Maison de sang

Maison de sang

 maison

Loin des musiques cacophoniques de l’insolent concert urbain, il existe un endroit dont même les plus curieux ignorent l’existence. Cet endroit, lieu d’aberration et de fascination, qui a vu naître les plus noires rencontres et les plus abjectes plaisirs,  fut autrefois plus majestueux que tout autre. Il  n’est aujourd’hui que la carcasse d’un géant. Théâtre d’enfants infortunés, il porte en lui de sombres et mélancoliques souvenirs. Ils n’en subsistent que des hurlements dans la nuit. Tendez l’oreille aux heures les plus froides, peut-être que ces chants vous parviendront-ils…Alors seulement, vous serez leur cible.

Publié dans Non classé | 2 Commentaires »

Nuit sans lune

 

10577079_729868683746553_3134277248231149493_n

Si la lune était femme, je la ferais mienne. Si nuit était de feu, mon cœur s’embraserait de ses mille Soleils. Car mon cœur ne brille que dans le noir, et c’est dans ce même noir que j’y vois clair. Pourquoi suis-je tenu d’endurer les mille chagrins de la journée, obligeant mon âme amorphe et apeurée à se recroqueviller comme une lâche ? Pourquoi ne vis-je que la moitié d’une vie réelle, quand les autres enfants jouissent pleinement de l’autre moitié ? Ces questions me tourmentent, mais voilà que le soleil se couche…emportant avec lui toutes ces préoccupations. Dans le plus grand silence, les démons de lumière disparaissent pour laisser place aux anges de la nuit. Et c’est avec eux que je m’évade chaque soir, écoutant leurs chants fantastiques qui m’accompagnent jusqu’à l’empire du sommeil…là où je ne puis dormir.

Publié dans Non classé | 1 Commentaire »

Evan (partie 1 et 2)

1499454_745363718850717_8556581525931655074_n

Evan

Partie 1 : L’enfant de la nuit

  Je crois que je me souviendrai toujours de cet instant précis où j’ai soufflé sur les 14 bougies. Oui, car quelque chose s’est produit dans mon esprit à ce moment-là. Quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant. C’est le moment où j’ai réalisé que j’entrais dans la cours des grands. Plus personne ne pourrait m’appeler un enfant, désormais, j’étais officiellement un adolescent.

  Mais commençons par le commencement. Je m’appelle Evan et je suis fis unique vivant avec mes parents, dans une grande maison au milieu de la campagne, assez isolée du reste du village. J’y suis d’ailleurs souvent seul. Mon père, professeur d’Education Physique dans un lycée en ville, passe très peu de temps à la maison et préfère profiter de son temps libre pour faire du sport, seul ou avec ses amis. Mon absence d’intérêt pour tout type de sport le désole depuis plusieurs années, et je crois qu’il a abandonné tout espoir de partager quoique ce soit avec moi. Quant à ma mère, elle s’attèle en permanence à son rôle de femme au foyer, et je ne crois pas me souvenir de la dernière fois où elle et moi avons réellement passé du temps ensembles. A dire vrai, je n’ai pas l’impression que mes deux parents me connaissent réellement. Ils vivent leur vie et me laissent vivre la mienne. Je me demande d’ailleurs s’ils se doutent de mes centres d’intérêt.

  Ceux-ci ont toujours été tournés vers le bizarre. J’ai en effet toujours aimé – du moins, depuis que j’ai l’âge d’aimer quelque chose, c’est-à-dire depuis mes 8 ans – passer du temps dans des endroits sombres, où je peux jouer librement à me faire peur. Quand j’avais 12 ans, par exemple, j’aimais beaucoup explorer notre grenier, où étaient rangés de vieux objets ayant appartenus à mes parents, voire à mes grands-parents, et qui moisissent encore entre les toiles d’araignée. Très vite, ces endroits glauques, caves ou maisons abandonnés, devinrent l’objet d’une véritable fascination pour moi. Je les visitais bien souvent seul, parfois avec un ami que j’entraînais avec moi après de lourdes insistances, et je m’amusais à y découvrir d’étranges insectes, ou de nouveaux objets inconnus du petit garçon que j’étais. Une simple photo de famille couverte de poussière réveillait systématiquement chez moi un enthousiasme fou et il n’était pas rare que je ramenais quelques souvenirs de mes excursions – en me gardant bien de les montrer à mes parents. Comment pourraient-ils cautionner un passe-temps si déviant ?

  Comme je l’ai dit plus haut, ces divertissements étaient bien souvent solitaires. Absolument aucun autre enfant ne partageait mon enthousiasme pour ces sinistres défis que je me lançais régulièrement. Pour une raison obscure, j’étais le seul à apprécier de me faire peur et à constamment chercher les frissons dans ces lieux malfamés. Naturellement, je devins bien vite le garçon étrange à éviter aux yeux de la communauté des enfants, et peu nombreux furent les enfants qui continuaient à côtoyer le « détraqué », comme l’on me surnommait.

  Ma passion – tout comme mes habitudes – évolua lorsque, pour mes 13 ans, je reçu un ordinateur de la part de mes grands-parents. La découverte de la toile changea ma vie et orienta mon intérêt vers les sciences occultes et le paranormal. Très vite, mon quotidien consista à passer l’ensemble de mon temps libres à consulter les nombreux sites qui traitaient de lieux hantés, de phénomènes inexpliqués et effrayants, de photos crypto-zoologiques et de vidéos de fantômes. Alors que, jusqu’à cette acquisition, j’avais toujours été un bon élève à l’école, mes notes dégringolèrent rapidement puisqu’à peine rentré de l’école, je me postais devant mon ordinateur pour approfondir mes connaissance dans le surnaturel, seul domaine qui m’intéressait désormais. Le sport faisait encore moins partie de mon quotidien, au grand regret de mon père – même s’il ne semble pas réellement attristé ; seulement lassé – et le fait de ne pas côtoyer d’autres enfants n’étaient plus un problème. Je voyais de moins en moins de personnes « réelles » mais qu’importe, mon ordinateur était là et il répondait amplement à mes attentes. Quant à ma mère, je n’ai pas le sentiment qu’elle ait remarqué le moindre changement dans mes habitudes.

  Mais avoir enfin 14 ans me fit réfléchir. Quelque chose clochait visiblement dans ma vie. J’avais la désagréable impression de la gâcher. De la laisser se consumer et de passer à côté de l’essentiel : la découverte. Passer son temps libre devant un écran d’ordinateur n’était pas sain. Cela avait quelque chose de terriblement passif et théorique, et j’étais manifestement en train de m’en lasser. Ce jour-là, je pris rapidement conscience d’un énorme manque dans ma vie ; un affreux vide qu’il me fallait rapidement combler maintenant que je devenais adolescent.

  Car c’était vrai ! Je n’étais indiscutablement plus un enfant et quelque chose en moi demandait à s’exprimer. Quelque chose de nouveau avait germé et hurlait pour qu’on le nourrisse. De cette étrange et plus que désagréable sensation, je conclus qu’il me fallait remettre le nez dehors et, si possible, reprendre mes excursions nocturnes. Mais cette fois, j’avais besoin de passer à la vitesse supérieure. Il me fallait un truc de grand ! Un truc plus osé, plus interdit. L’idée d’un cimetière me traversa alors l’esprit.

  Oui, c’était cela ! Le prochain lieu dont j’irai percer les secrets est le cimetière du coi…

« Evan ! Tu rêvasses ? »

Ma mère repassait un T-shirt dans le salon et me surpris dans mes rêveries.

-          Non maman, enfin, si…Je me disais le temps passait vite.

-         Ah, c’est parce que tu es un grand garçon, maintenant. Tout va aller très vite à partir du maintenant, tu verras…

Tout va aller très vite.

  Je terminai ma part de gâteau et plaça mon assiette dans le lave-vaisselle. Au même moment, je réalisais tristement que cette année, j’avais pratiquement fêté mon anniversaire tout seul : papa avait cours et maman était restée avec moi une dizaine de minutes avant de repartir s’occuper de son linge, me laissant terminer mon gâteau – un rouge velours – dans la cuisine.

