa mère, n’y prêta pas attention. Jack s’approcha donc de l’enfant avec une lenteur volontaire et, soudainement, son haleine fétide fut remplacée par un parfum agréable de rose qui emplit rapidement l’atmosphère. En quelques secondes, Enzo s’apaisa, comme transporté par cette atmosphère rassurante qui remplissait l’air. L’enfant cessa de crier, lâcha la poignée, et se laissa tomber sur le sol, le sourire aux lèvres.
Dans les profondeurs de la nuit, Jack se mit au travail.

02/11/2015
Un hurlement perçant retentit dans le voisinage, réveillant le peu de personnes habitant encore dans les environs. La mère d’Enzo venait de découvrir son fils devant la porte de sa chambre, gisant sans vie, sur le sol, un couteau à la main. Ses yeux étaient dépourvus de paupières et sa peau avait l’aspect pâle d’un cadavre. Son t-shirt était en lambeau et son torse nu portait le mot « Jack », salement scarifié.
Un petit rire résonna, pour la dernière fois, dans la cave.

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Maison de sang

Maison de sang

 maison

Loin des musiques cacophoniques de l’insolent concert urbain, il existe un endroit dont même les plus curieux ignorent l’existence. Cet endroit, lieu d’aberration et de fascination, qui a vu naître les plus noires rencontres et les plus abjectes plaisirs,  fut autrefois plus majestueux que tout autre. Il  n’est aujourd’hui que la carcasse d’un géant. Théâtre d’enfants infortunés, il porte en lui de sombres et mélancoliques souvenirs. Ils n’en subsistent que des hurlements dans la nuit. Tendez l’oreille aux heures les plus froides, peut-être que ces chants vous parviendront-ils…Alors seulement, vous serez leur cible.

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Nuit sans lune

 

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Si la lune était femme, je la ferais mienne. Si nuit était de feu, mon cœur s’embraserait de ses mille Soleils. Car mon cœur ne brille que dans le noir, et c’est dans ce même noir que j’y vois clair. Pourquoi suis-je tenu d’endurer les mille chagrins de la journée, obligeant mon âme amorphe et apeurée à se recroqueviller comme une lâche ? Pourquoi ne vis-je que la moitié d’une vie réelle, quand les autres enfants jouissent pleinement de l’autre moitié ? Ces questions me tourmentent, mais voilà que le soleil se couche…emportant avec lui toutes ces préoccupations. Dans le plus grand silence, les démons de lumière disparaissent pour laisser place aux anges de la nuit. Et c’est avec eux que je m’évade chaque soir, écoutant leurs chants fantastiques qui m’accompagnent jusqu’à l’empire du sommeil…là où je ne puis dormir.

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