  Je passai devant maman pour rejoindre ma chambre, mais elle ne leva pas les yeux jusqu’à ce que je lui demande :

« Maman, tu crois qu’il faut respecter les morts ? »

Ma mère leva brusquement la tête et me regarda d’un air choqué comme si je venais de lui raconter l’intrigue d’un film pornographique. Comme elle ne répondait pas, je m’expliquai :

-         C’est que, je me demandais s’il y avait quelque chose après la mort…

-         Eh bien quand tu seras mort, tu le sauras rétorqua-t-elle en reprenant son repassage.

  Je me contentai de cette réponse et montai dans ma chambre. Je m’allongeai alors sur mon lit et commençai à visualiser sous différents angles le plan qui commençait tout juste à germer dans mon esprit.

  Explorer un cimetière…Ce devait être une expérience terrifiante ! Et depuis combien de temps n’avais-je pas eu peur ? Les vidéos sur internet valaient ce qu’elles valaient, et j’avais passé l’âge de jouer dans la cave – à supposer qu’il y avait vraiment un âge pour cela. D’un autre côté, me dis-je, peut-être que je jouais là avec quelque chose de trop mystique, de trop imposant. Peut-être n’était-ce pas la meilleure façon de gagner en maturité.

  J’avais beau tourner l’idée dans tous les sens, je ne parvenais pas à y trouver une conclusion. Prendre des décisions faisait partie des choses où j’étais loin d’être le plus doué.

Tout va aller très vite.

Je jetai un œil par la fenêtre. Le soleil rougissait à l’approche du crépuscule, et les champs et arbres verdoyants se tintaient d’une lueur orangée de plus en plus intense. D’ores et déjà, l’atmosphère annonçait l’arrivée de l’obscurité d’une nuit sans lune. Sans attendre, je saisi mon téléphone et appela un de mes seuls véritables amis.

-         Salut Adrien, dis-je après avoir entendu son « allô ? » ?

-         Tu vas bien ?

-         Je ne suis pas trop sûr pour l’instant. En fait, je crois qu’on devrait se voir demain aprèm si tu veux bien.

-         Demain aprèm ça va être un peu chaud, je vais à un enterrement…ou alors en fin d’aprèm, si tu veux.

-         Ça me va. A demain. 17h30.

-         Ouais.

Nous raccrochâmes et je cherchai un autre numéro dans mon répertoire. Celui d’Isis.

-         Oui Evan ?

-         Isis, salut. Dis-moi, tu fais quoi à 17h30 demain ?

-         Euh, rien de particulier pourquoi ?

-         Retrouve-moi avec Adrien devant chez moi, je te pris. Il faut que je vous parle.

-         D’accord…mais euh, Evan, ça va ?

-         Pourquoi ça n’irait pas ?

-         Je sais pas…t’as l’air un peu bizarre.

-         Tu sais bien que je l’ai toujours été.

-         C’est vrai, mais…

-         Allez, à demain !

-         A demain.

   Je raccrochai le premier. Je me sentais légèrement frustré de ne pas avoir réussi à dissimuler mon enthousiasme morbide dans ma voix.

  Une nuit sans lune s’installa et, après un repas relativement silencieux avec mes parents, je parti me coucher. S’endormir n’était bien sûr pas une mince affaire, tant mon idée me parcourait l’esprit avec insistance. Tantôt je la rejetais, décrétant que ce n’était que pure fantaisie, tantôt je désirais me laisser tenter…hésitant même à sortir en douce et à me rendre au cimetière du coin dès cette nuit. C’était un grand cimetière, pour une petite ville campagnarde comme la nôtre – à croire que le taux de mortalité était plus élevé que dans les autres villes – et il était situé à l’autre bout de la ville. Le patelin avait beau ne pas être bien grand, il me fallait mon vélo pour m’y rendre, et donc passer par la cave…ce qui risquait de réveiller mes parents. L’entreprise était risquée mais plausible. Je me persuadai néanmoins d’attendre de proposer à mes amis de m’accompagner. Peut-être serait-ce plus facile à plusieurs – et forcément plus amusant.

Sur ces pensées malicieuses, je m’endormis.

  Le lendemain fut une nouvelle belle journée. L’après-midi se déroula lentement sous une chaleur étouffante – mais agréable en ce qui me concerne – et je retrouvai rapidement Isis qui m’attendait devant notre portail. A cette période, les vacances d’été venaient de commencer et j’avais eu la chance inouï qu’Isis et Adrien, mes seuls véritables amis dans les coins, soient resté chez eux durant le mois de Juillet. En ce qui concerne mes parents et moi, nous ne partions jamais en vacances. Ce n’était pas du goût de mes parents.

  Je saluai poliment mon amie et nous commençâmes à parler en discutant sur le bord de la route.

-         Tu veux faire quoi ?

-         Attend, rien n’est décidée, pour le moment, c’est juste une idée comme ça.

-         Mais ça te fait pas peur ?

-         Un peu, si…c’est pour ça que j’ai envie de le faire.

-         Mais Evan, si quelqu’un te voit ? Si y’a un gardien avec un chien ou une arme qui te surveille le cimetière la nuit ?

-         Je sais de source sure qu’il n’y a personne.

Je n’en savais rien.

J’apercevais Adrien au bout de la route, marchant vers nous. Isis, quant à elle, gardait ses yeux gravement braqués sur moi.

-         Et même, si ça se trouve, ils ferment à clef la nuit.

-         On peut toujours escalader…

-         En tout cas, compte pas sur moi pour t’accompagner, si c’est que tu veux me prop…

-         Ah, c’est un peu dommage ce que tu me dis-là, parce que justement…

 

« Oulà, discussion sérieuse, là… »

Adrien était arrivé à notre hauteur. Isis lui répondit la première.

-         Evan veut qu’on l’accompagne cette nuit pour entrer par effraction dans un cimetière.

-         Cool !

L’enthousiasme d’Adrien me rassura.

-         …mais moi ça me dit rien, reprit Isis.

-         Attend, je n’ai jamais dit forcément cette nuit…ça peut être dans deux jours par exemple, précisai-je.

-         Et on ferait ça comment ? voulu savoir Adrien.

-         En gros, tel que je l’ai imaginé, on ferait tous le mur et on se retrouverait au cimetière à minuit.

Adrien me lança un regard complice me confirmant que l’idée lui plaisait.

-         Vous faites ce que vous voulez, rajouta Isis, mais moi j’ai peur que vous vous fassiez prendre.

-         T’inquiète, j’fais ça depuis que je sais marcher, dis-je avec une fierté exagérée.

-         Ouais, on va tenter de pas se faire chopper, dit Adrien.

  Nous bavardâmes encore quelques temps pendant que le soleil se rapprochait de son nadir et Adrien et moi raccompagnâmes Isis chez elle. Puis, je raccompagnai Adrien. L’idée qu’il acceptait de me suivre dans cette aventure m’enchantait et je me fis donc un plaisir de lui serrer la main en lui disant « à demain soir » avec un clin d’œil.

  En rentrant chez moi, je fis un détour pour passer devant le cimetière. Il était encerclé d’un vieux mur de pierre gris plus haut que moi, mais que nous pouvions facilement escalader.  Cela allait être d’autant plus facile que nous serons deux. Le bout en croix des tombes les plus hautes était visible malgré le mur de pierre et cette difficulté à en voir davantage emplissait le lieu d’un mystère des plus excitants. Surtout à l’approche de la nuit.

  Contenant mon envie d’en savoir plus pour la garder pour plus tard, je passai mon chemin et rentra chez moi. Je constatai alors que mes parents avaient déjà mangé et regardaient à présent la télé. Je mangeai seul dans la cuisine tout en cogitant. Une part de moi profondément enfouie continuait à douter de la pertinence de mon dessein. Avais-je vraiment raison de faire ça ? Qu’est-ce que cela allait m’apporter ? Qu’est-ce que je cherchais ?

  Cette partie de moi qui – j’en avais la conviction – n’existait pas depuis bien longtemps faisait tout pour me ramener à une forme de droiture en essayant de me rappeler à l’ordre. Je finissais cependant toujours par chasser ces pensées trop rationnelles qui me gênaient dans mes envies. Après tout, n’étais-je pas jeune ? Etait-ce rationnel, quand on est jeune, de passer sa  vie devant un ordinateur ?

« Tu es prêt pour demain ? »

C’était la voix de mon père venant du salon.

-         Qu’est-ce qu’il y a, demain ? demandai-je

-         Tu te rappelles ? On est invité à un dîner chez Ivonne., répondit mon père.

-         On est déjà mercredi ?

-         Eh oui…ça passe vite…

Ivonne était l’une de nos voisines, une vieille dame assez agréable à côtoyer, je dois dire, et j’avais complètement oublié qu’elle nous avait invités à manger chez elle mercredi soir.

-         Je…suis obligé de venir ? osai-je timidement après un silence.

-         Oui.

Forcément…

-         Pourquoi ? repris mon père.

-         C’est que… (je n’avais absolument aucune idée de ce qu’il valait mieux dire) …je suis fatigué en ce moment. Je ne sais pas ce que j’ai mais je me sens pas d’aller à un dîner.

-         Commence pas à faire ton cinéma.

  Naturellement, cette excuse complètement bidon n’avait aucune chance de fonctionner. Je reparti alors dans ma chambre pour réfléchir à tout ça, et décidai qu’il valait mieux repousser l’excursion. J’appelai donc Adrien.

  Comme celui-ci ne répondait pas, je me dis qu’il était inutile d’insister et que je pouvais tout aussi bien le prévenir demain. Avec l’austérité d’un vampire, je me brossai les dents et me mis en pyjama. J’avais ces derniers temps une manie de me coucher si tôt…comme si je tenais inconsciemment à me reposer suffisamment afin d’être prêt pour le moment où j’allais enfin pouvoir quitter mon domicile pour explorer le royaume de la nuit.

  Avec une aisance déconcertante, je m’endormis profondément.

 

  Le lendemain fut une journée bien étrange. Dès lors que je quittais ma chambre pour rejoindre la cuisine où je comptais prendre mon petit déjeuner, je ne me sentais pas dans mon assiette. Malade n’était pas le mot correspondant à la situation, mais il était clair que je n’étais pas tout à fait dans mon état normal. Je me sentais comme poussé par quelque chose. Comme si quelque chose de nouveau et d’invisible m’accompagnait dans mes déplacements…ainsi que dans mes pensées.

Tu te fais des idées. Tu as juste le trac.

  Mes parents dormaient encore et j’entamai donc la journée seul. Cependant, même en me lavant puis en sortant dehors prendre l’air, il ne me semblait pas être aussi seul que je ne l’étais d’habitude. Quelque chose avait changé, j’en étais presque certain.

  J’entrepris de rappeler Adrien, mais mes tentatives furent vaines. Je cherchais alors un moyen intelligent de m’occuper, quand je réalisai avec stupéfaction que je n’avais aucune envie de brancher mon ordinateur. Plus encore, il me répugnait. Je ne voulais pas le toucher. Pour la première fois depuis un an, j’avais envie de m’occuper autrement. J’ouvris donc un de mes ouvrages sur les sciences occultes, mais, bizarrement, restai sur ma faim. Plus que jamais, ma vie quotidienne me lassait. Plus que jamais, j’avais besoin de renouveau.

  Je consultai mon téléphone. Un appel manqué – étonnant que ça n’ait pas sonné, ou alors mes rêveries m’avaient peut-être empêché d’entendre. C’était Adrien. Il avait laissé un message vocal que je consultai.

« Salut Evan, écoute je suis navré mais je vais pas pouvoir t’accompagner ce soir. Mon père veut que je l’aide toute la semaine à couper du bois pour l’hiver prochain et ça risque de nous prendre non seulement les aprems mais aussi jusqu’à tard le soir. Je sais que c’est un peu débile de faire ça en plein été, et j’ai pas bien compris la décision subite de mon père, mais tu sais ce que c’est…les ordres sont les ordres. »

  Pour une raison étrange, cette nouvelle me laissa assez indifférent. A vrai dire, j’étais plus interpellé par le ton lointain et légèrement mécanique de la voix d’Adrien que du contenu du message en lui-même.  Quel que soit le jour où cette expédition aurait lieu, je la mènerais donc seul. Du moins, si je la menais un jour, car une partie de moi continuait à se demander si ça valait encore le coup d’y aller.

  La journée passa à une vitesse assez prodigieuse.

  A l’approche du soir, mes pensées voguaient toujours, perdues entre l’incertitude de mes désirs – voulais-je vraiment toujours m’échapper en douce ? – et la difficulté de mettre mon plan sur pied étant donné les circonstances de la situation. Mes parents m’avaient ordonné de me préparer pour partir chez Yvonne, et j’étais donc sous la douche lorsque j’entendis le téléphone sonner dans la pièce d’à côté. Ma mère décrocha. Le bruit de l’eau qui s’écoulait m’empêchait d’entendre ce l’objet de la discussion, mais je cru comprendre, d’après l’intonation de ma mère, que c’était assez grave. Je mis donc fin à ma douche et, alors que je me séchais, je tendis l’oreille afin d’écouter la conversation que ma mère entretenais désormais avec mon père. Elle se présenta à peu près comme ceci :

-          Non, c’est pas une blague…un accident domestique ! Rien de bien grave apparemment, mais elle s’est ébouillantée tout le bas du corps.

-         Mais comment c’est arrivé ?

-         Bah, apparemment elle voulait se faire des pâtes, et elle s’est renversée le contenu de la casserole chaude sur elle-même. Faut-il être sotte !

-         Oui, faut avouer que c’est bête.

-         Du coup, elle a appelé les urgences et ils la relâche demain apparemment.

-         Bon, je suppose que pour le dîne, c’est râpé, alors…

-         Bah ! Tu m’étonnes !

Bien qu’ayant tout à fait confiance du côté indécent de ce genre de réaction devant une telle situation, je ne pus m’empêcher de pousser un soupir de joie. La voie était désormais libre pour aller explorer l’inconnu. J’avais l’impression qu’on faisait tout pour me laisser y aller.

Je sorti de la salle de bain, tâchant – avec succès apparemment – de cacher ma joie nouvelle.

-         Tu as entendu ? demanda mon père.

-         Oui, dis-je.

-         Quelle histoire…on ira la voir avec des fleurs demain, répondit mon père.

-         Oh il est inutile d’aller à l’hôpital, je crois qu’ils la ramèneront chez elle assez tôt demain matin, intervint ma mère.

-         Donc on ne fait rien ce soir ? hasardai-je.

-         Rien du tout, bien sûr, dit ma mère.

Nouveau soupir de joie, contenu cette fois-ci.

Comme à mon habitude, je ne tardai pas à aller me coucher, mais je n’avais aucunement sommeil cette fois-ci. Eclairé par la lune naissante, et sa lumière argentée, je cogitais, me posant 1 000 questions sur la façon dont j’allais orchestrer mon évasion. Allais-je prendre une lampe-torche ? Y en avait-il dans la maison ? Où ?

Et surtout : comment allais-je tromper la vigilance de mes parents ?

Autant de questions que j’aurais voulu avoir la jugeote de me poser bien avant le soir fatidique, mais auxquelles je n’avais finalement absolument pas pensé.

  N’en pouvant plus d’hésitations, de doutes, et de passivité, je me dressai subitement sur mon lit, m’exclamai « Au diable tout ça ! » et me levai. J’avais décidé de partir sur un coup de tête, sans rien apporter, et de tenter ma chance en passant devant la chambre de mes parents. Avec la prudence et la lenteur d’un voleur, j’entrouvris la porte légèrement grinçante de ma chambre qui émit un petit cri aigu, que mes parents n’avaient certainement pas entendu. Je me glissai alors hors de ma chambre et m’avançai à pas de loup dans l’obscurité où l’éclairage bleuté de la lune m’offrit juste de quoi me diriger dans les escaliers qui amenaient au rez-de-chaussée. Je les descendis avec énormément de prudence, tâchant d’éviter au mieux possible les craquements que mes pas faisaient alors que j’avançais. J’avais la désagréable impression de rompre un silence mystique qui s’installait chaque nuit dans la maison.

  Fort heureusement pour moi, la porte de la chambre de mes parents était fermée. Je me glissai rapidement pour la dépasser et atteindre la porte d’entrée – dernière barrière me séparant de la liberté – et j’allai trouver les clefs dans un petit tiroir, que j’ouvris et refermai avec précaution. Malgré toute ma discrétion, la porte d’entrée s’ouvrit avec un vacarme à réveiller les morts. Le grincement que j’avais fait en sortant de ma chambre n’était rien comparé au crissement atroce que je fis en sortant de la maison. Pourtant, je ne perçu aucune réaction de la part de mes parents. A croire qu’ils dormaient tous les deux d’un sommeil terriblement profond.

…l’impression qu’on faisait tout pour me laisser y aller.

  Me voilà enfin seul et libre de gambader dans les champs sous le clair de lune. L’air frais me fit un bien fou sur la peau, et un sentiment puissant de gaieté béate me parcouru brusquement. Quelle chance de réaliser mon expédition durant une nuit où la lune était si lumineuse ! Grâce à elle, je n’allais pas avoir besoin de lampe-torche : j’y voyais aussi bien qu’en plein jour.

   Inspirant profondément, je me lançai dans les mystérieuses profondeurs de cette nuit d’été, prêt à explorer le royaume des morts.

 

Partie 2 : Le royaume des morts

  La campagne me semblait d’un calme apaisant. Seul le chant des grenouilles près du ruisseau dans le bosquet trahissait la présence de vie dans ce monde endormit. Je poursuivais mon chemin sur le bord de la route, passant devant quelques rares maisons de campagne et, plus souvent, devant des champs herbeux, où je devinais quelques vaches poursuivant leur longue torpeur. Mon impatience et mon excitation grandissait à chaque instant et je ne pouvais m’empêcher de marcher de plus en plus vite. Au bout d’un certain moment, ne me sachant plus très loin de ma destination, je me résolu à trottiner, joyeusement, le long de la route, tout en entendant d’une oreille distraite les chants nocturne d’un chat huant tout juste perceptibles dans le lointain. J’avais l’impression de traverser la nuit comme un esprit invisible s’animant chaque fois que tout le monde dort. Je me calmai néanmoins lorsque les deux lueurs de phare d’une voiture m’apparurent dans le lointain et grossirent  jusqu’à ce que la bête de métal me passe devant, avant de laisser derrière elle une lueur rouge qui disparut dans la nuit. Je repris alors ma course, oubliant bien rapidement ce dérangeur, jusqu’à ce que j’en croisai un autre, à pied cette fois. C’était un vieil homme assez grand promenant son chien gros chien noir sur le bord de la route. En m’apercevant, le chien grogna longuement et son maître se figea. Voyant que je n’étais qu’un voisin, il intima à la bête de se calmer et me salua, conservant néanmoins une certaine méfiance. Il me vint alors à l’esprit, pour une raison qui m’échappe, que cet homme partageait des points communs avec moi et que nous étions tous deux des parias vivant en décalage par rapport à la plupart des gens. L’idée que je venais de croiser une personne qui était peut-être de la même trempe que moi me rassura, d’une certaine manière, et m’encouragea à poursuivre ma quête sans me soucier des avis des autres. Après tout, un saint d’esprit ne passerait il pas pour un illuminé dans un monde d’illuminé ?

  C’est sur cette pensée que, légèrement essoufflé, j’arrivai enfin devant le mur de pierre encerclant le cimetière. Celui-ci, vieux et haut, laissait tout juste entrevoir le bout des plus hautes pierres tombales en forme de croix ou d’églises miniatures. L’une d’elle, notamment, semblait bien majestueuse et, avant même de pénétrer dans le lieu, je la contemplais avec admiration dans le calme paisible du clair de lune. Calme qui était néanmoins troublé par les hurlements persistants du chat huant qui était à présent, de toute évidence, tout proche. Sans parvenir à l’apercevoir, je le devinais, immobile, perché dans l’un des gigantesques chênes qui entouraient le cimetière.

  N’oubliant pas mon objectif, je fis le tour du mur, jusqu’à tomber sur le fameux portail de fer blanc qui permettait d’accéder au cimetière. Je fis alors timidement jouer le loquet. Comme je l’avais prévu, il n’était pas fermé et, dans un faible bruit de grincement qui trahit ma présence dans ce lieu interdit – et fit par la même occasion taire le chat huant – je l’ouvris et pénétrai dans l’empire des défunts. Prenant soin de refermer la porte, je fis ainsi mes premiers pas.

  Ce qui me frappa, en premier lieu, une fois entre les murs du cimetière, fut l’infinie et pourtant si étrange beauté qui émanait de cet endroit sinistre. Inexplicablement, le ciel bleu-marine semblait plus proche, la lune plus majestueuse et sa lueur plus intense. Ce changement radical d’atmosphère était si fort qu’il m’interpella et m’envoûta terriblement. Les tombes, bien que disposées selon des rangées de manière à faciliter le passage des veufs et des veuves, semblaient s’être elles-mêmes affranchies de cette logique ordonnée, et  s’inclinaient chacune, individuellement, dans un sens ou dans l’autre. Certaines étaient à peu près droites, d’autres couchées, d’autres purement détruites et donnant un aspect désolé à cet environnement proche de la ruine. La magnificence d’un tel endroit, pourtant si proche du monde civilisé dans lequel j’étais forcé à grandir, n’avait aucun point commun avec cette banalité quotidienne dans laquelle ma naissance m’avait condamné à grandir. Devant moi, se trouvait quelque chose qui avait échappé à tout ça. Quelque chose de différent.

  Me sentant désormais libéré d’une invisible prison, je fis quelques premiers pas entre les tombes, faisant connaître ma présence par les bruits de mes pas sur le sol grailleux. Je me rendais compte que le monde n’avait pas changé autour de moi sur le seul plan visuel. Je sentais en effet quelque chose d’étrange autour de moi. L’air n’était plus le même, il semblait presque avoir une consistance, une odeur différentes. Une substance vivante l’emplissait, ce qui était exceptionnel dans un tel endroit. J’avais ainsi l’impression que chaque courant d’air me transportait, voire me dirigeait quelque part, si bien que je prenais machinalement la direction vers laquelle il s’orientait.

  Le chat huant se mit de nouveau à chanter. Son intervention invisible fut si brusque, et il me semblait si proche qu’il me fit sursauter. Pour ainsi dire, il semblait désormais dans le cimetière, quelque part perché sur une tombe, peut-être. La puissance constante de ses cris, alors que je me déplaçais, me donnait l’impression qu’il ne cessait de me suivre.

  Je me dirigeai quoiqu’il en soit vers la plus haute tombe du cimetière, celle que j’avais évoqué précédemment. Il s’agissait d’une cabane ressemblant à une minuscule chapelle. Alors que je m’en approchais, les cris de l’oiseau de nuit se faisaient de plus en plus forts, suggérant qu’il était à présent posé sur cette tombe. Arrivé à la hauteur de celle-ci, je ne vis cependant rien qui ressemblait à un volatile. Je ne vis qu’un nom qui m’était inconnu sur la tombe et qui m’était lisible grâce à la lueur lunaire.

  Le fait de m’arrêter pour lire le nom attira mon attention sur les bruits de pas que j’entendais désormais, lointains, sur du gravier, dans le cimetière. Je tressaillis de surprise et d’angoisse. Je n’étais pas seul, quelqu’un était entré avec moi dans le c…

  Je tendis à nouveau l’oreille. Il n’y avait aucun bruit de pas. Aucun. Je réalisai alors que ce que j’avais cru entendre n’était que le produit de mon imagination éveillée et probablement effrayée par le cadre que j’étais en train d’explorer. En proie à une inévitable peur, mêlée à de l’excitation, depuis que j’avais  pénétré dans cet endroit, et déstabilisé par les chants nocturnes du volatile, j’avais cru entendre des pas. Ce n’était probablement que cela.

  Je repris ma marche, promenant mon regard curieux sur les chaque pierre tombale. J’étais cette fois-ci à l’affut du moindre son, du moindre mouvement dans l’obscurité, tel un chasseur de fantôme venu inspecter un lieu hanté. Mon imagination n’avait jamais été aussi joueuse : j’avais l’impression d’observer des esprits flottant dans les airs à chaque instant. Même l’un des chênes surplombant le cimetière me parût, pendant un instant infime, être la silhouette maigre et desséchée d’un gigantesque macchabé pétrifié par le temps. Quelques minutes plus tard, ce fut la mousse verdâtre qui poussait sur l’une des pierres tombales qui forma l’image d’un crâne humain dont les yeux semblaient me fixer d’un regard accusateur.

  Le chat huant se tût. Le lourd silence qui s’en suivit me fit à nouveau entendre des pas qui suivaient les miens. Chaque fois que je levai mon pied, j’en entendais un autre s’enfonçant dans les graviers. Cette histoire, décidément troublante, m’effraya à nouveau et je m’arrêtai. Plus aucun bruit. Pas même celui de la petite brise qui me caressait faiblement le visage, non. Un silence de mort.

  Je me remis à marcher et, comme pour se jouer de moi, les pas de mon suiveur reprirent également, au point de me faire douter à nouveau de leur réalité. Ils semblaient si faibles, si peu humains. Ils ne sonnaient pourtant pas non plus comme ceux d’un animal ou d’une quelconque créature fantastique. Ils semblaient appartenir à autre chose.

  C’est en me retournant que je vis pour la première fois quelque chose. Je suppose que j’aurais dû me préparer à cela, que j’aurais dû me douter que cela arriverait d’une manière ou d’une autre. Peut-être qu’inconsciemment, je le savais depuis le début. Peut-être que c’était justement ce que j’étais venu chercher en m’aventurant dans un tel endroit. A une vingtaine de mètres de moi, devant une tombe minuscule et délabrée, était accroupie une silhouette blanchâtre qui faisait face à la pierre tombale, immobile. De là où je me trouvais, la silhouette paraissait totalement humaine, si l’on fait abstraction de sa transparence – je pouvais voir le mur du cimetière, et même d’autres tombes, à travers son corps – et du fait qu’elle ne touchait pas réellement le sol.

  Les nerfs à vifs, je m’approchai lentement afin de mieux distinguer cette forme fantomatique qui semblait me tourner le dos. Ma respiration, altérée par mon angoisse grandissante, se faisait de plus en plus bruyante, mais ce fut mes pas qui me trahirent. A peine eu-je le temps de me rendre compte que la forme était celle d’une femme, que celle-ci se retourna brusquement vers moi et me regarda de ses deux yeux verts luisant dans l’obscurité. Je bondis en arrière et m’enfuit sur bonne trentaine de mètres, espérant trouver la grille par laquelle j’étais entré dans le cimetière, afin d’en faire également ma porte de sortie. Je cherchai celle-ci du regard, mais l’obscurité m’empêchait de distinguer cette satanée grille. En fait, il me sembla que le cimetière était désormais plus grand, plus vaste. Les quatre murs qui l’entouraient, bien que toujours de la même taille, me semblais inaccessibles. Quoi que fut la direction dans laquelle je me dirigeais, je ne pouvais m’approcher de ces murs qui restaient toujours à la même distance. On aurait ainsi dit que la physique avait décidé de faire en sorte que je me retrouve systématiquement au centre du cimetière, quand bien même je pouvais courir des heures durant. La disposition du cimetière ne semblait d’ailleurs pas avoir changé. Je reconnaissais bien un carré remplit de tombes. Pourtant, j’avais constamment l’impression de me retrouver au même endroit au bout de quelques secondes de course, et ce, quelle que soit ma direction. Réalisant, progressivement mais rapidement, que j’étais pris au piège dans cet endroit, et ce par un incompréhensible mécanisme physique, je laissai grandir ma panique.

  C’est alors que mon regard rencontra la plus haute tombe du cimetière, celle qui avait attiré mon attention au début de mon excursion, avant que tout ne devienne si confus autour de moi. Accroché à la longue croix de cette tombe, surplombant l’ensemble du cimetière, se trouvait un autre spectre, masculin cette fois, me regardant également de ses yeux verts et luisants. C’est à ce moment, me semble-t-il, que j’ai commencé à crier. J’appelai à l’aide, sans savoir vers quoi me tourner pour espérer qu’une âme, à l’extérieur de ces murs, ne me viennent en aide. Je courais aussi vite que mes jambes me le permettaient sans jamais trouver une sortie à ce labyrinthe de pierre, qui risquait de devenir – je le redoutais – mon linceul. Pendant ce temps, autour de moi, de chaque tombe sortait un spectre, si bien que je fus bien vite encerclé par une véritable armée d’âmes flottantes me fixant des mêmes yeux verts que je me rendis compte avoir déjà vu en rêve, au cours des nuits qui précédaient de peu ma visite au Royaume des Morts.

  Une seule tombe, cependant, n’avait aucun esprit au-dessus d’elle. C’était celle qui se trouvait juste devant moi. En la regardant, je me rendis compte avec effroi qu’elle portait mon nom. Je fis plusieurs pas en arrière et me rendit compte que des larmes coulaient de mes joues. Pourquoi mon nom ? Pourquoi ?

  Je couru. Je couru encore et encore, jusqu’à épuisement. Mon corps me paraissait prêt à fondre et mon cœur à m’abandonner définitivement. C’est alors que, par je ne sais quel miracle, j’aperçu le petit portail par lequel j’étais entré. Je puisai dans mes dernières forces pour foncer vers lui. Je refusai d’abord de regarder derrière moi, puis, cédant à la curiosité, je jetai un coup d’œil derrière mon épaule. Je ne peux décrire fidèlement toute l’horreur qui s’empara de moi lorsque je vis  l’armée des esprits toujours tournée vers moi, chacun pointant un doigt long et fin vers moi. Oubliant mon épuisement, je me précipitai avec encore plus de force vers la grille et quittai ce lieu hanté. Me voilà enfin, enfin, dehors.

  L’air me parut redevenir normal, et il me sembla même que mes oreilles se débouchèrent d’un seul coup : je percevais à nouveau les sons normalement. Oubliant toute ma dignité, et encore sous le choc de ce que je venais de vivre, je m’agenouillai et pleurai de soulagement au bord de la route. J’avais l’impression de revenir d’un long voyage dans un autre pays. Non, plutôt dans une autre dimension.

  Je sursautai en apercevant deux yeux blancs qui s’approchaient dangereusement de moi, avant de me rendre compte qu’il s’agissait des phares d’une voiture. A mon grand étonnement, celle-ci s’arrêta à quelques mètres de moi. Peut-être quelqu’un avait-il entendu mes appels ?

  De le voiture, sortit un homme assez bien bâtit qui me sembla être habillé en vigile. Il ouvrit la portière arrière de sa voiture, et un doberman d’une taille impressionnante en sorti. L’homme me montra du doigt et le chien se mit instantanément à grogner en me regardant. Dès lors, je compris le sort qui m’était réservé et une peur instantanée, presque violente, s’empara de moi. Je m’enfuis donc et pénétrai de nouveau à l’intérieur du cimetière, espérant follement pouvoir m’y cacher. Quelle absurdité ! Le chien de l’enfer ne me perdit pas de vue une seule seconde et, alors que je me dirigeai désespérément vers les tombes, je sentis une mâchoire dentée me saisir la jambe et je trébuchai violement sur le sol de gravillons. Le chien s’acharna alors sur moi et commença à planter ses crocs dans la chair de mon cou. Je sentais mon sang et mes forces m’abandonner rapidement et, au bout d’un long moment, je cessai de lutter. Avant de quitter ce monde, je m’aperçus que le chien m’avait eu juste devant la tombe qui portait mon nom.

12019817_1008969472456864_2580035680357759146_n

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Court-métrage – Confession

Court-métrage tourné en été 2015.

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Texte – Par la fenêtre

11012058_462401580581786_5784003365064233374_n

Par la fenêtre

  Une goutte de pluie s’écrase sur ma fenêtre, puis ses sœurs, par centaine, l’imitent. J’aimerais qu’elles caressent ma peau juvénile, mais cela demeure un songe. Mon cœur n’est en aucun cas destiné à gouter l’air frais de ce monde qui m’est inconnu. Seul dans ma pièce obscure, j’existe sans vivre, rêvant d’êtres à chérir, rêvant de m’évader de ce cube infini où je reste corps et âme cloîtré jour après jour.

  Parfois, mon regard s’attarde vers ce monde mystérieux. Et je songe des heures durant à ce bonheur que j’aperçois dans les yeux de ces enfants, jouant tous ensembles, ignorant mon existence. Car plus qu’une simple fenêtre me sépare d’eux. Je brûle d’autres flammes.

  Alors je les observe, dans ce cube de glace qui est devenu ma malédiction. Par cette ouverture rectangulaire, j’observe chacun de leurs gestes. Et je rêve de pouvoir un jour briser les chaînes de ma solitude.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Nouvelle – J’ai tué ma fille

 

538544_449485065107059_1931249109_n

J’ai tué ma fille

  Quelque part, dans les brumes immaculées sillonnant les rues d’une ville oubliée par le temps, se dessine une silhouette au cœur sombre et au passé meurtri. Puis, cette ombre devient homme. S’il était parmi nous, nous l’appellerions Fred Carpentier. Seulement, c’est uniquement au milieu de nos rêves les plus agités qu’il est possible d’apercevoir cet homme assaillit par le temps.

Se frayant un chemin entre les nuages de brouillard, Fred le mélancolique s’approche du fleuve qui traverse la ville, où il a passé le plus clair son enfance. Des moments qui ne sont aujourd’hui que des souvenirs perdus dans la brume.

Accoudé à une barrière de fer, regardant mélancoliquement le trajet tranquille du fleuve, Fred songe à son passé.

« « C’est une fille », paraît-il. Fallait s’y attendre… ‘Toute façon, un garçon aurait peut-être été pire. Enfin, c’est fait, c’est fait…On baisse le rideau. Je pense que j’ai bien fait de me salir les mains. Prendre une vie est un choix légitime si on le fait pour en sauver d’autres. »

Fred s’avance un peu plus vers le fleuve pour y voir son reflet, mais il peine à reconnaître la personne qu’il distingue entre les vaguelettes.

-         Et si je me suicidais ? se demande-t-il à voix haute.

-         Pourquoi vous feriez ça ? demande la voix d’une femme sortie de nulle part.

Fred, surprit d’entendre quelqu’un alors qu’il se croyait seul, se retourne et découvre une jeune femme séduisante vêtue d’une robe bleue marine, aux cheveux d’un blond éclatant et aux yeux verts perçants.

-         Vous venez de perdre vos parents dans un accident de voiture ? Ou vous vous êtes ruiné en pariant sur le mauvais coureur ? C’est souvent pour ce genre de truc que les gens viennent se laisser mourir dans le fleuve, non ?

-         Rentrez chez vous, mademoiselle.

-         Je suis chez moi.

-         Hein ?

-         Je passe mes journées devant le fleuve, en essayant d’oublier que je vis dans cette ville. Parfois, ça marche.

-         Vous ne vous ennuyez jamais à rester seule toute la journée ?

-         Il y a des états pires que l’ennui.

La jeune femme s’assoit à côté de Fred, devant les flots.

-         Et vous ? demande la jeune femme.

-         Si je m’ennuie ? Même si c’était le cas, ce serait le moindre de mes soucis…

-         Vous avez l’air d’avoir fait quelque chose de très mal…on le lit dans votre regard.

-         Qu’est-ce que vous en savez ?

-         Je viens de vous le dire…on le lit dans votre regard.

-         J’ai tué ma fille.

-         Elle vous l’avait demandé ?

-         Non… elle ne parlait pas encore. Elle est née aujourd’hui.

-         Félicitations.

-         Pour…l’avoir tuée ?

-         Non, parce que vous êtes devenu papa aujourd’hui. C’est la première fois ?

-         Non, j’ai déjà eu deux filles auparavant.

-         Elles n’ont vécu que quelques heures, elles aussi ?

Fred pousse un soupir de tristesse et se met de nouveau à regarder le fleuve.

-         Non, elles sont encore en vie… et en parfaite santé.

-         Pourquoi la petite dernière n’a pas eu cette chance ?

-         Je ne voulais pas qu’elle devienne comme Elles.

-         Ca aurait été si peu flatteur ?

-         Si vous saviez…

-         Je ne sais rien sur Elles, c’est vrai…mais je suis sûre que vous aviez de bonnes raisons.

-         Vous êtes facile à convaincre…

-         C’est vous qui n’avez pas l’air méchant.

-         Passer pour un méchant n’a plus vraiment d’importance…j’ai fait mon devoir. Les autres peuvent penser ce qu’ils veulent à présent.

-         Et qu’en penses la maman ?

Fred soupire.

-         Elle n’était pas très emballée par mon initiative de corriger le tir avec cette nouvelle enfant…j’ai dû la convaincre en faisant ce que la plupart des maris n’ont pas à faire.

-         Elle est au fond le fleuve avec votre fille, n’est-ce pas ?

-         On ne peut rien vous cacher, à vous…

-         Quand on vit près du fleuve, on s’habitue à en voir des vertes et des pas mures.

-         Je vous en ai beaucoup dit, en tout cas…

-         Ça veut dire que vous allez vous débarrasser de moi aussi.

-         Non…mes mains sont déjà trop sales. Mais moi, par contre, je ne sais rien de vous.

-         Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

-         Dites-moi quelque chose…

-         Hmm…je n’aime pas les miroirs

-         Pourquoi ? Vous êtes pourtant superbe.

-         Oui, mais je préfère me voir dans l’eau du fleuve. Elle ne se brise pas quand je la frappe. Les miroirs, eux, se brisent toujours.

Les deux êtres regardent silencieusement leurs reflets dans l’eau calme.

-         Je peux vous poser une question indiscrète ? reprend la jeune fille.

-         Au point où j’en suis…tu peux tout me demander.

-         Comment sont vos deux filles ? Celles qui sont en vie…

-         Tu n’aimerais pas les connaître.

-         Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

-         Elles sont mauvaises.

-         A ce point-là ?

Fred saisit la jeune femme par les épaules et commence à s’emporter.

-         Ce sont des monstres, tu m’entends ? Ce ne sont pas mes enfants…ce sont ceux du Diable. J’ai laissé partir la première loin de chez moi, en espérant que la deuxième resterait au moins dans le droit chemin. Mais elle est devenue encore pire. Je les ai chassées toutes les deux…non, elles sont parties de leur plein gré.

Il s’apaise légèrement et lâche la jeune femme.

-         Où sont-elles maintenant ? demande-t-elle

-         Que sais-je ? Loin d’ici, certainement.

-         Vous n’avez vraiment aucune affection pour Elles ?

-         Qui pourrait être fier de deux démons, sinon le Diable lui-même ?

-         Votre troisième fille…vous l’avez tuée à cause de ça, n’est-ce pas ? Vous aviez peur qu’elle devienne un troisième monstre…

Au lieu de répondre, Fred se met à sangloter.

-         Qui es-tu ? il demande.

-         Je ne suis que Moi…rien d’autre pour l’instant.

Fred continue de sangloter.

-         Vous ne saviez pas quoi faire, n’est-ce pas ? Et même quand vous aviez pris votre décision, vous n’étiez pas sûr de vous.

-         Tu devrais rentrer chez toi…je veux dire, dans ta maison. Laisse un vieil homme méditer sur l’acte atroce qu’il vient de commettre.

-         Vous êtes sûr que vous voulez être seul ?

-         Laisse-moi, s’il te plait.

La jeune femme approche son visage de celui de Fred.

« Mais je suis chez moi. » dit-elle.

Fred, dont les yeux sont toujours baignés de larmes, tente de regarder la femme. A l’instant où sa vision se fait nette, il s’aperçoit avec horreur qu’un morceau du visage de son visage s’est détaché d’elle, comme un morceau de peau d’orange qu’on aurait commencé à éplucher.

Fred laisse échapper un cri d’effroi. Le morceau de peau tombe du visage de la jeune femme, qui commence à s’éplucher de lui-même en divers endroits. Un rictus large et comme un croissant de lune se dessine également sur ses lèvres, et Fred pense alors au Chat de Cheshire, dans Alice au Pays des Merveilles.

« Et c’est aussi chez toi, maintenant, papa. »

 

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Texte – Le parc

Parc

Le parc 

  Sous les restes d’un soleil agonisant dans un flot de mélancolie, d’aucuns peuvent apercevoir les vestiges d’un lieu où régnait la joie. Approchez, si vous l’osez ! Et vous découvrirez alors la carcasse du Parc d’Attraction qui faisait le bonheur des petits et grands. Admirez, tant que le soleil vous l’autorise encore, le cadavre de la Grande Roue, où chacun d’entre vous venez passer une bonne journée avant que la Mort ne s’installe dans le lieu maudit. Vous souvenez-vous des manèges ? Ils ne sont plus que cendres. Vous rappelez-vous du clown qui amusait tant de petites têtes naïves ? Vous rappelez-vous des tours qu’il faisait pour peindre tous ces gloussements sur nos jeunes visages ? Il n’est ce soir plus que poussière flottant dans un air qui en a pris l’odeur fétide.

 Vous rappelez-vous encore des sourires ? Disparus à jamais.

  Pourquoi ? Pourquoi tout cela n’est que souvenir ? Pourquoi au lieu d’enfants sautillant joyeusement je ne vois plus que ces insectes déments tournoyant dans l’air, se régalant de l’Odeur de la Mort qui y règne ? Pourquoi au lieu de rires, je n’entends plus que les gémissements du squelette de ce qui avait été le Parc d’Attraction ? Pourquoi même le soleil pleure et disparaît à l’horizon, me laissant seul avec le cadavre du Géant. Jadis fort et en bonne santé, ce colosse est à présent à l’image de ma tendre enfance : mutilé, agonisant.

  Je fais désormais perd avec cet endroit meurtri, attendant impatiemment que l’obscurité balaye le souvenir de ce qu’avait été ma jeunesse.

 

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Texte – Lueur obscure

Lueur obscure

524196_436416526513625_694199213191634044_n

 

  Réduit à l’état de corps sans vie flottant dans l’obscurité, mût uniquement par les vestiges d’une volonté agonisante, je me dirigeais vers le balcon. Mes pas lents et nonchalants m’amenèrent jusqu’à une brise nocturne qui vint caresser mon visage meurtri par les cicatrices du passé. Mes yeux noircis par la haine s’élevèrent vers le maigre croissant de lune qui semblait  sourire avec sarcasme, se moquant de mon sort avec une fascination morbide. Comme Eux.

  Eux, qui m’ont poussé jusqu’à mes plus noirs retranchements, Eux qui ont peint mon présent avec des couleurs sombres, Eux qui ont dévoré mon cœur pour n’en laisser qu’une carcasse pourrissante…Eux qui ont fait naître en moi la volonté de jeter mon corps sans vie par la fenêtre de ce balcon de marbre.

  Sentant les derniers retranchement de ma volonté de vivre capituler, je me penchai vers le vide lorsqu’une lueur à peine perceptible attira mon regard. Cette lueur blanche, loin d’être celle de l’astre lunaire, s’était formée dans le ciel bleu marine qui me faisait face. Puis, cette étrange lumière se mit à grandir. Elle semblait se rapprocher. Elle semblait se rapprocher de moi.

« Comment ? Au moment même où mon âme capitule, quelqu’un ou Quelque chose, dans l’infini univers, reconnaît mon existence ? Se pourrait-il que je compte pour quelques personnes ? Ou est-ce simplement la Mort venant me chercher à point nommé ? Serait-ce cette fameuse lumière avant la Mort, dont tout le monde parle, sans jamais l’avoir vue ? Ou, plus vraisemblablement, serait-ce mon esprit meurtri qui se met à voguer vers quelques délires nocturnes, laissant ma raison quitter mon corps et disparaître avant que mon corps ne fasse le grand saut ? »

 

  La lumière devint une créature ailée et continuait de se diriger vers moi, rependant son aura blanchâtre dans l’air lourd. Elle atteint mon balcon et me tendit la main.

 C’est auprès de cette Lumière Obscure que je quittai ce Monde Perdu.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Texte – Solitude

Solitude

 13050_455848951237049_306718212042119932_n

Les cigales chantent, un bruit retentit. C’est celui d’une créature de la nuit. Son aura noircie par la solitude pénètre dans l’obscurité, là où même la clarté de la lune ne peut la débusquer. Au cœur du sous-bois humidifié par les pleurs d’un ciel morne, la Chose de la nuit se déplace en silence jusqu’à un lac endormit. Elle s’adresse alors au reflet immaculé d’une lune argentée, rompant avec le silence régnant dans ce lieu secret. Dans les ténèbres, ses murmures torturées retentissent et donnent à peu près ceci :

« Bien morne est le cœur d’une femme anéanti par la solitude. Tout mon être n’est qu’une coquille vide et inerte. Jour après jour, je laisse passivement la douleur m’envahir. A contrecœur, je lui ouvre la porte de mes songes et elle infeste mon esprit. Cette souffrance issue du passé est l’héritage de mon enfance, lorsqu’il faisait encore jour dans mon âme. A présent, la nuit éternelle s’y est installée, et il n’y a plus que dans le noir que j’y vois clair. »

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

Nouvelle – Terreur nocturne

10392364_445924725562805_2500249771134578901_n

Terreur nocturne

 

  Vous savez, je n’ai encore jamais raconté cette histoire à personne. Je ne saurais dire pour quelle raison j’ai préféré garder tout ça pour moi. Peut-être qu’une partie de moi considère que ça ne regarde que moi et personne d’autre. Peut-être que c’est parce que j’ai toujours ce doute léger – mais réel – que mon esprit a simplement inventé cette histoire sous l’effet de l’alcool…Quoiqu’il en soit, je pense que je peux m’en remettre en me contentant de l’écrire. Lorsque j’aurais terminé, je me sentirai surement beaucoup mieux. Comme libéré ! Ensuite, je n’aurais aucune raison de garder ses pages avec moi, et je les laisserai dans le grenier. Comme ça, il n’y aura aucun risque que ma mère ou que mon frère ne les découvre. Elles seront peut-être trouvées par la personne qui occupera la maison après nous, une fois que nous aurons déménagé. Cette personne me prendra peut-être pour un fou, ou peut-être me croira-t-elle. Je n’aurai de toute façon aucun moyen de le savoir.

Bref, commençons.

  C’est arrivé par une nuit sombre d’été. Une nuit sans lune. J’étais jeune conducteur et, ayant reçu ma voiture quelques jours avant, je m’étais empressé de l’utiliser pour me rendre chez un ami afin de d’évoquer quelques souvenirs de l’époque où nous étions au lycée, et de bavarder de choses et d’autres. Nous avions donc passé la soirée ensembles, chez lui. Ses parents lui avaient laissé la maison pour la semaine et nous l’avions donc pour nous tout seul. La soirée passa tranquillement. Nous parlions notamment des derniers films que nous étions allé voir, chacun de notre côté, et nous échangions quelques rumeurs sur nos connaissances communes.

  Puis, il était temps pour moi de repartir chez moi, dans ma belle saxo bleue. J’étais très fier d’avoir reçu cette voiture. Bien que d’occasion, elle semblait avoir peu servie et roulait sans le moindre problème. Mes parents avaient fait une excellente affaire et m’avaient réellement rendu heureux avec ce cadeau. Je n’avais cependant pas de quoi être fier de moi étant donné les quelques verres alcoolisés que j’avais vu chez mon vieil ami. Je ne prenais donc pas le volant sobre et priai pour ne pas tomber sur quelques policiers patrouillant en ville ce soir-là…ce que je fis.

   Ils furent d’ailleurs la seule voiture que je croisai en ville pendant mon retour – il faut dire qu’il était quand même 1h00 passée. Quand je me rendis compte de leur présence, un frisson d’angoisse me parcouru si brusquement que je sentis mon rythme cardiaque s’accélérer à vive allure. Ils étaient arrêtés à un angle de rue, et je fus partiellement rassuré en m’apercevant qu’ils avaient déjà arrêté quelqu’un – un autre jeunot dans une petite voiture blanche – et qu’ils se préoccupaient plus volontiers de cette personne que des autres voitures circulant dans la rue.  Je poursuivi mon chemin le plus sagement possible et commençai à m’éloigner de la ville pour me diriger vers la campagne. Vers chez moi. Vers l’obscurité.

  J’allumai mes feux de routes et commençai à rouler à grande vitesse sur une longue route droite et monotone. Seuls les traits blancs où la lumière de mes phares se réfléchissait me permettaient de suivre le tracé de la route. Il n’y avait plus aucun éclairage public autour de moi, et j’avais dès lors l’impression d’être le héros d’un de ces Roads movies, solitaire roulant indéfiniment vers l’inconnu. A la radio, The Cramberries chantaient d’étranges paroles à propos de la guerre, et l’ambiance générale qui régnait autour de moi, associé à l’obscurité pesante, faisait naître en moi une étrange sensation, ni agréable ni négative, de liberté solitaire. Je voyageais au fil du temps, seul avec ma voiture, accompagné des chansons mélodieuses provenant de stations lointaines, quelque part, dans le noir.

    Brièvement, je fus suivi par quelques voitures, qui disparurent les unes après les autres en prenant des directions diverses, tandis que je poursuivais obstinément mon chemin, toujours tout droit, vers ma demeure. Puis, alors qu’un indescriptible et – c’est le mot – oppressant calme régnait, je fus suivi par une autre voiture. Tout d’abord, je crus à une moto ou bien à un scooter. Je ne voyais en effet qu’une unique lumière blanche intense et aveuglante, semblant surgir de nulle part – comme si son conducteur avait attendu d’être assez près de moi pour l’allumer. Puis, j’aperçu le deuxième œil de la bête de métal qui se trouvait derrière moi. Celui-ci était visiblement bien fatigué, car il éclairait bien moins intensément que son voisin de droite, lequel commençait déjà à me taper sur les nerfs avec sa lumière aveuglante.

  Très vite, je trouvai que cette voiture me suivait de trop prêt. Elle m’avait rattrapé à vive allure et, alors que nous prenions un virage large et dangereux au milieu des bois, me collait au point que j’eu réellement l’impression que j’allais être touché à l’arrière. Lorsque la route redevint une ligne droite au milieu d’une forêt dense de conifères, la voiture borgne me suivait toujours d’aussi près. Rapidement, je me sentis mal à l’aise, et peut-être même un peu en colère. A peine avais-je commencé à conduire seul qu’on commençait déjà à m’emmerder en pleine nuit ! Et sur une route que personne ne prend d’habitude…

  Car, je le réalise à présent, ce n’était pas seulement le fait d’être suivi de près par une voiture qui n’avait qu’un phare fonctionnel, qui m’angoissait le plus. C’était surtout le fait qu’elle continuait à me suivre alors que j’arpentais des chemins extrêmement peu fréquenté, surtout à une heure pareil. Nous étions au milieu de nulle part. Au milieu des bois. Habitant au fin-fond de la campagne, j’ai besoin de passer par ces routes isolées pour rentrer chez moi, et il était bien rare que quelqu’un d’autre ait besoin d’y passer. Surtout que je n’avais croisé pratiquement personne durant mon trajet. Même en ville. Le comportement de cette voiture était donc sérieusement suspect.

  La singularité des évènements, associé au stress d’être encore un conducteur expérimenté, pas très sûr de lui, et jamais à l’abri d’un accident, rendait la situation particulièrement inquiétante pour moi. J’avais beaucoup de mal à regarder devant moi. Mon attention était continuellement fixée sur la voiture qui était en train de jouer à mon ombre. A chaque changement de direction, je testais ses réactions pour vérifier s’il était réellement en train de me suivre ou s’il allait juste dans la même direction que  moi – c’était possible, après tout…c’était très peu probable, très rare même, mais pas impossible. Dans un premier temps, je mettais mon clignotant tardivement, attendant de voir s’il comptait le mettre avant moi. Bien sûr, il ne l’activait qu’après que j’eusse indiqué ma direction. Naturellement, sa direction était toujours la mienne. J’omis ensuite délibérément d’indiquer ma direction. Mon suiveur en fit autant. Il se contentait de m’imiter comme un miroir.

  Je savais donc qu’il n’avait aucun moyen de savoir où j’habitais vu qu’il lui fallait attendre de savoir quelle était ma direction pour choisir la sienne. J’entrepris donc de faire un détour au lieu de rentrer directement chez moi. Cette conclusion était loin de me rassurer. Je pris alors volontairement la mauvaise direction, et le Borgne me suivit.

  Il me suivit sur les routes les plus sinueuses et les plus reculées de la campagne. Très vite, nous nous enfoncions dans un milieu où la nature semblait avoir presque entièrement gardé le contrôle. Cette pensée m’effleura l’esprit lorsque je commençai à attendre les cigales chanter et les chouettes hurler dans les profondeurs du sous-bois. Comme alerté par ces cris nocturnes, j’augmentai ma vitesse comme je le pouvais afin de semer mon assaillant qui continuait sa course sans me laisser le distancer un seul instant.  La terreur s’empara réellement.

  La terreur s’empara réellement de moi lorsqu’un volatile, surgit de nulle part, percuta mon pare-brise et y resta collé pendant de longues secondes. C’était un chat huant que je venais de percuter et dont les yeux d’un noir sinistre semblaient me regarder d’un air accusateur. Regarde la route, mon petit. Tu conduis n’importe comment.

  Le volatile au regard surnaturel se détacha de mon pare-brise et alla s’étaler sur le bord de la route. Blessé ? Mort ? Je ne le su jamais.

  Nous arrivâmes alors au niveau d’un champ, et quelque chose d’incroyable se produisit. Je ne puis dire à quel moment cela a commencé, mais je ne roulais plus sur une route goudronnée. Ma voiture glissait sur une route d’ossements – visiblement humains étant donné l’allure des cranes. Horrifié, je voulu m’arrêter mais la présence du borgne me collant toujours aux basques me dissuada même de ralentir. Le bruit atroce de craquement des os sous mes pneus retentissait dans mes oreilles et je sentis que je n’allais pas pouvoir supporter la comédie pendant bien longtemps. J’entrepris alors de quitter ce chantier constitué de vieux os apparus comme par magie, mais à chaque changement de direction, il se passait quelque chose d’inexplicable. Sans que je ne la vois bouger, la route suivait mon mouvement, comme si les ossements avaient lu dans mes pensées et savaient comment se disposer pour que je suive toujours leur route.

C’est pas possible…c’est un rêve.

  J’envisageai un instant l’option de saisir mon téléphone et d’appeler mes parents malgré l’heure tardive – il devait bien être 2h – mais, bizarrement, je n’osais pas. Je pense que j’avais peur que ça me fasse ralentir ou bien avoir un accident. J’étais tellement peu expérimenté et peu à l’aise avec la conduite que le simple fait de lâcher le volant d’une main était un défi pour moi, surtout en de pareilles circonstances.

Ce bruit de craquement…cet horrible bruit.

  Je vis alors que j’étais en train de me diriger vers quelque chose qui brûlait. Un point lumineux faisait varier son intensité devant moi, à quelques centaines de mètres. J’étais encore trop loin pour distinguer de quoi il s’agissait, mais c’était visiblement assez gros. Plus gros qu’un homme. Je fonçais comme un fou vers cette unique source de lumière qui se présentait devant moi.

  Peu à peu, la forme de l’objet incandescent se dessina. Lorsqu’il fut à 200 mètres, je reconnus une voiture. A 100 mètres, je reconnus ma voiture. Je finis par identifier le conducteur : il s’agissait de moi. Du sang coulait de ma tête et j’étais inconscient. Non, j’étais mort.  J’avais mon propre cadavre en face de moi, et il s’agissait d’un accident grave que je venais d’avoir.

Subitement, mon suiveur accéléra.

  Je mis plusieurs minutes à me réveiller. A mi-chemin entre la torpeur et la conscience, je constatais progressivement que j’étais toujours dans ma voiture – et non dans mon lit comme je l’aurais espéré. J’ouvris les yeux et balayai mon environnement du regard. Je me trouvais juste devant le portail de ma demeure. Il faisait toujours nuit et un regard sur mon téléphone m’indiqua qu’il était déjà quatre heures du matin. Je voulu redémarrer mais quelque chose m’en empêcha. Je ne pouvais plus toucher au volant. J’avais l’impression qu’une force surnaturelle me l’interdisait, avant de réaliser que c’était la peur qui m’en empêchait.

  Je dû réveiller mes parents pour qu’ils puissent garer la voiture dans notre propriété. Je me contentai alors de leur dire que j’avais simplement un peu forcé sur l’alcool. Il m’était impossible d’en raconter davantage. Je peux en tout cas vous dire que, depuis ce soir, je ne me suis jamais plus assis sur le siège avant d’une voiture. Jamais.

Publié dans Non classé | Pas de Commentaires »

1234

Les écrits de Sungha |
Camille Chapuis Ecrivain-Ro... |
Les pense-bêtes du poete |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Mes impressions de lecture
| Taqbaylitiw
| Debauchesetperversions